En qui avez vous confiance ? Obama ou Romney? « Comment pouvons nous être certains que les promesses des candidats seront tenues? Comment pouvons nous alors décider pour qui voter puisque nous ne pouvons pas nous fier entièrement à leur discours? »
Ce sont toutes des questions que nous avons pu nous poser lors des élections présidentielles américaines.

Dans notre environnement, nous sommes à tout moment bombardés d’informations. Cependant, les informations que nous recevons ne sont pas toujours pertinentes, d’autant plus quand l’émetteur nous induit délibérément en erreur. En effet, le mensonge est courant dans notre vie de tous les jours, que ce soit dans nos interactions sociales, à travers les médias ou les discours politiques.

Heureusement, nous avons tous conscience de la possibilité d’être manipulés. Pour faire face à cela, nous avons une tendance adaptative à être méfiants et suspicieux. Aucun indice précis et objectif nous indique en effet la tromperie. Pour nous en protéger, nous sommes enclins à traiter de façon différente un message suivant qu’il est émis dans un contexte suspect ou dans un contexte de confiance, et ceci de manière inconsciente et spontanée. La méfiance ne serait donc pas reliée au contenu du message en lui même mais plutôt à la situation dans laquelle le message est donné.

En effet, Schul, Burstein et Bardi (1996) ont observé que quand nous lisons un texte d’une personne envers qui nous ressentons de la méfiance, nous prenons plus de temps par rapport à un texte venant d’une personne de confiance, car nous traitons l’information lue à la fois comme étant vraie et à la fois comme étant fausse (ce que les auteurs appellent des « scénarios contraires »). Ceci peut mettre en relief ce qu’il se passe en nous lorsque nous écoutons les promesses des candidats à la présidentielle : nous pensons directement à la possibilité qu’elles ne soient pas tenues.

Cependant, comment pouvons-nous savoir si la personne est digne de confiance ou pas lors de la première rencontre ? Sur quels indices pouvons-nous nous baser ? « Le visage est le reflet de l’âme » dit-on. En effet, pour de nombreux auteurs (Berry & Waro-Finsch, 1993 ; Berry & McArthur-Zebrowitz, 1986 ; Hassin & Trope, 2000), le visage est un indice sur lequel les individus s’appuient pour déduire subjectivement la personnalité de leur interlocuteur et le degré de confiance qu’ils peuvent avoir envers lui. Schul, Mayo & Burnstein (2004) l’ont confirmé en réalisant une étude dans laquelle les participants devaient identifier la véracité des messages suivant la confiance ou la méfiance qu’ils percevaient par rapport à ceux-ci. La confiance ou la méfiance ressentie dépendait de la forme des yeux de l’émetteur à ce moment là – les yeux sont alors soit «grand ouverts», «étroits» ou «pliés». Les auteurs ont observé que lorsque les yeux sont grand ouverts, la personne et ses propos sont considérés comme honnêtes. Au contraire, lorsque les yeux sont pliés, nous serons plus méfiants envers ses propos car nous considérons davantage cette personne comme suspecte. De cette façon, si nous reprenons l’exemple des élections présidentielles américaines, en observant ces photographies, nous pouvons avoir un sentiment de confiance face aux propos de Barack Obama, et un sentiment de méfiance face aux propos de Mitt Romney.

Barack Obama

Mitt Romney

L’expérience de Schul et al. (2004) consistait, plus précisément, à déterminer si un mot cible était un adjectif ou un substantif. Avant l’apparition de ce mot cible, un premier mot, associé à un visage, est apparu. Il correspondait ou non à la même catégorie (adjectif ou substantif) que le mot cible. Les auteurs ont observé que lorsque les sujets étaient face à un visage qui inspirait la confiance, ils avaient tendance à répondre que le second mot appartenait à la même catégorie que le premier. Au contraire, dans un contexte de suspicion, les sujets avaient plus de facilité à répondre que les mots n’appartenaient pas à la même classe de mots.

Les auteurs ont également observé que les sujets confiants prenaient moins de temps à répondre lorsque les deux mots appartenaient à la même catégorie. À l’inverse, les sujets suspicieux prenaient moins de temps à répondre lorsque les deux mots appartenaient à des catégories différentes (cf. graphique).

Ceci est expliqué par la mise en place de « scénarios contraires » décrits ultérieurement – lorsque nous suspectons le contenu d’une information, le traitement de celle-ci est plus complexe car nous construisons des hypothèses alternatives. En effet, dans la situation de méfiance, nous envisageons la situation inverse à laquelle nous sommes confronté et pensons plus facilement à la possibilité que le premier mot et le mot cible n’appartiennent pas à la même catégorie.

Encore, le sentiment de confiance ou de méfiance ressenti à partir des visages (plus précisément, la forme des yeux) est spontané (et donc non contrôlé et inconscient) et n’est de cette façon pas une stratégie mise en place par l’individu. En effet, le premier mot est apparu pendant une période très courte et a été immédiatement remplacé par le mot cible, ainsi le sujet n’avait pas le temps de mettre en place une stratégie pour pouvoir répondre « correctement » au deuxième mot présenté (le mot cible).

La mise en place de « scénarios contraires » peut également être observée dans une deuxième expérience de ces mêmes auteurs. Ces derniers ont de nouveau réalisé l’expérience décrite plus haut, mais cette fois-ci, les participants devaient trouver par eux-mêmes un mot qui soit lié avec le mot présenté au départ. Les chercheurs ont observé que lorsque le visage crée un sentiment de confiance, les associations que le sujet émet sont plus concordantes comparativement à la situation où il y a un sentiment de méfiance. Pour que ceci soit plus clair, reprenons l’exemple des photographies de Barack Obama et de Mitt Romney. Si celles-ci étaient associées au mot « propre », les sujets auraient alors une plus grande tendance à associer ce mot avec un concept analogue (le mot « net » par exemple) quand il serait présenté avec la photographie d’Obama. À l’inverse, la tendance à associer le mot « propre » avec des mots ayant un concept opposé, tel que « sale », serait plus grande lorsque les participants auraient observé le mot « propre » avec la photographie de Mitt Romney.

Il a été relevé aussi que lorsqu’il y avait un sentiment de méfiance vis à vis d’autrui, les mots présentés étaient moins fixés dans la mémoire par rapport à ceux montrés lorsqu’il y avait un ressenti de confiance. En effet, les mots qui étaient présentés une seconde fois, étaient considérés comme « nouveaux » quand l’individu était suspicieux envers autrui. À l’inverse, les mots qui étaient présentés pour la première fois, étaient davantage considérés comme étant «  répétés » quand le sujet ressentait de la confiance par rapport à autrui.
Qu’en est-il lorsque nous ne percevons pas les visages des interlocuteurs? En effet, dans de nombreuses situations, comme par exemple lorsque nous lisons un article de presse, nous ne voyons pas le visage ni la forme des yeux de l’émetteur ( le journaliste) et nous ne pouvons donc pas en déduire le degré de véracité de son discours. Comment pouvons nous alors avoir un sentiment de confiance ou de méfiance envers le contenu, d’un article de presse par exemple? Schul et al. (2004) ont également répondu à cette problématique en effectuant une troisième expérience. Ils ont constaté que des questions à propos du texte donnaient un autre indice sur son authenticité, car elles suggéraient la tromperie ou l’honnêteté des auteurs. De fait, des questions sur la spontanéité des propos du sujet, provoqueraient un sentiment de confiance chez le lecteur. En effet, les auteurs supposent que lorsqu’un individu dit la vérité, il est spontané. Au contraire, des questions sur des éléments sur lesquels nous doutons déjà, accentueraient un sentiment de méfiance envers ces éléments.

En guise de résumé, nous pouvons dire que lorsque nous avons confiance en la source du message, ce dernier sera retenu tel qu’il a été entendu. Cependant, lorsque la source ne semble pas être fiable, nous doutons de l’authenticité du message. Des associations discordantes afflueront alors de manière spontanée et non contrôlée dans notre esprit, afin de palier l’éventuelle tromperie à laquelle nous sommes confrontés.

Comme ce qui a été dit dans la contribution « Comment évaluons nous les risques : l’exemple du terrorisme » (le 06 novembre 2012, par ambreabigail), non seulement nos décisions, nos relations aux autres, notre mémoire mais aussi nos jugements sont influencés par nos émotions et sentiments (ici la méfiance vs la confiance). De plus, la confiance est associée à un sentiment de sécurité qui, comme les auteurs de cet article l’ont précisé, est un besoin essentiel à notre bien-être. Ceci explique le fait que ce processus soit important pour la vie sociale.

D’autre part, nous pouvons effectuer un lien entre l’étude décrite et le concept d’ « avare cognitif » de Fiske et Taylor (1984) : nous effectuons un jugement (la valeur de vérité du message qui induit un sentiment de confiance ou de méfiance) basé sur une règle que nous semblons appliquer inconsciemment (la fiabilité de l’émetteur en fonction de la forme de ses yeux ou des questions posées sur ses propos) et qui n’a, en soi, aucune valeur réelle et objective. Notre perception semble donc dépendre plus de la situation et des émotions suscitées que sur l’analyse précise du message.

Nous procédons, en effet, par ce que nous appelons des « heuristiques », qui consistent à faire un raccourci mental obéissant à des « règles intuitives ». Cela nous permet d’émettre des jugements alors que les informations sont réduites. Dans le cadre des expériences que nous venons de voir, nous procédons à l’heuristique « d’ancrage et d’ajustement ». Schul et al. (2004) utilisent effectivement l’amorçage (qui est une forme d’ancrage) dans les expériences décrites précédemment. Il s’agit de présenter d’abord un stimulus (l’amorce – la forme des yeux par exemple) afin d’influencer la perception d’un autre stimulus (la cible – les propos d’Obama ou de Romney par exemple). Ce processus dirige notre attention sur un « indice » et origine certaines façons de penser qui n’auraient pas abouti sans cela. Dans l’étude, la forme des yeux provoque le sentiment de confiance/méfiance chez les sujets, influençant leurs réponses à la tâche demandée. Ainsi les associations qu’ils vont produire seront différentes en fonction de l’amorçage. Ceci a une forte implication pratique car le jugement émis sur la fiabilité de la source va, en effet, entraîner un traitement différent de l’information donnée par celle-ci. Ainsi, le traitement de l’information peut ne pas être le même dans un groupe de personnes, puisque chaque jugement est subjectif.

Ces recherches sont également importantes au niveau théorique car elles nous permettent de mieux comprendre comment nous réagissons lorsque nous sommes méfiants. Ces découvertes mettent en exergue les interprétations opposées au message de départ (« scénarios contraires »), que nous effectuons spontanément face au sentiment de méfiance.

En conclusion, nous pouvons dire que nous nous appuyons sur différents types d’indices (la forme des yeux de l’interlocuteur, les questions posées à propos d’une information, etc) pour faire face à cette société où tout est permis ou presque pour convaincre le client potentiel ou le simple citoyen. Ce processus est présent pour toute situation de la vie quotidienne. Tout comme nous sommes sceptiques envers les discours politiques, nous le sommes envers le vendeur du magasin quand il nous aborde en affirmant que « c’est notre  jour de chance : c’est justement le dernier article », alors qu’une petite voix intérieure, nous dit que le stock est encore plein. Le traitement de l’information est donc traité différemment suivant que nous ressentons de la méfiance ou de la confiance.

Bibliographie :
– Berry, D. S., & McArthur-Zebrowitz, L. (1986). Perceiving character in faces : The impact of age-related craniofacial changes on social perception. Psychological Bulletin, 100, 3-18.

– Berry, D.S., & Waro-Finch, J. L. (1993). Accuracy in face perception : A view from

-Hassin, R., & Trope, Y. (2000). Facing faces : Studies on the cognitive aspects of physiognomy. Journal of Personality and Social Psychology, 78, 837-852.

– Klein, O. (2012). Syllabus de Cognition sociale Ba3, Bruxelles : Presses universitaires de Bruxelles.

– Retrieved 09 novembre 2012, form:

– Retrieved 09 novembre 2012, form:

– Schul, Y., Mayon, R., & Burnstein, E. (2004). Encoding under trust and distrust: the spontaneous activation of incongruent cognitions. Journal of Personality and Social Psychology, 86(5), 668-679.

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