Chaque jour, nous sortons de chez nous pour travailler, faire des courses, amener les enfants à l’école, voir des amis… Nous pouvons prendre notre voiture, ou y aller en bus ou en métro. Est-ce que dans tous ces moments de la vie quotidienne, nous pensons à la possibilité d’être cambriolé, d’avoir un accident de voiture, de se faire voler…  Est-ce que nous nous sentons en sécurité ?

Il est intéressant de savoir que le besoin de sécurité est un besoin psychologique fondamental de l’être humain.

Est-ce que ce besoin fondamental de sécurité est satisfait pour tous les êtres humains ?
Malheureusement non,  dans le monde il y a des personnes qui vivent dans des situations de guerre, de conflits…

Un exemple actuel est le Nigéria, là-bas « les personnes vivent dans un climat de peur et d’insécurité, vulnérables aux attaques [terroristes] de Boko Haram et exposées à des violations des droits humains de la part des forces de sécurité nationales qui devraient au contraire les protéger ».  (Communiqué de presse d’Amnesty international, 1 novembre 2012)

Mais nous, qui vivons en occident que pensons-nous du risque terroriste?
C’est vrai que depuis le 11 septembre, notre vision du monde a beaucoup changé. Celui-ci nous paraît plus menaçant. De plus, les médias nous montrent chaque jour des scènes de violence.
Avec toutes ces informations, on peut se demander comment on évalue les risques liés au terrorisme dans notre quotidien ?

En 2005 les chercheurs Fischhoff, Gonzalez, Lerner et Small se sont posé cette question.

Pour y répondre, ils ont décidé de se focaliser sur trois éléments importants dans le jugement : la disponibilité,  la rétrospection et les émotions.

La disponibilité est le fait de nous servir de nos expériences personnelles pour les généraliser.
Dans la vie de tous les jours c’est lorsqu’on se dit : « Si j’y pense, c’est que ça doit être important ! »
Par exemple, vous pensez que la cigarette n’est pas dangereuse pour la santé, d’ailleurs vous avez une preuve : votre grand-père fumait trois paquets de cigarette par jour et que celui-ci a vécu jusqu’à cent ans. Vous ne prenez alors pas en compte le fait qu’en 2010 le tabac a fait 6 millions de victimes dans le monde selon un rapport de l’OMS. Votre grand-père était peut-être juste chanceux.

Le biais de rétrospection, c’est la tendance à juger, à posteriori, qu’un événement était probable ou prévisible. Nous en sommes tous victimes. La plupart du temps c’est lui qui permet de donner du sens à un évènement, à une histoire, parfois même à notre vie. Il crée des liens entre les différentes expériences que nous vivons.
Il nous permet de sélectionner les informations disponibles, de les trier, de les organiser, pour faire une suite logique d’éléments menant à un évènement précis.

Le passé devient alors prévisible.

Pour mieux comprendre, voici un exemple parlant :
Vos voisins divorcent, cela ne vous étonne pas. Ils viennent de milieu sociaux différents, ils ne sont pas d’accord sur l’éducation des enfants. Mais vous ne prenez plus en compte le fait qu’ils aimaient voyager ensemble, adoraient la randonnée… C’est cela qu’on appelle le biais de rétrospection, on choisit ce qui explique un évènement. On oublie ce qui ne semble pas expliquer cet évènement.

Dans une mer d’informations, on sélectionne uniquement celles qui sont les plus pertinentes pour expliquer l’évènement. On considère que ce choix d’information va de soi et qu’on aurait pu le comprendre depuis le début. On pense qu’on aurait pu prédire le futur. Au final ce n’est pas le futur que l’on prédit, mais le passé.

Nassim Nicholas Taleb, un écrivain  et philosophe, nous décrit cela d’une manière plus poétique et intrigante : « Quiconque recherche des confirmations en trouvera suffisamment pour s’aveugler lui-même, et ses pairs, sans aucun doute » (Taleb, 2007)
Nous allons finir avec la notion d’émotion. Les émotions sont au cœur même de notre fonctionnement. Même lorsque l’on croit réfléchir d’une manière très intellectuelle, nos émotions orientent notre réflexion. Elles agissent sur nos prises de décision, nos relations aux autres, notre mémoire, nos jugements, nos capacités physiques et intellectuelles, notre santé, etc.

Fischhoff et al. se sont intéressé uniquement à la peur et la colère dans leur études car elles ont toutes deux des effets différents mais importants dans l’évaluation des risques liés au terrorisme.
En résumé, pour comprendre comment nous évaluons les risques liés au terrorisme, il faut examiner les effets de l’expérience, de la mémoire et des émotions.
Maintenant que ces trois notions importantes sont définies et, espérons-le, comprises, nous allons nous demander comment ces chercheurs ont procédé dans leur étude ?

Il est intéressant de savoir que 532 adultes et 50 adolescents, représentatifs de l’ensemble de la population américaine, ont participé à cette étude de bout en bout. (Petite remarque : au départ ils étaient 1786 participants)

L’étude s’est déroulée en deux temps (en 2001 et en 2002). C’est ce qu’on appelle dans notre jargon une étude longitudinale.

-En 2001 :
Il a été demandé aux participants d’écrire un petit texte sur le 11 septembre et puis de visionner des images issues des médias induisant soit la peur soit la colère chez les sujets.
Il y a donc deux groupes dans cette partie, les personnes qui se centrent sur la peur, et ceux qui se centrent la colère.
A la suite de quoi, tous les participants ont dû répondre à un questionnaire leur demandant d’évaluer certains risques liés au terrorisme comme par exemple le risque d’être blessé dans une attaque, mais aussi celui de moins bien dormir, de moins voyager, etc.

– En 2002 :
Ces mêmes participants ont été séparés en deux groupes (différents de ceux de 2001).
Ici, dans un groupe les émotions de 2001 ont été ravivées alors que dans l’autre non.
Ensuite tous les participants ont répondu au même questionnaire qu’en 2001 mais cette fois-ci ils ont dû y répondre trois fois.
Premièrement ils ont répondu au questionnaire en se focalisant sur leur évaluation des mêmes risques en 2002. Puis ils ont répondu au questionnaire en se souvenant de l’évaluation faite en 2001. Et finalement, il a été demandé aux participants  « si vous aviez su ce que vous savez maintenant en 2001, quelle évaluation auriez-vous fait des risques ? » pour répondre au questionnaire.

Les intérêts principaux de cette méthode sont que les participants répondent de chez eux (et non dans un laboratoire scientifique), reçoivent leurs informations du monde réel (et non des informations fictives) ce qui permet une « validité écologique » ce qui veut dire que les résultats sont facilement généralisables à la population entière.
Reprenons nos trois concepts développés plus haut l’expérience, la mémoire, et les émotions (c’est-à-dire la disponibilité, le biais rétrospectif et la colère et la peur), et voyons comment ces notions agissent-ils sur notre évaluation des risques liés au terrorisme ?

Quelle est l’effet de la disponibilité ? Comment celle-ci, modifie-t-elle notre perception du monde ?
Dans l’étude de Fischhoff et al. en 2001 les participants n’ayant pas vécu directement de problèmes liés au terrorisme, évaluent les risques futurs comme étant plus faibles.

Prédiction 2001 des probabilités en pourcentage des risques

Nous avons sélectionné 3 items de l’étude. On voit ici par exemple que les gens qui rapporte avoir des troubles du sommeil à cause des attentats projettent beaucoup plus qu’ils auront plus tard des troubles du sommeil.

A contrario, les participants ayant rapporté un évènement leur étant arrivé, évaluent en 2002 le risque terroriste comme plus important pour le futur.

On voit bien comment on se sert de notre expérience pour l’élargir et la généraliser. Ceci peut être très utile pour simplifier le monde qui nous entoure, mais nous induit souvent en erreur.

Alors comment pourrions-nous avoir un regard plus large et plus juste, des risques liés au terrorisme ?

Il serait surement intéressant qu’on nous donne la capacité de connaître les tenants et les aboutissants de la problématique terroriste (et ceux de toutes les problématiques qui nous concernent). Ce qui nous permettrait d’avoir une vision moins déformée et plus complète de la réalité.
D’ailleurs, les citoyens américains disent vouloir en savoir plus à propos des risques terroristes même si les informations les inquiètent (Fischhoff et al, 2003a).

Parlons maintenant de cette fameuse rétrospection, que nous utilisons sans arrêt dans notre vie, que les historiens utilisent encore plus que nous (car c’est leur métier de faire du lien entre les évènements). Et que les politiciens utilisent souvent très consciemment pour décrédibiliser leurs adversaires.

Fischhoff et ses collaborateurs ont demandé aux participants de se rappeler de leurs prédictions en 2001, les résultats ont montré que les participants exagéraient  la ressemblance entre leurs croyances passées et celles présentes. Donc les personnes qui trouvent le monde présent plus sûr, se souviennent du passé comme étant plus sûr qu’ils ne le disaient à l’époque.

Ceci est encore une belle démonstration de la tendance naturelle et (presque) incontrôlable de l’Homme à généraliser.
On comprend alors que le fait de demander aux gens de se focaliser uniquement sur ce qu’ils ont vu et ressenti dans le passé n’est pas suffisant. Il faut trouver d’autres façons de lutter contre le biais de rétrospection.

Une solution serait sans doute de laisser des traces écrites, comme des journaux intimes ou encore des archives. Nous ne croyons pas que cela éliminera complètement le biais de rétrospection, car on pourra toujours choisir les informations qui nous intéressent – celles qui semblent expliquer le présent – en laissant les autres de côté.
Mais on ne pourra plus inventer et déformer des attitudes (croyances, émotions, comportements…) passées. Si on a marqué noir sur blanc : « aujourd’hui, 12 septembre 2001, j’ai très peur » il est difficile de se dire maintenant que l’on n’a jamais été inquiété par le terrorisme.

Voyons maintenant quels rôles ont les émotions dans notre évaluation des risques terroristes. Comme nous l’avons dit plus tôt, les émotions agissent sur presque tous les aspects de notre vie. Dans l’évaluation des risques liés au terrorisme, les émotions agissent sur notre jugement et notre mémoire. En effet les émotions, peur et  colère, agissent sur la mémoire du jugement des risques et le jugement actuel des risques passés.

Les émotions servent donc de lunettes perpétuelles affectant la perception du futur, du présent mais aussi du passé.

Ces deux émotions, même si elles agissent toutes deux sur la mémoire et le jugement, les résultats ont montré qu’elles agissent différemment. La manipulation « peur » va augmenter l’évaluation des risques autant que la manipulation « colère »  va la réduire.

Nous sommes en proie à des manipulations émotionnelles. En particulier par les médias.

Par exemple la colère nous fait accepter plus facilement les politiques agressives de lutte contre le terrorisme. Alors que La peur nous fait accepter plus facilement les politiques de précautions (qui peuvent restreindre nos libertés)
Nous devons nous protéger vis-à-vis de ces manipulations émotionnelles, ou en tous cas être conscient qu’elles existent et agissent sur notre jugement ! En particulier sur des thèmes fatidiques, importants pour nous telle que la crise environnementale.

Image

Récapitulons : les auteurs ont examiné l’évolution des réponses cognitives et émotionnelles relatives aux risques terroristes pour un échantillon représentatif de la population Américaine entre 2001 et 2002.

Les évaluations qu’ont les participants des risques ont changé en fonction de leurs expériences personnelles rapportées.  Cependant, ils ne reconnaissent pas ces changements, ce qui produit des biais de rétrospection sur leurs souvenirs de leurs jugements passés.
De plus, les émotions  façonnent non seulement la perception d’un avenir abstrait, mais aussi la perception d’un passé concret.

Nous avons besoin de savoir quel est le risque terroriste réel, afin de pouvoir laisser la place à d’autres questions telles que celles des libertés civiles. Il faut connaître les processus qui créent et contrôlent le terrorisme afin d’avoir une pensée plus critique vis-à-vis des solutions pour lutter contre celui-ci. On doit aussi savoir à qui faire confiance et pour cela il faut connaître les « acteurs » concernés par le terrorisme.

Cette étude nous apporte probablement des pistes pour éviter de sombrer dans la paranoïa anti-terroriste. Cela ne veut pas dire que le risque est inexistant, mais il faut essayer de l’évaluer à sa juste valeur.
Comment faire ? Même si l’objectivité absolue est impossible, nous pouvons nous informer auprès d’un maximum de sources diversifiées, afin d’avoir une image la plus large et concrète possible de la situation.

La recherche d’objectivité vaut pour tous les sujets d’actualité.
Cependant, et ceci relève de notre avis personnel, s’informer de manière exhaustive est une tâche harassante, qui prend un temps fou, et pourtant cela ne nous protège pas totalement de la manipulation émotionnelle.
Alors il faut sans doute se laisser aller parfois à la simplification pour certains sujets, et choisir ceux pour lesquels on juge important d’avoir le tableau complet avant de s’en faire une opinion.

Cette étude date déjà de 2005. Aujourd’hui, en Europe et au Etats-Unis, le terrorisme n’est plus en premier plan de l’actualité. Depuis 2008, c’est l’économie et la Crise qui lui ont volé la vedette. Le terrorisme reste cependant le deuxième sujet de préoccupation aux Etats-Unis.
Nous pensons que l’étude de Fischhoff peut être généralisable (et oui, tout le monde généralise) à d’autres aspects de l’actualité, et en particulier aux risques économiques.

Références:
.Fischhoff, B., Gonzalez,R.M. , Lerner, J.S., Small, D.A.(2005), Evolving judgments of terror risks : foresight, hindsight, and emotion. Journal of Experimental Psychology: Applied, Volume11, Issue2, 124-139
.Taleb, N.N.(2007), Le cygne noir. Paris : belles lettres.

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.http://fr.123rf.com/photo_10665096_personnes-regardent-la-tele.html

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