Dans le cadre de ce travail, nous nous sommes intéressées à une thématique qui concerne bon nombre d’entre nous à savoir les stéréotypes. En effet, leurs conséquences négatives sont une problématique mondialement connue mais peu de solutions sont envisagées. Nous avons donc décidé de nous pencher sur ce concept pour en apprendre davantage à ce sujet.

La littérature se concentre généralement sur l’étude des processus et des motivations sous-jacentes des personnes qui observent, qui catégorisent. Cependant, des recherches récentes s’intéressent aux personnes stigmatisées et aux manières dont elles sont affectées par les stéréotypes les concernant. En effet, pour ces personnes, les stéréotypes peuvent avoir des conséquences négatives sur leurs comportements ou encore sur leur identité personnelle.

Steele et Aronson (1995) ont voulu analyser l’effet des stéréotypes sur les individus. Ces chercheurs se sont penchés sur les causes de l’échec académique de certaines minorités ethniques aux Etats-Unis. Dans leur expérience, des sujets blancs et noirs de peau devaient répondre à différents items issus de la GRE (Graduate Record Examination). Cet exercice était présenté soit comme un test d’intelligence portant sur les capacités du raisonnement verbal, soit comme un autre type de test ne portant pas sur les capacités intellectuelles. Les résultats montrent que lorsque le stéréotype n’a pas de rapport avec la condition d’évaluation, les résultats des personnes noires de peau ne sont pas différents de ceux des personnes blanches de peau. Cette différence serait due au fait que les participants noirs éprouvent de l’anxiété à l’idée que le test évaluerait leurs capacités intellectuelles et auraient donc des craintes d’être jugés en fonction de ce stéréotype. Selon Steele et Aronson, c’est cette pression qui provoquerait la diminution des performances du groupe ciblé.

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Source : Wikimédia

La question importante, développée ici par Ambady N. et al., porte sur l’impact négatif du stéréotype et de la possibilité de le contrecarrer. L’activation du stéréotype engendre deux statuts différents auprès de la personne stigmatisée. Premièrement, un statut de personne cible car le stéréotype est dirigé vers le sujet. Deuxièmement, ils reconnaissent l’application du stéréotype à leur situation car les gens menacés sont aussi observateurs/émetteurs et receveurs/récepteurs d’un stéréotype concernant l’image de soi. Les études concernant l’effet négatif des stéréotypes suggèrent plusieurs manières d’affronter un stéréotype. Tout d’abord, l’individu peut se désidentifier du stéréotype en le rendant sans importance. Ensuite, la personne peut également activer d’autres facettes du stéréotype, à savoir des aspects plus valorisants. L’autre façon de diminuer les effets négatifs des stéréotypes serait d’adopter une identité personnelle, de se centrer sur nos singularités. C’est de ce dernier aspect dont il sera question dans l’étude d’Ambady N. et al.

Dans l’article que nous avons choisi, le concept d’“individualisation” est défini comme étant la divulgation d’informations, de renseignements personnels qui rendent la personne plus identifiable. Ces informations vont avoir pour but d’attirer l’attention sur la singularité de l’individu.

En effet, plusieurs recherches expliquent le fait que pour contrecarrer l’effet négatif du stéréotype, il faudrait valoriser l’identité individuelle. Ceci permettrait au sujet de ne plus être identifié aux stéréotypes du groupe mais bien à partir de ses aptitudes personnelles.

Dans cette recherche, Ambady, N. et al. émettent l’hypothèse que l’individualisation permettrait d’éliminer l’inhibition de la performance due à l’activation d’un stéréotype. Afin de vérifier cette hypothèse, les auteurs partent du stéréotype selon lequel les femmes ont des compétences en mathématiques inférieures à celles des hommes.

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Source : CNRS

Les auteurs ont réalisé deux expériences complémentaires pour vérifier leur hypothèse. Les deux études sont basées sur plusieurs facteurs : le premier est le fait que le stéréotype “sexe féminin” soit amorcé ou non, le second est le fait que les questionnaires possèdent des questions qui enclenchent l’individualisation ou non. Chaque expérience comporte plusieurs tests : une tâche informatique qui amorce ou non de façon subliminale le stéréotype “sexe féminin”, un questionnaire qui engendre ou non la condition d’individualisation et pour terminer un test de mathématiques pour comparer les résultats des différents groupes.

L’échantillon de la première étude est constitué de 45 femmes caucasiennes âgées entre 17 et 25 ans. Cependant, cinq sujets ont été exclus de l’étude car les réponses au pré-test indiquaient qu’ils avaient eu des informations sur l’objectif de l’étude ou encore qu’ils étaient au courant de la manipulation d’amorçage. Les 40 femmes ont été réparties au hasard dans quatre groupes différents.

Dans cette première étude, l’expérience 1 consiste à tester le premier facteur, c’est-à-dire l’amorçage du stéréotype (le sexe féminin). Pour ce faire, les sujets ont passé une tâche de vigilance sur un ordinateur. Ceux-ci ont dû se concentrer sur une cible centrale et ensuite décentraliser leur attention vers un côté de l’écran en fonction de l’apparition d’un flash. Ils ont dû ensuite indiquer le plus rapidement possible de quel côté se trouvait le flash en appuyant sur différents boutons. Les 10 premiers mots étaient identiques dans tous les groupes. Ensuite, 20 autres mots étaient insérés en fonction de la condition dans laquelle se trouvait le sujet (genre féminin activé ou condition neutre). Les femmes se trouvant dans le groupe où le stéréotype était activé avaient des mots placés de façon subliminale tels que : fille, rose, rouge à lèvres ou encore fleur. Les femmes se trouvant dans le groupe « neutre » étaient soumises à 20 mots neutres tels que : table, oxygène, horloge ou encore chien. Après chaque mot placé de façon subliminale, une chaîne de X était établie pour éviter la détection consciente du stimulus précédent.

Pour tester le deuxième facteur, c’est-à-dire l’effet de l’individualisation, les sujets ont rempli un questionnaire. Pour les sujets de la condition « individualisée » (expérience 2), le questionnaire comprenait des questions personnelles (ex : « Quel est votre livre préféré ? » « Quel est votre plat préféré ? » « Ou encore quel est votre film préféré ? »). Une autre tâche était également proposée : faire une liste avec trois qualités et trois défauts les concernant. Pour ce qui est des sujets de la condition « neutre », le questionnaire se présentait de la même façon que le précédent néanmoins des questions neutres étaient posées (ex : « Que mangent les lions ? » « Quel type d’animal est le lion ? » ou encore « citez trois qualités et trois défauts d’un lion »).

Afin de comparer l’effet des différents facteurs sur les sujets, une tâche quantitative a été demandée aux différents groupes. Celle-ci consistait en une résolution de 12 problèmes mathématiques. Il leur a été demandé d’estimer leur pourcentage de réponses correctes.  Les résultats aux résolutions de problèmes mathématiques ont ensuite comparés entre eux. Ceci a permis aux chercheurs de détecter si le stéréotype voulant que les femmes soient moins bonnes en mathématiques que les hommes a été activé ou non.

Les résultats de cette première étude ont montré qu’il y a bien un impact de l’amorçage du stéréotype sur les résultats en mathématiques. Les chercheurs ont également constaté que les résultats du groupe où le stéréotype féminin avait été amorcé sont plus faibles. Cependant, lorsque ce groupe est dans la condition « individualisée », les résultats sont meilleurs. Ceci prouverait que l’effet négatif du stéréotype pourrait être atténué si l’on parvient à individualiser le sujet.

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Une deuxième étude a été réalisée pour nuancer les conclusions de la première expérience. En effet, des explications alternatives existent. Il est possible que l’individualisation ait produit des effets, non pas grâce à l’individualisation mais plutôt grâce au fait que les femmes aient répondu à des questions concernant leurs aspects positifs. Croizet et al. ont prouvé que la manipulation de l’affirmation de soi aidait à soulager la menace du stéréotype. En effet, lorsqu’ils ont fait passer un questionnaire affirmant qu’elles étaient de bonnes étudiantes à des femmes menacées par un stéréotype, celles-ci ne présentaient pas de résultats inférieurs à ceux des femmes testées dans des conditions non menaçantes (neutres). La différence avec la première étude de Ambady N. et al. est que l’amorçage ne présentait pas une menace importante du soi étant donné qu’il était présent de façon subliminale au sujet. De plus, puisque le questionnaire d’individualisation demandait en général plus d’efforts à compléter que le questionnaire contrôle, il est possible que les effets de la première expérience soient simplement le résultat d’une distraction et non le résultat d’une manipulation de l’individualisation. Dans le but d’éliminer ce doute, les auteurs ont changé la manipulation de l’individualisation et le questionnaire contrôle correspondant.

L’échantillon de la seconde étude est composé de 39 femmes caucasiennes. Dans le but d’éviter l’effet de l’affirmation de soi dans les résultats de cette recherche sur l’individualisation, les sujets n’ont plus dû répondre à des questions sur ce qu’ils aimaient (livres, films etc.) mais uniquement citer et expliquer trois qualités et quatre défauts à propos d’eux-mêmes. Plusieurs études effectuées précédemment ont souligné le fait que citer et expliquer ses qualités et ses défauts est un bon moyen pour mettre en avant la singularité d’une personne (et donc son identité personnelle et non celle du groupe). Ambady N. et al. expliquent qu’une autre façon de lutter contre l’influence de l’affirmation de soi dans cette expérience pourrait être de demander aux sujets de citer un trait négatif de plus et de faire précéder les traits positifs aux traits négatifs.

Dans la condition de non-individualisation, les sujets ont été invités à remplir un questionnaire (« The Big Dig ») concernant la ville de Boston où des travaux seraient mis en place pour ouvrir une ligne de métro. Pour mieux comparer les deux conditions, les sujets du groupe « non-individualisée » ont du citer et expliquer trois points positifs et quatre points négatifs concernant l’ouverture de cette ligne de métro. Il a également été demandé aux sujets s’ils avaient un lien particulier avec le fait d’ouvrir cette ligne de métro. En effet, si les personnes étaient concernées par cela, la condition d’individualisation viendrait biaiser les résultats.

Les résultats de cette deuxième expérience vont dans le sens des résultats de la première expérience. En effet, les femmes pour lesquelles les variables « stéréotype du genre féminin » et « individualisation » ont été amorcées présentent de meilleurs résultats au test de mathématiques que les femmes de la condition « non-individualisation ».

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Les résultats obtenus vont dans le sens des attentes selon lesquelles les effets négatifs des stéréotypes pourraient être contrés grâce à l’individualisation. Cette individualisation permettrait aux individus d’effectuer des tâches conformément à leurs propres capacités plutôt que conformément aux capacités du stéréotype. L’individualisation va permettre aux sujets de prendre de la distance par rapport au stéréotype de leur groupe d’appartenance (femmes, hommes, blondes, français, portugais, etc.). En activant différents aspects de l’identité personnelle du sujet (dans ce cas-ci, les qualités et les défauts), les aspects de l’identité sociale ne seraient plus prédominants.

Ambady N, et al. soulignent que les phénomènes observés restent encore à prouver quant à une généralisation. En effet, l’expérience a été réalisée sur un certain type d’individus (femmes blanches) et dans un domaine particulier (les mathématiques). Il est donc possible que l’individualisation ait ses limites dans la lutte contre l’activation des stéréotypes. L’utilisation implicite ou explicite de l’individualisation aurait-elle les mêmes effets ? A quel degré d’implication l’individualisation aurait-elle effet sur le stéréotype ?

En conclusion, la menace des stéréotypes est une problématique présente dans notre quotidien. Elle résiderait dans le fait qu’un individu ait la crainte d’être jugé en fonction du stéréotype de son groupe d’appartenance. Cette crainte aurait dès lors un impact important sur les performances de l’individu. Une conséquence de ce phénomène serait que les sujets stigmatisés montrent un désinvestissement dans les domaines où le stéréotype est applicable. Un exemple concret serait, par exemple, le fait que les femmes entreprennent le plus souvent des études littéraires.

Références bibliographiques :

Ambady, N., Paik, S.K., Steele J., Owen-Smith, A. & Mitchell J.P. (2003). Deflecting negative self-relevant stereotype activation : The effect of individuation. Journal of experimental social psychology, 40, 401-408.

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