Lors d’un débat ou simplement quand nous avons une discussion avec un ami, différents points de vue, croyances, et arguments sont échangés. De temps en temps le ton monte, chacun essaie de faire prévaloir son point de vue et cela seulement  lorsqu’il y a des divergences.

Prenons comme exemple une personne pour l’IVG (Interruption Volontaire de Grossesse) et une contre. Chacune de ses personnes possèdent de bons arguments en faveur ou en défaveur de l’IVG. Imaginez-vous une situation similaire vécue personnellement. Vous connaissez déjà la fin du débat. Chacun campe (reste) sur ses positions. Cherchez à présent une situation dans laquelle le débat se clôt par un changement d’avis d’une des deux personnes. Celle-ci est beaucoup plus rare.

Craig A. Anderson, Mark R. Lepper et Lee Ross se sont donc demandés si nos croyances et nos théories sur le monde persistent au-delà de notre logique et notre raison et, si oui, pourquoi.

Pour se faire ils se sont basés sur le paradigme du débriefing ou la persistance des informations discréditées.

J’aimerais utiliser un exemple qui, je pense, n’a pas été vérifié par expérimentation mais qui illustre bien ce paradigme. Imaginez-vous lancer une pièce plusieurs fois. Vous l’avez lancée cinq fois et celle-ci est systématiquement tombée sur face. Au sixième lancé vous allez sûrement parier sur pile par « compensation ».

Source Wikimedia

Or à chaque lancé la probabilité que pile tombe est de cinquante pourcent, de même que pour face. En d’autres mots, si on lance la pièce dix mille fois, il y aura, à quelques lancers près, cinq mille fois pile et cinq mille fois face. C’est une règle statistique irréfutable.

Donc vous auriez eu autant de chance de gagner si vous aviez parié sur face.

Maintenant  vous connaissez cette règle, vous avez été « débriefé ». Pourtant il y a de grande chance pour que, si vous retrouvez la même situation (cinq fois face après cinq lancé), vous continuiez à parier pile au sixième lancé… C’est cela le paradigme du débriefing.

Lorsque l’on démontre à quelqu’un qu’il a un raisonnement ou une croyance irrationnelle il va, dans certaine situation, continuer à s’y fier.

Ce paradigme a été vérifié en ce qui concerne l’impression personnelle de ses propres capacités ou de celles d’un pair  (Ross, Lepper, and Hubbard (1975)).

En effet l’impression personnelle persiste alors même que les sujets ont compris et accepté le débriefing et que les éléments de preuves qui justifiaient cette impression ont été totalement discrédités. Nous pouvons nous imaginer par exemple une mère qui, apprenant que son fils a tué quelqu’un, persiste à dire qu’il est innocent alors que toutes les preuves de l’homicide ont été données.

Craig A. Anderson, Mark R. Lepper et Lee Ross ont donc voulu étendre au-delà des impressions sociales les conclusions antérieures sur la persistance des informations discréditées.

De plus ils ont voulu préciser les mécanismes qui sous-tendent la persévérance en examinant les processus liés aux grandes fonctions de l’esprit (en psychologie ces fonctions sont rassemblées sous le terme de cognition) telles que la mémoire, la perception, le langage. Un des processus auquel ils ont pensé et celui qui nous permet d’avoir une perception logique du monde qui nous entoure. J’illustre ce processus par un nouvel exemple.

Au 16ème siècle quand Galilée a prouvé à l’Eglise que la terre n’était pas plate mais ronde les gens ne l’ont pas cru. Ils ont préféré garder en tête ce qu’ils avaient toujours cru, et cela pour que leur perception logique du monde perdure.

A notre époque et dans nos sociétés nous continuons à manger au Macdonald alors que nous savons pertinemment que c’est mauvais pour la santé. Nous continuons également à fumer la cigarette. Sont-ce des exemples de persévérance ?!

Source wikimédia

Les chercheurs ont ainsi mis en place deux expériences.

Examinons d’abord la première.

 Soixante-dix étudiants répartis en groupes de deux à huit ont participé à cette expérience à l’université de Stanford.

Dans un premier temps, les chercheurs leur ont dit que l’expérience était en rapport avec la capacité qu’ont les gens à découvrir et expliquer les relations entre les caractéristiques personnelles d’une personne et son comportement.

Ils leurs ont dit ensuite qu’ils évalueraient cette capacité en leur donnant des données concernant les caractéristiques d’une personne et en observant comment les sujets feraient des relations entre des caractéristiques générales et un comportement spécifique.

Il est important de préciser qu’un groupe contrôle (similaire aux groupes expérimentaux mais dans lequel nous ne faisons pas varier de facteur), qui permet une comparaison avec le groupe expérimental, était présent. A ce groupe ils lui ont dit que sa tâche serait de faire des prédictions concernant les capacités de personnes après avoir vu les résultats de celles-ci à un test de préférence au risque (test qui examine jusqu’à quel point une personne serait prête à prendre des risques).

Les examinateurs ont ensuite donné aux sujets du groupe expérimental et du groupe contrôle les livrets contenant le matériel.

 Les sujets du groupe expérimental ont dû examiner la relation entre l’éventuel succès ou échec d’un pompier stagiaire et ses résultats à un test à choix de risque vs. prudence (Ce test évalue dans quelle mesure nous prenons des risques ou nous restons sur nos positions). Puis les informations (caractéristiques) de deux personnes, l’une qui avait réussi et l’autre échoué dans la profession de pompier, étaient présentées avec les réponses de ces deux personnes aux cinq questions à choix les « plus représentatives » du test.

La tâche des sujets était d’essayer de trouver et d’expliquer une relation entre ces informations.

En fait les réponses des pompiers au test étaient organisées de sorte qu’il y ait pour une moitié des sujets une réponse induisant une relation positive entre la prise de risque et le succès en tant que pompier et pour l’autre moitié une relation négative. Autrement dit les prétendues réponses induisaient chez une moitié des participants l’impression que la prise de risque amène au succès alors que chez l’autre moitié elle amène à l’échec.

Pour s’assurer que les sujets avaient bien « découvert » la bonne relation (Positive ou Négative) une vérification de l’assimilation était effectuée juste après.

Les sujets devaient ensuite rédiger une page d’explication de la relation qu’ils avaient découvert.

 Deux tiers des sujets expérimentaux ont été débriefés, c’est-à-dire qu’on leur a dit que la relation positive ou négative qu’ils avaient découverte était en réalité induite par l’expérimentateur à l’aide d’informations fictives sur des personnes inexistantes. La dernière partie de ce débriefing servait d’explication des dernières tâches à effectuer. On leur a dit que ces dernières permettaient de « contrôler » et voir si des théories personnelles avaient influencé la découverte de la relation et la qualité de l’explication.

Le dernier tiers n’a pas été débriefé, c’est-à-dire qu’on ne lui a pas donné d’explication.

En résumé, il y a quatre différents groupes de sujets expérimentaux : relation positive débriefé (Vingt personnes), relation positive non débriefé (Dix personnes), relation négative débriefé (Vingt personnes), relation négative non débriefé (Dix personnes). En psychologie on appelle ceci un factoriel 2×2. Rappelons qu’il y a le groupe contrôle en plus (Dix personnes).

 Plusieurs mesures ont été prises, chacune étant conçue pour évaluer les croyances des sujets concernant la véritable relation entre une préférence pour des choix risqués et les capacités d’un pompier.

Les sujets ont d’abord dû estimer le pourcentage moyen de choix risqués que les deux groupes de pompiers, ceux qui ont eu du succès et ceux qui ont eu un échec au travail, auraient estimé. En établissant la différence entre le pourcentage de choix risqués pour ceux qui ont réussi et ceux qui ont échoué ils ont pu mettre en évidence l’échelle de perception du risque comme un critère de mesure des capacités des pompiers (Perception de la validité de critère).

Ensuite les sujets ont dû prédire le succès futur de nouveaux pompiers stagiaires (Nouveaux cas).

Puis ils ont estimé le pourcentage des choix à risques que les pompiers feraient sur cinq nouvelles questions (Nouveaux éléments).

Les résultats ont été vraiment convaincants.

Dans le cas où les sujets ont été débriefés, c’est-à-dire qu’on leur à expliquer que les informations qu’ils avaient reçues étaient fictives, l’explication n’a pas réellement eu d’effet sur la croyance initiale. Les sujets qui avaient perçu une relation positive ont continué à croire en cette relation, de même que pour les sujets qui percevaient une relation négative.

Les chercheurs ont donc pu observer une persévérance quasiment complète de la croyance initiale.

Cette expérience a ainsi démontré qu’une croyance en une relation entre deux variables peut survivre après une complète réfutation de la preuve sur laquelle la croyance été fondée. Pour expliciter ceci j’aimerais revenir sur l’exemple concernant la cigarette. Les scientifiques ont prouvé que fumer la cigarette (variable 1) ne diminue pas le stress (variable 2), cependant c’est précisément dans les situations stressantes que les gens fument le plus. Nous retrouvons surement dans cet exemple un phénomène de persévération de croyance.

Examinons à présent la deuxième expérience.

Celle-ci s’est mise en place quand les chercheurs se sont demandé si une explication préalable des sujets concernant la découverte d’une relation était une condition nécessaire au phénomène de persévération, et si non, si elle augmente l’ampleur de la persévérance.

Comme dans la première expérience, ils ont présenté à tous les sujets des informations sur des cas illustratifs, puis ils ont demandé à ces sujets de découvrir la relation entre les résultats de ces cas au test sur le risque et leur capacité de lutte contre les incendies.

Six conditions différentes ont été mises en place.

Dans le cas où les sujets percevaient une relation positive il y avait une condition de débriefing- explication (les sujets devaient préalablement donner une explication de la découverte qu’ils avaient faite concernant la relation), une condition de débriefing-pas d’explication et une condition pas de débriefing-pas d’explication. Le même schéma se retrouvait lorsque les sujets percevaient une relation négative.

Les trois mesures permettant d’évaluer les croyances des sujets concernant la vraie relation entre une préférence pour des choix risqués et les capacités d’un pompier ont ensuite, comme dans la première expérience, été réalisées.

A nouveau les résultats sont révélateurs d’un puissant effet de l’exposition préalable aux informations sur les cas illustratifs. Pour la condition de non débriefing, les sujets exposés à une relation positive ont vu les réponses en faveur du risque comme une indication de succès futur tandis que ceux exposés à une relation négative ont cru le contraire.

Les sujets qui ont dû donner une explication de la relation positive ou négative qu’ils avaient découverte ont plus persévéré dans leur croyance en cette relation après débriefing que ceux qui n’ont pas dû donner d’explication. Ainsi une explication de la part des sujets augmente l’ampleur de la persévération.

Trois conclusions sont à communiquer grâce à ces deux expériences.

La première répond à la question qui est de savoir si des croyances persévèrent dans nos esprits alors même que des informations nous prouvent que ces croyances sont fausses. Cette étude nous démontre que la réponse est oui.

La deuxième est que l’effet de persévérance est présent même lorsque les informations qui ont initialement induit une croyance étaient faibles et peu concluantes (seulement deux cas illustratifs de pompiers).

La troisième est qu’une explication préalable de la part des sujets concernant leur croyance augmente l’ampleur de la persévération.

Les résultats de cette étude se doivent de nous interpeller car nous sommes souvent, sans le savoir, confrontés à des situations dans lesquelles nos croyances persistent.

Si vous avez eu l’occasion de voyager et que vous avez pris l’avion, vous vous êtes peut être senti stressés, très mal à l’aise, vous avez senti des regards peu rassurés autour de vous ou encore très affolés.

Source wikimedia

Prendre l’avion est une situation où ce phénomène de persistance de croyance est particulièrement fort. Si on explique à quelqu’un qui a très peur de prendre l’avion qu’il n’y a une chance sur des millions que l’avion s’écrase, si on lui dit que monter dans une voiture est beaucoup plus dangereux, cette personne continuera à avoir peur et ne voyagera peut-être plus seulement à cause de la persistance d’une croyance infondée.

Qu’en est-il des stéréotypes ou bien encore des pensées racistes ?

Références :

Ross, L., Lepper, M. R. and Hubbard, M. (1975). Perseverance in self-perception and social perception: Biased attributional processes in the debriefing paradigm, Journal of Personality and Social Psychology, 32, 880-892.

Wegner, D., and Coulton, G. (1985). The transparency of denial: Briefing in the debriefing paradigm, Journal of personality and social Psychology, 49, 338-346.

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