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Vous avez sûrement déjà vécu cette situation, celle où vous devez contenir une forte envie « non autorisée ». La plupart du temps nous y arrivons, mais parfois on ne peut se retenir. Pour y résister nous faisons appel à notre self-control. Pourquoi ce mécanisme échoue-t-il dans certaines situations ?

 Notre article tente de comprendre la nature du self-control à travers ses faiblesses.

On pourrait penser que la motivation, l’état psychologique dans lequel se trouve le sujet, la volonté…peuvent avoir un rôle.

Qu’est ce que le self-control ?

Le self-control (contrôle de soi) est la maîtrise ou l’inhibition de comportements, émotions ou désirs automatiques, habituels ou innés ; sans quoi ils pourraient interférer avec nos objectifs. (Barkley, 1997 ; Baumeister, Heatherton, & Tice, 1994 ; Kanfer & Karoly, 1972). Donc, sans self-control les personnes suivent leurs désirs, ne persévèrent pas dans une tâche trop difficile, ne suivent pas les règles, etc.

Pour illustrer ce mécanisme, prenons un exemple : Quelqu’un qui a l’habitude de fumer et qui aimerait arrêter doit faire preuve de self-control afin d’inhiber cet acte devenu automatique. Si cette personne n’exerce pas de self-control, elle continuera de fumer.

Pourquoi alors n’exerçons nous pas tout le temps notre self-control?

 Il semble qu’il puisse y avoir plusieurs raisons.

Des expériences antérieures ont démontré que, premièrement, les performances du self-control pouvaient décliner après avoir déjà utilisé le self-control car il apparaît comme une ressource limitée (Muraven & Baumeister, 2000). Deuxièmement, une étude suggère que les individus mobilisent leur énergie quand les incitations sont suffisantes mais échouent quand elles ne le sont pas (Brehm & Self, 1989 ; Wright & Brehm, 1989). Ce phénomène est-il applicable au self-control ?

 Pour répondre à cette question, Muraven & Slessareva (2003) ont réalisé 3 expériences. Les auteurs cherchent à savoir comment les individus peuvent compenser leur manque de ressources de self-control. Ils pensent que la motivation pourrait avoir un rôle dans l’exercice de ce mécanisme.

Selon Batson (1990) les individus devraient être plus motivés quand ils pensent que leur performance à une tâche est importante, même si le bénéfice ne leur est pas adressé directement. C’est ce que reproduit la première expérience.

L’hypothèse des chercheurs est la suivante : les individus qui pensent que leur tâche n’est pas importante et qui manquent de ressources cognitives auront des performances moins bonnes sur une tâche de self-control que ceux qui pensent que leur tâche est importante.

Pour cette expérience, 43 étudiants sont testés, il y autant d’hommes que de femmes. Il y a deux groupes de sujets : l’un pense que leurs résultats serviront à la recherche sur la maladie d’Alzheimer, l’autre groupe pense que leurs résultats n’auront pas de bénéfices potentiels. Ceci constitue le facteur motivationnel. L’expérience se déroule en deux phases : les sujets sont séparés en deux groupes dans la phase 1. Un groupe devra exercer beaucoup de self-control dans une tâche de suppression de pensée, tandis que l’autre groupe dépensera peu de self-control dans une tâche de mémorisation de mots. Il y a donc ungroupe « fatigué cognitivement » et un autre non ; par fatigue cognitive, on entend l’utilisation de self-control sur une tâche antérieure. Lors de la seconde phase, il est demandé aux participants de tracer deux figures géométriques qui sont en réalité impossibles. Cette tâche évalue la persistance face à la frustration, qui constitue la mesure du self-control.

Les résultats indiquent que les participants dans la condition sans bénéfice qui ont dû supprimer leur pensée, quittent la tâche des figures géométriques plus tôt que les autres participants (fig.1). Ce qui montre que le niveau de motivation et de fatigue déterminent conjointement les performances de self-control. L’hypothèse des chercheurs semble confirmée.

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Fig.1:Temps passé à effectuer les figures géométriques selon la tâche exercée lors de la 1ère phase et selon la condition bénéfice/sans bénéfice

De plus, les résultats suggèrent que les individus fatigués cognitivement sont plus sensibles aux récompenses que les autres. En d’autres mots, les individus peuvent compenser leur fatigue cognitive s’ils reçoivent assez d’incitation à effectuer la tâche. Cette expérience montre l’implication de la fatigue cognitive dans l’exercice du self contrôle.

L’expérience 2, effectuée sur 82 étudiants (36 femmes et 46 hommes), est une variante de la première expérience, elle diffère par le facteur motivationnel. Elle a également pour but de montrer comment les individus compensent la fatigue cognitive.

L’hypothèse des chercheurs est similaire à l’expérience 1. Elle se déroule de la même manière que l’expérience précédente, la première phase demande plus ou moins de self-control. Dans un groupe, ils doivent parler en évitant d’évoquer des pensées liées à un sujet précis donc ils doivent exercer leur self-control alors que l’autre groupe peut parler librement. La deuxième phase consiste en un jeu frustrant: pour un groupe on leur dit que l’effet d’entraînement sera bénéfique sur le résultat final, et on dit à l’autre groupe que l’effet sera très limité.

Selon certains auteurs, si les individus croient que leur chance de réussite est faible même s’ils s’entraînent, ils vont réduire leur quantité d’efforts mobilisés (Brehm & Self, 1989 ; Vroom, 1964 ; Wright & Brehm, 1989).

Le self-control est mesuré par le temps consacré à l’entraînement.

On observe les mêmes résultats que pour l’expérience 1, c’est à dire que les individus vont arrêter plus vite de s’entraîner s’ils pensent que l’effet de l’exercice n’est pas bénéfique. Ils exerceront moins de self-control et n’essaieront pas de continuer de s’entraîner.

La troisième expérience compte 97 étudiants (53 hommes et 44 femmes). Comme les expériences précédentes, celle-ci se déroule en deux phases. La première est similaire aux autres, il y a 2 groupes dont un a une tâche demandant du self-control (se retenir de rire devant une scène comique) et l’autre n’a pas à exercer de self-control. La deuxième phase consiste à boire une bonne ou mauvaise boisson. Elle croise deux variables : l’une correspond à l’exercice du self-control et l’autre à la motivation (sous forme d’une somme d’argent donnée aux participants), ce qui donne les quatre groupes suivant :  

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Le self-control est évalué à travers la quantité de mauvaise boisson consommée.

Pour les auteurs de l’article: les individus qui seront bien payés seront plus enclins à engager leur self-control que ceux qui sont moins bien payés. Ils s’attendent à ce que les individus qui sont bien payés exercent leur self-control de la même manière que ceux qui ne sont pas fatigués. La motivation aurait alors un effet surtout lorsque les individus sont fatigués cognitivement. 

Les résultats montrent qu’il y a une différence significative dans la motivation. Les participants mieux payés sont plus motivés que les participants moins bien payés. Ceux qui sont les mieux payés disent exercer plus de self-control que ceux qui sont moins bien payés.

Dans la condition « bonne boisson », qu’ils soient fatigués cognitivement ou non, et qu’ils soient bien payés ou non, il n’y a pas de différence significative. Ce qui indique que l’interaction entre la fatigue et la motivation ne peut pas prédire les performances à une tâche qui ne demande pas de self-control.

Dans la condition « mauvaise boisson », les individus fatigués cognitivement qui sont moins bien payés vont consommer moins de boisson que les participants dans les trois autres conditions (Fig. 2). Ceux qui sont fatigués cognitivement sont sensibles à la motivation seulement lorsqu’ils doivent activer leur self-control.

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Fig.2 : Bonne ou mauvaise boisson consommée, basée sur la la tâche de la première phase et sur la motivation financière.

Ceux qui ont déjà dû faire preuve de self-control dans la phase 1, boivent moins de « mauvaise boisson » que de « bonne boisson » qu’importe qu’ils soient bien ou mal payés.

Les participants reportent que boire la mauvaise ou la bonne boisson demande autant d’effort. En effet, d’autres études ont montré qu’une tâche de self-control ne demande pas forcément plus d’effort qu’une tâche qui n’en requière pas (e.g.,Muraven et al., 1998). L’effort demandé ne serait pas une bonne mesure du self-control, l’activation de l’inhibition serait une meilleure évaluation.

En résumé, les individus peuvent compenser leur manque de self-control si la motivation pour le faire est assez grande. Mais cet effet joue un rôle seulement sur les tâches qui requièrent du self-control. Les individus fatigués cognitivement apparaissent plus sensible à la motivation donnée.

On peut aussi analyser ces défaillances avec des explications alternatives, notamment en se basant sur deux modèles: Le « well model » suppose que self-control est une ressource limitée. Le second « conservation model » qui est en accord avec le premier, ajoute que les individus fatigués semblent plus motivés à conserver leur force de self-control dans certaines situations. Cela expliquerait pourquoi ils ne l’exercent pas, ce mécanisme n’est pas conscient ou délibéré. De plus, la fatigue peut rendre les gens plus sélectifs à exercer le self-control. Mais la motivation peut donner plus d’incitations aux individus à utiliser leur force et à passer outre leur désir de la garder.

On peut mettre cette dernière explication en parallèle avec la métaphore de l‘avare cognitif (Fiske & Taylor, 1984). Les individus, s’ils le peuvent, dépensent le moins de ressources cognitives possibles afin de prendre des décisions. Ils se basent sur les données qu’ils possèdent.

Afin d’approfondir l’étude sur le fonctionnement du self-control, il serait peut-être utile de reproduire les expériences avec un public plus âgés afin de voir si un effet d’âge se dégage. Il serait également intéressant de séparer les participants en deux groupes en fonction de leur sexe pour y observer des possibles différences.

De plus, ces études posent plusieurs questions.

Nous ne sommes pas sûr que les tâches demandées aux participants mesurent vraiment le self-control, les tests ne semblent pas être des mesures standardisées. Peut-être que les individus dans la tâche des boissons, par exemple, n’ont simplement pas soif et par conséquent boivent moins que les autres sans qu’il y ait de rapport avec leur self-control.

 Ou encore, on peut se demander si la différence des performances de self-control aux tâches n’est pas due aux différences de personnalité entre les individus. En effet, les personnes qui, à la base, ont moins de self-control que d’autres, auront plus de difficultés à exercer ce mécanisme.

En sortant du cadre de l’expérience, le self-control peut s’appliquer dans de nombreuses situations concrètes. On peut penser que le self-control joue aussi dans la formation de stéréotypes. En effet, il faut être assez motivé pour pouvoir inhiber ses jugements « automatiques » et fonder ainsi un jugement objectif. De plus, cette étude peut nous aider à appréhender les situations dans lesquelles nous sommes capables ou non d’exercer du self-control. Illustrons cela par un exemple: Vous avez passé la journée au travail à vous retenir de ne pas répondre à votre chef qui vous persécute, et le soir vous devez passez la soirée avec l’ancienne petite amie de votre conjoint que vous n’appréciez guère. Ayant dû exercer votre self-control toute la journée, est-ce vraiment raisonnable d’organiser ce dîner?

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Références bibliographiques :

 Barkley, R.A (1997). ADHD and the nature of self-control. New York: Guilford

Batson, D. (1990). How social an animal ? The human capacity for caring. American psychologist, 45, 336-346.

Baumeister, R.F., Heatherton, T.F., & Tice, D.M(1994). Losing control : how and why people fail at self regulation. San Diego, CA: Academic Press.

Brehm, J.W., & Self, E.(1989). The intensity of motivation. Annual review of psychology, 40, 109-131.

Kanfer, F.H., & Karoly, P.(1972). Self-control: A behavioristic excursion into the lion’s den. Beahvior therapy, 3, 398-416.

Klein, O.(2012). Syllabus de Cognition sociale. Bruxelles, Presses Universitaires de Bruxelles. 25-26.

Muraven, M., & Baumeister,R.F.(2000). Self regulation and deplation of limited ressources: dose self-control resemble a muscle? Psychological Bulletin, 126, 247-259

Muraven, M., & Slessareva, E.(2003). Mechanisms of self-control failure:motivation and limited ressources. PSB, vol.29, N°7, 894-906.

Muraven, M., Tice, D.M., & Baumeister, R.F.(1998). Self-control as a limited ressources : regulatory depletion patterns. Journal of personality and social psychology, 74, 774-789.

Vroom, V.H.(1964). Work and motivation. New York: John Wiley.

Wright, R.A., & Brehm, J.W.(1989). Energyzation and goal attractivness. In L.A. Pervin (Ed.), goal concepts in personality and social psychology (pp.169-270). Hillsdale, NJ: Lawrence Erlbaum.

image : http://themotivationalposters.com/demotivator/self-control-motivational-poster-2165/

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