Le comportement : fonction de nos dispositions ou du contexte ?

Implication de la culture dans le processus universel d’attribution  de causes aux comportements

 

Ne vous êtes-vous jamais demandé pourquoi certaines personnes se comportent de telle manière plutôt qu’une autre ? Quelles explications avez-vous tendance à avancer dans ces cas-là ? Nous pourrions vous citer des exemples de la vie quotidienne pour tenter d’expliquer cela mais ces derniers sont  tellement banals qu’ils nous amènent rarement à réfléchir sur les processus qui sous-tendent la perception des comportements qui nous entourent.

Voilà pourquoi, nous avons décidé de vous présenter un fait choquant qui suscitera votre curiosité et vous amènera à vous interroger sur la manière dont nous effectuons des attributions comportementales. Vous devez sûrement vous souvenir  de ce fait divers qui a marqué le web l’an dernier: le 13 octobre 2011, une petite fille de 2 ans surnommée YUE-YUE a été brutalement percutée puis écrasée par une succession de véhicules dans l’indifférence générale des conducteurs et des passants.  Il n’y a qu’une seule personne qui s’est décidée à lui porter secours mais l’état de la petite Yue-Yue était déjà critique… Malgré les appels à l’aide de cette personne lancés aux passants, personne ne vint l’aider pour extraire la petite fille de la chaussée… Malheureusement, Yue-Yue ne survécut pas à ses blessures. Cette histoire bouleversa la Chine mais également l’Occident : les réactions n’ont cessé de se multiplier à travers le monde…

 Comment percevez-vous cette situation ? Attribueriez-vous la réaction des passants à un trait particulier –  croyance selon laquelle les membres de cultures asiatiques seraient plus froids, plus indifférents que les membres d’autres cultures – plutôt qu’à la situation elle-même ? Avez-vous, a priori, pris en compte le contexte dans lequel cet évènement s’est produit?

 Pour tenter d’expliquer les comportements, deux alternatives s’offrent à nous. La première consisterait à établir une correspondance entre le comportement observé et des dispositions internes des individus c’est-à-dire des traits de personnalités (exemples : la sociabilité, le fait d’être consciencieux, le niveau d’extraversion, etc.).  En faisant cela, nous procédons à ce que Jones et Davis (1965) appellent des inférences correspondantes. Ces inférences correspondantes, si elles sont récurrentes peuvent mener au biais suivant : l’erreur d’attribution fondamentale qui est la tendance à surestimer les dispositions internes et à sous-estimer le rôle des facteurs externes ou environnementaux en tant que causes du comportement d’autrui (Ross,1977).  La seconde alternative consisterait à contextualiser le comportement observé pour estimer l’influence de la situation sur celui-ci.

 Ce fait, en plus d’être choquant, va nous permettre de vous présenter l’essence de cet article : l’interférence de la culture avec ce processus universel d’attribution de causes aux comportements. Dans la littérature scientifique (basée sur des recherches interculturelles), nous pouvons observer la récurrence du postulat suivant : il existerait une différence culturelle dans la manière de faire des attributions comportementales. Mais que savons-nous à propos de la nature de ces différences culturelles ?

 Pour répondre à cette question nous nous sommes basés sur l’étude de Knowles, Morris, Chiu et Hong. Nous n’avons, bien-sûr, pas la prétention d’effectuer une étude comparative des différentes cultures qui existent… Nous allons seulement nous contenter de comparer les deux cultures antagonistes par excellence : la culture occidentale (à tendance individualiste) et la culture collectiviste (principalement observée en Asie).

Knowles et ses collaborateurs ont repris, dans leur publication Culture and the process of person perception: Evidence for automaticity among East Asians in correcting for situational influences on behavior (cf. bibliographie),  3 sous-modèles à partir du modèle universel de base de l’ancrage et de l’ajustement (Gilbert, 1988) qui procède en deux étapes. La première étape du modèle de Gilbert serait spontanée et automatique.  Elle nous permettrait de faire des généralisations, de procéder à des sortes de « raccourcis mentaux »  (cela peut s’avérer être très problématique dans les contacts intergroupes, comme on le verra plus tard). Dans le cas du fait divers décrit ci-dessus, cela pourrait s’illustrer par ce genre de remarques : « Les passants n’ont pas secouru la petite Yue-Yue car ils sont indifférents par nature ». Ce n’est que par la suite qu’une étape de correction interviendra pour ajuster le jugement de départ : nous pouvons nous dire que la situation dans laquelle le comportement s’est produit peut expliquer ce dernier.  Cela pourrait s’illustrer par ce genre de remarques : «  l’éclairage était de mauvaise qualité, d’où le fait que la petite fille est restée couchée sur le bitume sans que personne ne l’assiste » (réaction assez invraisemblable mais utilisée pour faciliter la compréhension de nos propos).

L’hypothèse explicative de Gilbert (1988) quant à ce modèle est la suivante : les ressources cognitives utilisées (c’est-à-dire les mécanismes de la pensée incluant les capacités attentionnelles, de raisonnement, de prise de décisions, etc.) dans la première étape sont beaucoup moindres que dans la seconde… Cela expliquerait le caractère spontané de la première étape.

 Chacun des 3 sous-modèles présentent une voie par laquelle la culture influencerait les attributions comportementales. En effet, chacun d’entre eux énoncent  des prédictions   quant à la manière dont l’exploitation  de la réserve cognitive va influencer les attributions internes parmi les membres de cultures différentes. En clair, ils présentent chacun une façon dont les comportements sociaux, induits par la culture, influencent les processus perceptifs des membres à l’intérieur de cette culture.

 Ainsi, l’étude menée par Knowles et ses collaborateurs a pour but d’examiner l’effet de l’exploitation des ressources cognitives sur les attributions faites par des Asiatiques ou des Américains par rapport à un évènement donné, à savoir ; un discours sur un sujet politique controversé. Ces chercheurs se sont basés sur la comparaison des attributions faites par des sujets Américains (USA) et Asiatiques (Hong-Kong).  En outre, les sujets on été soumis à 2 situations (conditions expérimentales).

 Dans la première condition, on demande aux sujets Américains et Asiatiques de réaliser une tâche d’attribution pendant l’exécution d’une autre tâche mobilisant des ressources cognitives conséquentes ( comme les ressources attentionnelles…) .On constate que dans cette condition, plus d’attributions internes sont répertoriées. Dans la seconde condition, une attribution simple sans mobilisation des ressources cognitives dans une autre tâche est réalisée.  Dans ce dernier cas, on constate que plus d’attributions situationnelles sont répertoriées.

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Cependant, cela ne montre pas en quoi la culture influencerait les différents types d’attributions. La prédiction qui est faite est valable, tant pour les occidentaux que les asiatiques : le niveau d’exploitation des ressources cognitives n’intéragirait pas avec la culture mais elle augmenterait l’élaboration d’attributions internes pour les Occidentaux et Orientaux confondus. Cette prédiction découle du premier modèle selon lequel  les attributions internes seraient universelles et automatiques (cf. figure n°1).

 Malgré cela, il est possible d’observer des variations culturelles aux 2 étapes du processus d’attribution. Ces variations sont prises en compte dans les 2 modèles suivants : celui de l’inférence spontanée par défaut et celui de la correction situationnelle automatisée.

Ainsi, il existerait différents types d’inférences sociales qui peuvent être automatisées par la pratique et l’expérience afin qu’ils n’accaparent que peu de ressources cognitives. Dés lors, selon les valeurs promues  par la culture dans laquelle nous avons grandi, nous aurions tendance à réaliser  soit des attributions internes, soit situationelles. C’est le postulat défendu par le second  modèle d’attributions de causes aux comportements : celui de l’inférence spontanée par défaut (cf. figure n°2). En effet, les Occidentaux prônent des valeurs essentiellement individualistes où l’on considère que chacun est libre de ses actes. Voilà pourquoi ces derniers auraient tendance à effectuer des inférences internes pour expliquer les comportements. Notons qu’ils sont tout-à-fait capables de prendre en compte les situations dans lesquelles les comportements se produisent mais cela nécessite un effort cognitif conséquent de leur part. En revanche, les membres de cultures collectivistes se basent sur le contexte situationnel pour tenter de comprendre les comportements. Ainsi,  chez ces derniers, ce ne sont pas les attributions situationnelles qui nécessitent beaucoup de ressources cognitives mais c’est le cas des attributions internes.

 Analysons maintenant le troisième modèle : celui de la correction situationnelle automatisée. Ce modèle stipule  que les attributions internes et  automatiques sont universelles. Les prédictions de ce modèles vis-à-vis des occidentaux sont les mêmes que dans les modèles précédents. Cependant, ici un autre postulat est aussi défendu vis-à-vis des orientaux : les attributions effectuées par ces derniers seraient indépendantes des ressources cognitives mobilisées au moment où le processus d’attribution est mis en place (cf.  figure n°3).  Cela veut dire qu’on ne peut affirmer que le processus d’attribution de causes internes aux comportements est « plus gourmand » -en terme de ressources cognitives mobilisées- que le processus d’attribution situationnelle. Donc, la correction situationnelle est indépendante de l’activité cognitive et est réalisée en même temps  que l’attribution interne chez les Orientaux.

 Voici donc ce qu’on retiendra principalement de cette étude : il est  possible que les Orientaux et les Occidentaux fassent tous des attributions internes en premier lieu mais la différence résiderait dans le fait qu’il y aurait une plus grande propension à réaliser des corrections situationnelles chez les Orientaux.  Par ailleurs, l’expérience qui vous a été présentée démontre que la culture influence grandement la manière dont nous interprétons les comportement. Cependant, la culture n’est pas la seule variable à interférer dans les processus d’attributions de causes aux comportements : le fait que nos mécanismes mentaux (attention, raisonnement, etc.) soient fortement ou peu mobilisés  lors de la formation de ces attributions, est un facteur tout aussi  important !

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Revenons maintenant au fait divers qui vous a été présenté dans l’introduction du présent article : le sort tragique de la petite Yue-Yue.

Parmi les éléments qui vous ont le plus indignés, il y avait sûrement le fait que plusieurs personnes sont passées devant la petite Yue-Yue sans lui porter secours… Selon les représentations les plus communes, le comportement pro-social – qui désigne l’ensemble des comportements produits par les individus dans le but d’améliorer la situation d’autrui-   est censé être valorisé dans les cultures collectivistes. En effet,  dans de telles sociétés, l’essence d’un individu n’est à rechercher que dans le lien qui l’unit au groupe dont l’une des fonctions est la protection de ses membres en échange d’une loyauté envers celle-ci.

Mais ce fait tragique nous  montre le contraire ! Au premier abord, cela pourrait paraître paradoxal… Mais n’oublions pas que ce paradoxe est le fruit de notre perception subjective !   Ainsi, l’expérience de Knowles et ses collaborateurs   nous a démontré que, chez les Occidentaux (la plupart d’entre vous, chers lecteurs),  les biais intervenant dans le processus d’attribution de causes aux comportements sont les suivants : l’automaticité des attributions internes et une certaine difficulté à procéder à l’ajustement de ces attributions (en tenant compte des situations dans lesquelles se produisent les comportements).

Ne devrions-nous pas remettre en question cette perception du monde basée essentiellement sur des traits psychologiques ?  Beaucoup de recherches en psychologie sociale sont basées sur des idées préconçues concernant les différences interculturelles : les Suédois seraient laxistes, les Chinois seraient froids, etc.  Ces idées préconçues résultent souvent  de l’observation d’évènements ponctuels et mènent à des généralisations sujettes à nuire aux relations intergroupes. Il serait donc nécessaire de contextualiser le comportement d’autrui pour ne pas réduire le comportement des individus à de simples traits psychologiques immuables…

Dès lors, il faudrait prendre en compte d’autres éléments explicatifs : certains pourraient trouver leur origine dans les contextes économique et juridique. L’essor économique de la société Chinoise pourrait avoir un effet sur les valeurs collectivistes et un passage vers une société plus individualiste de nature occidentale. En outre, La justice peut s’avérer être arbitraire. De ce fait, cela peut induire une certaine peur d’aider une personne en situation de détresse. En effet, peu de temps avant la mort de Yue-Yue,  un homme a été condamné après avoir sauvé une personne âgée qui, par la suite, l’a accusé d’être son agresseur.

En conclusion, nous nous rendons bien compte que l’attribution de causes aux comportements est un phénomène central dans nos relations sociales. En effet, nous rencontrons tous les jours de nouvelles personnes et nous observons toujours des comportements autour de nous. C’est pourquoi, il est important de comprendre qu’il s’agit d’un phénomène complexe pouvant être influencé, comme nous l’avons vu, par notre culture et, plus précisément, par nos valeurs et normes qui nous sont transmises… Prenons conscience des conséquences qui résulteraient de jugements trop hâtifs ; au niveau individuel, cela se traduirait par le renforcement des préjugés et au niveau interculturel (entre différentes cultures, entre différents groupes sociaux,…), cela se traduirait par le renforcement des conflits intergroupes.

Prenons donc garde à ne pas se contenter des premières impressions qui consistent, chez nous, occidentaux, à principalement essentialiser le comportement des individus en terme de traits  psychologiques. Essayons de ne pas oublier que les comportements se produisent toujours dans un contexte particulier qu’il faut nécessairement prendre en compte pour acquérir une bonne compréhension du monde qui nous entoure.

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Auteurs: Ma.Sen.Ha

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       Bibliographie

  • Knowles, E.D., Morris, M.W., Chiu, C.-Y., Hong, Y.-Y. (2001).Culture and the process of person perception: Evidence for automaticity among East Asians in correcting for situational influences on behavior. Personality and Social Psychology Bulletin 27 (10) , pp. 1344-1356
  • Gilbert, D. T., Pelham, B. W., & Krull, D. S. (1988). On cognitive busyness: When person perceivers meet persons perceived. Journal of Personality and Social Psychology,54(5), 733–740. doi:10.1037/0022-3514.54.5.733.
  • Bédard, L., Déziel, J., Lamarche, L. (2006). Introduction à la psychologie sociale:Vivre, penser et agir avec les autres. Québec, Canada : ERPI.
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