De façon générale, les personnes se sentent plus stressées ou plus émotives selon la situation. Tout le monde a déjà ressenti ces phénomènes dans différentes conditions, vous également… Voici une illustration tirée de l’étude que nous allons vous présenter : « Imaginez qu’une personne vous dise quelque chose d’affligeant, de douloureux, de cruel, quelque chose qui vous blesse profondément. Vous décidez de vous confronter à elle et vous ne savez pas comment la discussion va se passer. » Posez-vous la question ; comment vous sentiriez-vous face à cette situation quelque peu déplaisante ? Seriez-vous plutôt stressé ou plutôt émotif ?
Que signifie être stressé ?
Nos auteurs, Robinson et Johnson, lors d’une précédente étude en 1996, ont donné une bonne définition. « Les sentiments de stress sont plus centrés sur des problèmes d’adaptation, d’orientation vers l’avenir et d’anticipation d’une action demandant des efforts. L’expérience subjective du stress est intimement liée à l’attente d’une action future, c’est-à-dire qu’elle précède ou accompagne les efforts pour changer la situation en cause. »
Et être émotif ?
Toujours d’après ces auteurs, les émotions sont « plus réactives » et « plus associées à la contemplation d’un évènement passé qu’à l’anticipation d’un comportement futur. »

ImageComment sont appréciés les hommes et les femmes compte-tenu de ces états internes?
De nombreuses études ont été réalisées à ce propos et, par conséquent, ont traité certains aspects des stéréotypes de genre relatifs à l’émotivité et au stress. En effet, les femmes sont considérées comme plus émotives que les hommes (Ruble, 1983 ; Williams & Bennett, 1975). Gove (1978) et Dohrenwendet (1980) se sont aperçus que les femmes sont plus dépressives et anxieuses par rapport aux hommes. Selon ces auteurs, les résultats seraient dus aux différences de rôle entre les hommes et les femmes, le sexe masculin étant vu comme plus important et dominant.
D’autre part, les femmes sont estimées plus sensibles et à l’écoute de leurs sentiments par rapport aux hommes (Ashmore & Del Boca, 1979 ; Ruble, 1983).
De même, les femmes éprouveraient des émotions plus intenses que les hommes (Johnson et Shuiman, 1988 ; Grossman et Wood, 1993). Et lorsque l’on demande « Quelle est la personne la plus émotive que vous connaissiez? », on s’apperçoit que 80% des participants donnent le nom d’une femme (Shield, 1987).
Dans le cadre de la précédente expérience de Robinson et Johnson, il a été montré que le stress est moins attribué à une femme qu’à un homme.
D’autres auteurs (Bolger, DeLongis, Kessler et Schilling, 1989 ; Thoits, 1987) suggèrent que les femmes et les hommes réagissent différemment en fonction de la situation. Effectivement, les femmes sont plus stressées face à un évènement négatif incontrôlable alors que les hommes le sont plus face à un évènement négatif contrôlable.
Ces études multiples relatent des stéréotypes relatifs au genre (pour une définition précise, lire l’article «Les stéréotypes de genre et leur impact sur le jugement social» publié le 6 novembre) qui ont souvent une influence sur notre perception des autres et de nous-même.

    Les auteurs ont voulu re-vérifier s’il est vrai qu’on attribue le stress aux hommes et l’émotivité aux femmes. Et ils se sont surtout demandés si la perception que l’on a de ses propres émotions est influencée par ce stéréotype. Est-ce que les femmes se trouvent en effet plus émotives que stressées ? Et les hommes, se perçoivent-ils réellement plus stressés qu’émotifs ? C’est ce qu’ils ont essayé de savoir en mettant au point leur première étude.
Comment ont-ils testé cela ?
Les auteurs ont conçu un questionnaire appelé l‘Appendix. Les questions sont des petites mises en situation pouvant arriver à tout le monde au cours de sa vie. Ils ont bien pris soin de vérifier que les énoncés proposés pouvaient effectivement faire ressentir autant du stress que de l’émotivité. Elles sont organisées en trois grandes parties. Concernant les situations importantes personnelles (personally important situations), on a par exemple un énoncé concernant les mauvaises nouvelles : « Imaginez que vous recevez une très mauvaise nouvelle, vous devez maintenant décider comment réorganiser votre vie et aller de l’avant. » Dans les situations impliquant une relation personnelle (personal relationship situations) on a par exemple une lettre douloureuse : « Imaginez que vous devez écrire une lettre à votre partenaire pour expliquer pourquoi votre relation doit s’arrêter. » Et enfin pour les situation de sensation négative dans le corps (negative body sensation situations) il faut imaginer qu’on a « soudainement des troubles du sommeil et une perte d’appétit. » Pour chaque question, le participant doit se mettre dans la peau d’un homme et essayer de savoir s’il serait plus stressé ou plus émotif dans cette situation et avec quelle intensité ressentirait-il cette émotion. Il se met ensuite à la place d’une femme. Et doit enfin se demander ce que lui-même ressentirait face à cette situation.
Quels résultats ont-ils obtenu ?
Les résultats ont montré, sans grande surprise, que les femmes sont vues plus émotives que stressées et les hommes plus stressés qu’émotifs. Ce qui ne fait que re-confirmer ce que des études précédentes avaient déjà démontré. Les auteurs ont également remarqué que les émotions des femmes sont ressenties comme plus intenses que les émotions des hommes mais que le stress est de même intensité quelque soit le sexe. De plus les hommes et les femmes qui ont participé à cette étude ont les mêmes stéréotypes de genre ; dit plus simplement, toutes les femmes de l’échantillon pensent que les femmes sont plus émotives et les hommes plus stressés et tous les hommes de l’échantillon pensent la même chose.
Ce qui est surprenant et qui nous intéresse le plus, c’est plutôt le résultat obtenu concernant leur propre perception de leurs émotions. Les femmes pensent qu’elles sont plus stressées qu’émotives et les hommes pensent qu’ils sont plus émotifs que stressés ! Tout l’inverse du stéréotype !
Le graphique ci-dessous montre clairement cette différence chez les femmes. C’est le niveau d’émotivité qui est représenté ; les participantes (self) se trouvent significativement moins émotives que les femmes en général (average woman) et ce dans les trois catégories de situations.

ImageNous n’avons pas jugé utile de représenter les données des participants de sexe masculin. En effet, il s’agit du même phénomène sauf que les hommes se voient plus émotifs que les hommes en général (average man).
Au vu de ces résultats plutôt inattendus, les auteurs se sont demandé si l’insertion du stéréotype de genre dans le questionnaire n’avait pas biaisé la perception de ses propres émotions. Ils ont donc décidé de faire une deuxième étude.

    Dans cette autre étude, on suggère l’hypothèse selon laquelle les participants sont plus susceptibles d’appliquer les stéréotypes de genre lors de jugements globaux sur leur propre expérience subjective mais pas lorsqu’ils doivent estimer leur expérience dans des situations particulières. On s’attend à ce qu’il y ait moins de différences liées au sexe quand les perceptions sont basées sur les informations spécifiques à la situation.
Comment réduire l’effet du stéréotype de genre ?
Pour réduire l’influence des stéréotypes de genre sur la perception de soi, le genre n’est plus mentionné. Les sexes ne sont pas dissociés, on met alors en scène une « personne hypothétique » (average person) sans préciser s’il s’agit d’une homme ou d’une femme. Cette deuxième étude utilise exactement la même méthodologie que la précédente excepté qu’aucune information concernant le genre n’a été fournie. Les questions et les échelles d’intensité sont les identiques. Les participants doivent dire s’ils se sentiraient plus émotifs ou plus stressés s’ils étaient à la place de cette personne et  se demander comment eux-même se sentiraient face à ces situations.
Les résultats diffèrent-ils de la première étude ?
Les résultats observés sont contraires à ceux de l’étude précédente. Lorsque les participants doivent généraliser les sentiments lors d’une situation problématique, les femmes se trouvent plus émotives que stressées et considèrent leurs sentiments comme plus intenses. A l’inverse, les hommes se sentent moins émotifs et plus stressés et évaluent leurs sentiments comme étant moins intenses. Autrement dit, ils se conforment au stéréotype. Ainsi les différences de genre dans l’auto-évaluation induisent des différences de concept de soi chez les participants. Être conscient du stéréotype nous amène à nous percevoir différemment.

    Donc il a été prouvé que les stéréotypes de genre influencent effectivement la perception de nos émotions et stress. En effet, la première étude a démontré que les femmes s’évaluent comme étant plus stressées et moins émotives que les femmes en général. Et que les hommes se trouvent moins stressés et plus émotifs.
Comment pourrait-on interpréter ces résultats ?
Nous supposons qu’il peut s’agir d’un mécanisme de défense contre les stéréotypes de genre. C’est peut-être une façon de se persuader que nous ne sommes pas comme tout le monde. En général nous nous disons « toutes les femmes/hommes sont émotives/stressés… mais pas moi ! ». Nous ne voulons pas rentrer dans une case, être catégorisé. Il est possible que les participants aient éprouvé un désir de se démarquer du troupeau.
Par contre, l’étude suivante a mis en avant le fait que les participants se conforment au stéréotype de genre sans que celui-ci soit explicite.
Pourquoi ?
Il se peut que les femmes interprètent la « personne en général » (average person) comme étant un homme. C’est pourquoi elles se sentent moins stressées et plus émotives qu’un homme. Inversémment pour les hommes.
Ces derniers se considèrent peut-être comme plus viril, mâle, supérieur donc ressentant plus de stress qui est considéré, rappelez-vous, comme une réaction plus typiquement masculine.
Ou peut-être tout simplement que le stéréotype reflète clairement la réalité.
Nous pourrions nous demander comment tester ces hypothèses d’interprétations pour pouvoir avoir une bonne explication quant à ce phénomène inattendu.
Ces deux expériences ont eu pour but de démontrer que les stéréotypes de genre ont une influence non négligeable. Qu’en serait-il avec d’autres stéréotypes comme les stéréotypes raciaux ou l’appartenance sociale ? Notre perception de nous-même changerait-elle de la même façon ?

Références :

Article choisi : Robinson, M.D., Johnson, J.T. (1997). Is it emotion or is it stress? Gender stereotypes and the perception of subjective experience. Sex Roles 36 (3-4), pp. 235-258

Image : http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Nervous.gif

Ashmore, R. D., & Del Boca, E IC (1979). Sex stereotypes and implicit personality theory: Toward a cognitive-social psychological conceptualization. Sex Roles, 5, 219-248.

Bolger, N., DeLongis, A., Kessler, R. C., & Schilling, E. A. (1989). Effects of daily stress on mood. Journal of Personality and Social Psychology, 57, 808-818.

Dohrenwend, B. E, Dohrenwend, B. S., Gould, M. S., Link, B., Neugebauer, R., &
Wunsch-Hitzig, R. (1980). Mental illness in the United States: Epidemiological estimates. New York: Praeger.

Gove, W. R. (1978). Sex differences in mental illness among adult men and women: An evaluation of four questions raised regarding the evidence on higher rates of women. Social Science and Medicine, 12, 187-198.

Grossman, M., & Wood, W. (1993). Sex differences in intensity of emotional experience: A social role interpretation. Journal of Personality and Social Psychology, 65, 1010-1022.

Johnson, J. « E, & Shulman, G. A. (1988). More alike than meets the eye: Perceived gender differences in subjective experience and display. Sex Roles, 19, 67-79.

Robinson, M. D., & Johnson, J. « E (1996). How conceptions of stress differ from conceptions of negative emotions. Manuscript submitted for publication.

Ruble, T. L. (1983). Sex stereotypes: Issues of change in the 1970s. Sex Roles, 9, 397-402.

Shields, S. A. (1987). Women, men, and the dilemma of emotion. In P. Shaver & C. Hendrick (Eds.), Sex and gender. Review of personality and social psychology (Vol. 7).Newbury Park, CA: Sage.

Thoits, P. A. (1987). Gender and marital status differences in control and distress: Common stress versus unique stress explanations. Journal of Health and Social Behavior, 28, 7-22.

Williams, J. E., & Bennett, S. M. (1975). The definition of sex stereotypes via the adjective check list. Sex Roles, 1, 327-337.

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