Essayez de résoudre cette énigme :

Un père et son fils ont un terrible accident de voiture. Le père meurt sur le coup, tandis que le fils, grièvement blessé, est conduit d’urgence à l’hôpital. Le meilleur chirurgien de l’hôpital est appelé, et lorsque celui-ci entre dans la salle d’opération et qu’il voit l’enfant, il s’exclame: « je ne peux pas l’opérer, c’est mon fils ! ».

Comment est-ce possible ?

Et bien la réponse est toute simple…

Source: By Taniasauli on flickr.com
Source: By taniasauli on flickr.com

Le chirurgien est en fait… Une femme !

Mais pourquoi ne pas y avoir pensé plus tôt ?

En fait, si pour nous, l’image du chirurgien-type est un homme ayant la quarantaine, c’est parce que nous sommes influencés à notre insu par les stéréotypes de genre.

Et comment contrer ces stéréotypes de genre ? Voici une question à laquelle les psychologues sociaux tentent de répondre depuis quelques dizaines d’années. Mais avant tout, qu’est-ce qu’un stéréotype ? Selon Leyens et al. (1996) : « les stéréotypes sont des croyances partagées concernant les caractéristiques personnelles, généralement des traits de la personnalité, mais aussi souvent des comportements, d’un groupe de personnes ». Les stéréotypes de genre sont donc des croyances ciblant la catégorie sociale d’appartenance sexuelle, c’est-à-dire les hommes d’un côté, et les femmes de l’autre. Certains traits de personnalité, comme l’assertivité, sont donc perçus comme étant plus à même d’appartenir à la catégorie sociale des hommes, tandis que d’autres traits comme la passivité seraient plus souvent présents chez les femmes. Ainsi, Certaines études (Bern, 1974; Broverman, Vogel, Broverman, Clarkson, & Rosenkrantz, 1972; McKee & Sherriffs, 1957; Ruble & Ruble, 1980 ; Sherriffs & McKee, 1957) ont mis en évidence que l’homme typique est décrit comme étant plus assertif, actif, objectif, rationnel et compétent que la femme typique, qui, quant à elle, est décrite comme étant plus passive, plus émotionnelle, plus soumise, ayant plus de compassion et comme étant socialement plus sensible. Les stéréotypes de genre sont donc bien documentés, et apparaissent comme étant relativement stables à travers le temps. C’est donc avec surprise que l’expérience, mise en place par Locksley et al. (1980) afin de tester ces stéréotypes de genre, n’a pas montré de résultats significatifs quant à leur effet sur le jugement du comportement d’une tierce personne. En fait, il est apparu que l’information comportementale influençait fortement le jugement des sujets à propos de la cible.

Locksley et al. (1980) ont mis en œuvre une expérience afin de tester l’hypothèse selon laquelle un membre d’un groupe stéréotype, auquel on attribuerait justement un trait stéréotypique de sa catégorie sociale serait jugé comme étant plus affecté par le trait en question par rapport à un membre de l’autre groupe social affecté du même trait stéréotypique. Par exemple, on attribuera plus de traits féminins à une femme passive qu’à un homme passif, et on attribuera plus de traits masculins à un homme assertif qu’à une femme assertive.

Pour vérifier cela, ils ont fait lire aux participants un texte de 5 pages, relatant une conversation téléphonique entre 2 personnes qui sont soit 2 hommes (Paul ou Mike), soit 2 femmes (Nancy et Susan), soit deux personnes A et B. Dans cette conversation, la personne, à évaluer par la suite, relate à son ami les évènements de la semaine passée, où elle s’est retrouvée face à 3 problèmes. Pour faire face à ces situations problématiques, elle réagit de 2 manières différentes : soit de manière passive, soit de manière assertive.

Vingt-quatre heures après, les participants ont dû répondre à un questionnaire incluant une tâche de mémoire, de prédiction du comportement de la cible, et un test d’évaluation de personnalité. La tâche de mémoire consistait à répondre à 9 propositions vraies ou fausses et d’évaluer leur réponse sur une échelle de confiance de 1 à 4. Ensuite, la tâche comportementale consistait à 4 descriptions d’une nouvelle situation problématique par rapport à ce qu’ils ont rencontré précédemment. A chacune des 4 descriptions, le sujet devait décrire comment la cible réagira dans cette situation, et expliquer leur prédiction.

La tâche d’évaluation des traits de personnalité consiste à évaluer la cible selon le Bem Sex Role Inventory, qui comprend 40 dimensions de personnalité. Le participant doit ainsi donner un score à chaque dimension de cet inventaire. Pour l’estimation du comportement, le nombre de stéréotypes utilisés pour caractériser le comportement de la cible sera pris en compte.

Cette première expérience ne confirme pas l’hypothèse de départ. En effet, il n’y a pas d’effets significatifs de l’information du sexe de la cible sur l’évaluation des traits de personnalité de celle-ci. Par contre, les sujets s’appuient sur les informations du comportement de la cible dans les trois situations pour prédire un nouveau comportement pouvant se présenter, et pour évaluer ses traits de personnalité. Ainsi, peu importe le sexe de la cible, si celle-ci s’est comportée de manière assertive, on va lui attribuer plus de traits masculins sur l’échelle BSRI que de traits féminins, et inversement pour les cibles passives.

Suite à ces résultats inattendus, ils ont décidé de poursuivre leur étude en menant une seconde expérience. Leur nouvelle hypothèse est la suivante : avoir des stéréotypes de genre influence le jugement des cibles dont la seule information connue est la catégorie sociale. Ils s’attendent aussi que les stéréotypes de genre ne se manifestent pas lorsqu’un comportement diagnostique ou non diagnostique est également fourni.

Afin de mener l’expérience, les chercheurs croiseront les variables suivantes : sexe (masculin ou féminin) avec des 3 informations différentes de la cible : la ‘catégorie sociale’ seulement (à savoir le sexe), la catégorie sociale et un comportement diagnostique du trait, ou la catégorie sociale et un comportement non-diagnostique du trait.

Par exemple, un comportement non-diagnostique du trait d’assertivité pourrait s’illustrer comme suit :

« Tom est allé chez le coiffeur aujourd’hui. Comme il avait cours ce matin, il a pris un rendez-vous très tôt dans la matinée. Le coiffeur était très près du campus donc il n’a pas eu de mal à arriver à l’heure en cours ».

Un comportement diagnostique du trait d’assertivité pourrait quant à lui se manifester comme ceci :

« Nancy voulait vraiment donner son opinion en classe, pendant qu’un autre étudiant monopolisait la discussion. Elle l’a donc interrompu brusquement afin d’émettre son opinion ».

Le test se déroule de la manière suivante : les 130 étudiants répondent à un questionnaire à trois sections : la première inclut des questions quant à l’évaluation du pourcentage d’hommes assertifs et de femmes assertives. Durant la deuxième, ils doivent émettre un jugement d’évaluation de l’assertivité des 6 cibles proposées. La troisième section, quant à elle, juge l’utilité des descriptions pour estimer le caractère assertif de la cible. Pour chaque cible, le sujet doit donc indiquer sur une échelle de 1 à 4 l’utilité de l’information.

De plus, il a été demandé à 29 personnes de la même population de juger l’utilité des informations diagnostiques ou non dans l’évaluation de l’assertivité, sans la connaissance du sexe de la cible. Les informations diagnostiques ont ainsi été jugées plus utiles que les informations non-diagnostiques, tout comme elles l’ont été avec les 130 étudiants dans les conditions initiales. Ainsi, les informations diagnostiques indiquent subjectivement plus le trait « être assertif » que les informations non-diagnostiques.

Le jugement des personnes cibles n’a pas été différent selon leur sexe et leur information donnée. Par exemple, une fille assertive jugée par un sujet féminin va être évaluée de la même manière que la même fille assertive, mais jugée par un sujet masculin.

La deuxième expérience a démontré qu’un seul exemple de comportement modérément diagnostique est suffisant pour atténuer l’effet de l’information de la catégorie sociale de la cible. Cependant, la prédiction selon laquelle une information non-diagnostique ferait baisser l’impact des stéréotypes de genre n’est pas confirmée par les données.

Il a néanmoins été démontré par Nisbett et al. (1980) que même l’information non-diagnostique peut éliminer les effets des stéréotypes de genre sur le jugement de la cible.

Les résultats de la seconde expérience fournissent un support préliminaire sur la fonction des stéréotypes sociaux dans les jugements sociaux. La prémisse basique est que les stéréotypes sociaux permettent à la population d’attribuer des caractéristiques à des membres de groupes sociaux stéréotypés. Si ce point de vue est valide, on s’attendrait à ce que les pensées stéréotypées se comportent comme toute autre pensée dans une tâche de prédiction ou de jugement. L’implication la plus frappante de ce raisonnement est que les stéréotypes ne sont pas aussi présents et puissants qu’on l’a traditionnellement admis. Ainsi, les stéréotypes sociaux peuvent affecter le jugement tant que seule la catégorie sociale est connue. Dès qu’un diagnostic individuel des caractéristiques de la personne est fourni, les stéréotypes n’ont très peu, voire pas du tout d’influence sur le jugement de cette personne. Une personne peut donc avoir des préjugés sur une certaine catégorie sociale, tout en interagissant individuellement avec eux sans aucun préjugé.

Une autre implication dans ce même raisonnement doit être relevée. Il a été souligné qu’à cette époque, les pensées stéréotypées ont été relativement stables durant les vingt dernières années. Pour différentes raisons, cette stabilité était très surprenante. Les controverses étaient alimentées depuis dix ans sur les pensées stéréotypées, et de nombreux groupes politiques bien organisés se sont mobilisés afin de changer, voire de supprimer ces pensées stéréotypées.

Ainsi, le comportement global de la femme a changé, avec une augmentation de la proportion de femme dans le monde du travail manuel, et changeant l’expression de ses comportements conjugaux et sexuels.

Pourtant, les gens continuent à penser que les différences de personnalité et de comportement entre les sexes sont restées stables.

L’argument présenté ci-dessous permet d’expliquer ce paradoxe. Etant donné que les stéréotypes sociaux sont des croyances distribuées normalement, elles devraient persister et être difficiles à modifier. Pour vérifier cela, des études (Chapman & Chapman, 1967, 1969, Kahneman & Tversky, 1972 ; Nisbett & Ross, 1980 ; Ross 1977, Slovic et al., 1977 ; Tversky & Kahneman, 1974, 1977) ont été menées. Elles ont permis de mettre en valeur le fait qu’il existe très peu de raisons pour lesquelles une personne pourrait démentir ses stéréotypes.

La prédiction optimiste selon laquelle les stéréotypes ne sont pas aussi puissants sur les jugements des individus comme il l’a été anciennement admis doit être tempérée par une prédiction pessimiste qui affirme que les stéréotypes, une fois appris, sont difficilement modifiables et peuvent persister de manière très résistante.

Pour illustrer cela, nous allons vous raconter une histoire…

Un mardi matin, une femme d’une quarantaine d’années va chercher son pain et son croissant à la boulangerie. Comme chaque mardi matin, la boulangerie est bondée, et les gens se pressent. Comment pensez-vous que cette femme réagirait si elle s’apercevait, en sortant de la boulangerie, que la stagiaire présente à la caisse lui a rendu 1€ en moins ?

Source: By euskadi69 on flickr.com
Source: By euskadi69 on flickr.com

Irait-elle réclamer son euro directement ? Hésiterait-elle ? Ou plutôt se résignerait-elle à ne pas réclamer son euro, afin d’éviter de déranger les autres clients et de se trouver dans une situation inconfortable ?

Et si nous vous disions que cette femme, sûre d’elle, va à l’entrainement de boxe quatre fois par semaine, cela changerait-il votre prédiction ?

Références bibliographiques :

BERN, S. L. (1974). The measurement of psychological androgyny. Journal of Consulting and Clinical Psychology, 42, 155-162.

BROVERMAN, I., VOGEL, S., BROVERMAN, D., CLARKSON, F., & ROSENKRANTZ, P. (1972). Sex-role stereotypes: A current appraisal. Journal of Social Issues, 28, 59-78.

CHAPMAN, L. J., & CHAPMAN, J. P (1967). Genesis of popular but erroneous psychodiagnostic observations. Journal of Abnormal Psychology, 72, 193-204.

CHAPMAN, L. J., & CHAPMAN, J. P. (1969). Illusory correlations as an obstacle to the use of valid psychodiagnostic signs. Journal of Abnormal Psychology, 74, 271-280.

KAHNEMAN, D., & TVERSKY, A. (1972). Subjective probability: A judgment of representativeness. Cognitive Psychology, 3, 430-454.

LEYENS, J.-P., YZERBYT, V. & SCHADRON, G. (1996). Stéréotypes et cognitions sociale, Mardaga.

LOCKSLEY, A., BORGIDA, E., BREKKE, N. & HEPBURN, C. (1980). Sex Stereotypes and Social Judgment, Journal of Personality and Social Psychology, Vol. 39, N.5, 821-831.

MCKLEE, J. P., & SHERRIFFS, A. C. (1957). The differential evaluation of males and females. Journal of Personality, 25, 356-371.

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ROSS, L. (1977). The intuitive psychologist and his shortcomings: Distortions in the attribution process. In L. Berkowitz (Ed.), Advances in experimental social psychology (Vol. 10). New York: Academic Press.

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SHERRIFFS, A. C., & MCKLEE, J. P. (1957). Qualitative aspects of beliefs about men and women. Journal of Personality, 25, 461-464.

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