En 2005, Larry Summers, alors président de Harvard, crée un véritable scandale en suggérant que la sous-représentation des femmes en math et en sciences s’expliquerait par une différence entre les sexes au niveau des capacités innées. Pour reprendre ses termes [1] : « There may also be elements, by the way, of differing, there is some, particularly in some attributes, that bear on engineering, there is reasonably strong evidence of taste differences between little girls and little boys that are not easy to attribute to socialization. »

Ceci venant du président d’une des universités les plus respectées au monde. Le cercle féministe de Harvard l’a attaqué pour ses remarques, et il n’a jamais été réélu à son poste. Le sujet est visiblement sensible. Les mathématiques, ainsi que les sciences quantitatives en général, sont vues comme un domaine typiquement masculin – seulement 9 à10 % des postes permanents dans les domaines quantitatifs des universités américaines sont occupées par des femmes, et un quart des doctorants seulement sont des femmes [3], au point que certaines auteurs féministes qualifient l’exclusion des mathématiques d’attribut féminin par excellence [2]. Pour l’anecdote, signalons encore qu’une association « Femmes & mathématiques »  a vu le jour en 1987 en France pour tenter de contrer cette tendance…

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Comment expliquer d’une part cette sous-représentation des femmes en mathématiques, et d’autre part, la différence de 15% entre les niveaux de doctorant et de chercheur permanent ? L’histoire du Président Summers montre bien qu’il n’est plus politiquement correct d’avancer une différence innée comme explication. Mais cette explication n’est pas seulement taboue, elle est aussi simpliste. M. Summers, comme d’autres qui défendent ce point de vue, cite comme preuve l’écart entre les scores des hommes et des femmes dans les tests de mathématiques, mais une différence innée est loin d’être le seul facteur capable d’expliquer ces résultats. Ces différences innées « genrées » ne peuvent d’ailleurs pas être démontrées de manière satisfaisante par des mesures d’aptitudes, parce que le rôle et l’impact de la socialisation restent méconnus. Mary Pipher [4], célèbre spécialiste américaine de l’adolescence féminine souligne que jusqu’à la puberté, les filles et les garçons sont égaux en termes de scores, mais que par après, l’écart se crée et continue à se creuser au fil du temps. Elle explique cela par le poids des stéréotypes de genre, qui commencent à être sérieusement encrés à la puberté et qui offrent une explication alternative à celle de Summers. Actuellement, il est politiquement correct de viser la parité dans les domaines académiques, et si l’on peut supposer que des discriminations existent toujours, elles ne peuvent expliquer ces chiffres à elles seules. En somme, trois explications sont possibles pour expliquer le peu de mathématiciennes : la discrimination par le genre de la part des professeurs et employeurs, une différence au niveau des capacités innées, et la force de ce que les théoriciens du genre appellent les contraintes intériorisées. Dans le jargon des sciences sociales, les contraintes intériorisées sont des stéréotypes qui sont acquis par le stéréotypé et qui deviennent une partie intégrante de son identité, au point de guider certains comportements. Le désengagement, ou désidentification, est un exemple de comportement extrême qui peut être engendré par ces contraintes intériorisées. Il s’agit du fait de dénigrer certaines activités parce qu’elles sont considérées par le stéréotypé comme incompatibles avec un stéréotype qui leur est attribué.
Dans le cas qui nous concerne, il s’agirait par exemple pour une femme de considérer les performances en mathématique comme non pertinentes pour évaluer une personne, qu’il s’agisse d’elle-même ou de quelqu’un d’autre.

Nous voudrions ici présenter une autre réaction possible : la bifurcation identitaire. Dans ce cas, plutôt que de se désengager de l’activité qui est incongrue avec son identité stéréotypée, le sujet va minimiser l’importance d’un ou de plusieurs éléments de cette identité stéréotypique et se dissocier des traits associés qu’il considère comme incompatible avec l’action qu’il veut entreprendre.
Pronin et al.[5] testent la présence de ce phénomène dans le cas des femmes et des mathématiques. Comme cette matière est largement vue comme typiquement masculine, encore aujourd’hui, les auteurs s’attendent à trouver chez les femmes qui travaillent dans ce domaine une haute incidence de bifurcation identitaire. En termes informels, ils supposent qu’une mathématicienne qui projette d’avoir des enfants, par exemple, refoulera ce trait, considéré comme intrinsèquement féminin, dans des situations où son côté mathématicien ressort.
Se basant sur des études précédentes, les auteurs créent une liste de caractéristiques généralement perçues comme féminines. Cette liste inclut des traits très variés tels que l’émotionnalité, le désir d’avoir des enfants, la coquetterie, etc. Les auteurs procèdent en trois études. La première tente d’établir si on trouve une incidence plus élevée de désidentification de ces traits chez les mathématiciennes que chez des femmes dans d’autres domaines. Pour ce faire, les auteurs ont conduit une étude sur une série d’étudiantes, leur demandant d’évaluer l’importance qu’elles accordaient aux différents traits. Leurs résultats montrent une corrélation négative entre le nombre de cours quantitatifs suivis et l’auto-identification aux traits « féminins ». En d’autres termes, plus les femmes suivent des cours de mathématiques, moins elles s’attribuent des traits féminins, ce qui est cohérent avec la bifurcation identitaire. Cependant, qui dit corrélation ne dit pas effet causal. Ces résultats s’expliqueraient de deux manières : soit, les femmes qui font beaucoup de mathématiques se désidentifient de leur féminité, soit les femmes qui ne s’identifient pas fortement à la féminité sont plus susceptibles d’être attirées par les maths, domaine des hommes par excellence. Pour établir la direction de la causalité, les auteurs procèdent dans la deuxième étude à une mise en scène contrôlée qui vise à déterminer si les femmes ont une bifurcation identitaire immédiatement après avoir été confrontées à une menace de leur stéréotype. Une menace de stéréotype est une situation où l’identification à un groupe d’appartenance est menacée par l’appartenance à un autre groupe, où les performances dans une tâche pour laquelle le groupe auquel on appartient est perçu comme faible se voient diminuées (cette notion a été abordée dans un billet précédent.
Les auteurs ont donc fait lire un pseudo-article scientifique aux participantes. Ce pseudo-article concerne les capacités supérieures des hommes en matière de mathématiques et prouve que les femmes sont moins créatives et moins brillantes dans ce domaine. La réaction attendue par les auteurs est que les femmes fortement associées aux mathématiques, contrairement aux autres, fassent preuve d’une bifurcation identitaire plus forte après lecture de cet article. Leur statut de mathématiciennes étant menacé, elles seraient plus promptes à se dissocier des traits féminins qui seraient incompatibles avec ce statut. Les résultats vont dans ce sens, car les mesures auto-reportées d’identification avec les traits « féminins » sont significativement moins élevées chez les mathématiciennes après lecture de cet article que chez les autres. Une troisième étape de l’étude contrôle un éventuel biais de sélection qui fonctionnerait comme ceci : les mathématiciennes ne feraient pas preuve de bifurcation identitaire, mais seraient un sous-groupe où l’on trouverait un nombre élevé de cas de désengagement de l’identité féminine. Les résultats permettent d’écarter cette possibilité.
Le graphique suivant reprend les résultats de l’étude de Pronin et al. et permet d’illustrer ce qui précède. Les femmes exposées aux mathématiques s’identifient moins aux caractéristiques féminines susceptibles d’affecter leur potentiel dans ce domaine. Lorsqu’il s’agit de caractéristiques féminines n’entrant pas en jeu avec les mathématiques, il n’y a pas de différence significative entre les femmes baignées dans l’environnement mathématique et celles qui le sont moins.
Cette étude montre que les stéréotypes féminins et les mathématiques telles que perçues par les sujets sont incompatibles sur plusieurs points, et qu’en réponse à cette dissonance, les femmes se dissocient de certains traits qu’elles considèrent comme typiquement féminins. Ceci soutient l’explication par les contraintes intériorisées de la sous-représentation des femmes en mathématiques. Contrer une discrimination extérieure, c’est une chose. Une question difficile mais que l’on peut envisager d’adresser par les mesures politiques. Par contre, la présence des stéréotypes encrés dans le chef des femmes est beaucoup plus insidieuse, car elle pousse à l’auto-exclusion. La désidentification et la bifurcation identitaire sont des termes scientifiques pour dire que les femmes se sentent confrontées à un choix intérieur : être féminine, ou être mathématicienne.

Ce résultat, et cette notion de bifurcation identitaire, pourraient être étendus à d’autres domaines et à d’autres stéréotypes. Il s’agit d’une notion générale décrivant un mécanisme humain que l’on pourrait envisager d’étudier également dans le cas de la discrimination ethnique. Les enjeux ne sont pas les mêmes, mais il se peut que cette bifurcation soit un facteur parmi d’autres expliquant, par exemple, la sous-représentation des noirs dans la classe politique américaine. Nous aurions sans doute également des résultats similaires pour les hommes et certains domaines classiquement associés à la femme, comme l’infirmerie par exemple. La solution est facile à énoncer mais difficile à implémenter : arrêter la propagation des stéréotypes sexistes, raciaux et autres à travers leur déconstruction théorique systématique et à travers une réforme éducative. Hasard de calendrier, le catalogue publicitaire des « Magasins U » sortait cette semaine, et a beaucoup fait parler de lui : il y présente un petit garçon jouant avec une poupée et une petite fille jouant avec une voiture électrique (voir notamment cet article du figaro).

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Si l’image est marquante (et le coup publicitaire réussi), le site internet de la chaîne propose encore de choisir le sexe de l’enfant pour la sélection des jouets à afficher…

Ce que l’on peut retenir de cette étude est l’élément suivant : les stéréotypes intériorisés sont bien présents, et sont suffisamment puissants pour jouer sur notre perception de nous-mêmes. Que l’on suive le courant cognitiviste, considérant que certains traits sont déterminés génétiquement, ou que l’on soit parmi les déconstructionistes les plus radicaux, une chose est certaine : on ne peut pas actuellement pas démontrer que des différences au niveau de la performance entre différents groupes humains résultent d’une différence innée, car il n’existe pas de groupe contrôle quand on teste l’influence de la socialisation sur la réussite ou sur la performance.

Bibliographie :
[1]« Why Larry Summers lost his job », Boston Globe, 17 janvier 2005.
[2]FOX KELLER, E. (1985).  Reflections on Gender and Science, Yale University Press, New
Haven & London.
[3]LUSCOMBE B., “Explaining the complicated women+math formula”, Time Magazine, 20 October 2010.
[4]PIPHER M. (1995). Reviving Ophelia: saving the selves of adolescent girls. Random House, New York.
[5]PRONIN, E., C. M. STEELE, C. M., ROSS, L. (2004). Identity bifurcation in response to stereotype threat: Women and mathematics, Journal of Experimental Social Psychology 40(2), 2004, p. 152-168.

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