ImageSource : libre adaptation des auteurs à partir d’images de la bande dessinée Les Blondes (Gaby & Dzack)

Les contes de fées nous ont bercés durant toute notre enfance, nous offrant des mondes magiques et des êtres imaginaires tous plus merveilleux les uns que les autres. Qui n’a jamais rêvé d’être une princesse, vivant dans un château, portant des robes magnifiques et se faisant sauver par son beau prince charmant ?

On pourrait croire que cette époque est loin derrière nous aujourd’hui puisque, tout le monde le sait, le prince charmant est aussi réel que le Père Noël ! Et pourtant, les médias ne cessent de véhiculer ces images, ces mondes fictifs dans lesquels l’imagination et le rêve sont les maîtres mots. Nous avons tous conscience que ces images ne reflètent pas pour autant la réalité, mais leur influence sur nos comportements et nos schémas de pensée est démontrée. Plusieurs études ont par exemple avancé l’influence des messages implicitement ou explicitement transmis par les dessins animés pour enfants sur les représentations sexuées de ces derniers. De même, la littérature est l’un des vecteurs importants d’une culture ou d’un état d’esprit.

L’objectif ici est de comprendre comment une certaine forme de média – les romans d’amour – à priori inoffensif, peut influencer le comportement des femmes quant à l’utilisation du préservatif dans leurs rapports sexuels. Certains psychologues, comme Susan Quilliam,  s’inquiètent « du très mauvais exemple donné par les romances en matière de pratiques sexuelles ». Une étude récente montrerait en effet que l’utilisation du préservatif n’est mentionnée que dans 11,5 % des ouvrages de ce genre. Les romances peuvent-elles mettre en péril la santé de leurs fidèles lectrices?
Les romans d’amour influencent-ils le comportement des femmes quant à l’utilisation du préservatif dans leurs rapports sexuels ?

Amanda B. Diekman, Mary McDonald et Wendi L. Gardner ont tenté de répondre à cette question. Elles ont demandé à 97 étudiantes en psychologie de rapporter des mesures démographiques (sexe, âge, année universitaire, préférence sexuelle, et âge auquel elles sont devenues sexuellement actives). Elles leur ont également demandé de compléter les échelles d’attitude et de comportement.

L’échelle d’attitude consiste à évaluer l’attitude positive des participantes envers les préservatifs. Pour cela, huit adjectifs décrivant les réactions positives à l’égard des préservatifs sont présentés (favorable, agréable etc.). Les participantes indiquent, sur une échelle de 5 points (de « pas du tout » à « tout à fait »), la mesure correspondant le mieux à leur attitude envers le préservatif. Les participantes ont aussi complété un questionnaire similaire mais cette fois avec des adjectifs évaluant la négativité (mal, désagréable), puis l’ambivalence (embrouillé, contradictoire). L’échelle de comportement comporte deux items évaluant une intention positive vis-à-vis de l’utilisation du préservatif (insiste, suggère) et trois items évaluant une intention négative (résiste, refuse, rejette). Les participantes ont évalué, à l’aide d’une échelle de 7 points (de « très improbable » à « très probable »), la probabilité de s’engager dans chacun de ces cinq comportements. Elles ont également évalué, grâce à une échelle de 7 points (de « jamais » à « toujours »), la fréquence à laquelle elles utilisaient des préservatifs dans leurs rapports sexuels avec de nouveaux partenaires.

Deux semaines plus tard, les expérimentatrices ont interrogé les sujets sur leurs habitudes de lecture (quel genre de livre lisent-elles : politique/science-fiction/romans d’amour ; et à quelle fréquence : combien d’essais par mois/6mois/an). Suite à leurs réponses, les participantes sont classées en deux catégories selon leur fréquence de lecture (haute ou basse) pour chaque genre de livre. Ceci permettra de déterminer si l’attitude et le comportement envers l’utilisation du préservatif varient en fonction du genre du livre et de sa fréquence de lecture.

Les résultats montrent dans un premier temps que les lectrices assidues de romans d’amour adoptent, quant au sujet de l’utilisation du préservatif, une attitude moins positive et aussi plus négative et plus ambivalente que les lectrices peu assidues. Dans un deuxième temps, les résultats révèlent que les lectrices assidues ont utilisé moins de préservatifs avec leurs partenaires dans le passé que les lectrices peu assidues, et n’ont pas l’intention d’en utiliser plus dans le futur. Aucune corrélation significative n’a été trouvée pour la fréquence de lecture des livres de science-fiction et seulement une corrélation positive entre la fréquence de lecture des essais politiques et l’intention d’utiliser des préservatifs. On remarque donc avec intérêt que ces résultats appuient l’hypothèse, dans le sens où une lecture intensive des romans d’amour, et seulement des romans d’amour, a une influence négative sur l’attitude et le comportement des femmes quant à l’utilisation du préservatif dans leurs rapports sexuels.

ImageFig.1. Mean attitudinal and behavioral ratings by frequency of romance reading. (Attitudinal ratings were on a 5-point scale and behavioral ratings were on a 7-point scale; higher numbers indicate greater endorsement.)

Des caractéristiques autres que la fréquence de lecture peuvent entrer en jeu et être liées à un comportement et à une attitude négative à l’égard de l’utilisation du préservatif. Pour cela, une deuxième étude est réalisée. On émet l’hypothèse que le contenu figurant dans les romans d’amour a un effet direct sur l’attitude et le comportement dans les rapports sexuels protégés. Amanda B. Diekman, Mary McDonald et Wendi L. Garner décident donc d’intervenir sur le contenu d’un roman d’amour et d’en modifier un extrait pour examiner les différences de réactions entre les lectrices de l’extrait original et celles de l’extrait modifié.

Elles ont proposé à 49 des sujets de l’étude précédente de venir une fois par semaine, pendant trois semaines. Pour chaque session, on demande aux participantes de lire 3 extraits, à savoir un d’un livre de politique, un autre de science-fiction et un d’un roman d’amour. On modifie uniquement le contenu de l’extrait du roman d’amour de manière à répartir les sujets en deux groupes. Dans le premier, « traditional romance script condition », elles doivent lire un extrait d’un roman d’amour traditionnel où l’amour passionnel et spontané est au premier plan. Dans le second, « safe sex condition », on garde ce même extrait et on y introduit un passage supplémentaire dans lequel on fait référence à l’utilisation du préservatif. Chaque semaine, pour l’extrait du roman d’amour, on alterne le sexe du personnage qui propose l’utilisation du préservatif (soit l’homme propose, soit la femme propose, soit la femme suggère d’utiliser des préservatifs et l’homme en fournit). Afin de s’assurer que les participantes ont lu attentivement, les expérimentatrices leur demandent de rappeler les éléments clés de l’extrait et leur posent quelques questions à la fin de chaque session. A la fin de la troisième session, les sujets doivent remplir les échelles d’attitude et de comportement (mesurées comme dans  l’étude 1) et doivent dire si elles ont apprécié ou non de lire chaque extrait, en les notant sur une échelle de 1 à 7.

Les expérimentatrices ont constaté que la modification de l’extrait est sans incidence puisque les participantes des deux groupes ont eu le même plaisir à lire l’extrait du roman d’amour. En effet, les lectrices ont été transportées par l’histoire, et ceci aussi bien dans le cas de la relation sexuelle protégée que dans  le cas inverse. En revanche,  les attitudes et les comportements des participantes sont modifiés par l’ajout du passage supplémentaire. En effet, les femmes ayant lu l’extrait évoquant l’utilisation du préservatif dans les rapports sexuels adoptent une attitude plus positive et moins négative. Elles ont également l’intention de modifier leurs comportements sexuels en utilisant davantage de préservatifs dans le futur. Il en va de même pour  les participantes ayant lu l’extrait du roman d’amour traditionnel mais dans une moindre mesure. Ce qui est surprenant, c’est que les participantes ayant lu l’extrait abordant l’utilisation du préservatif (« safe sex conditon ») affirment avoir utilisé moins de préservatifs dans le passé contrairement aux participantes de l’autre groupe, « traditional romance script ». Nous pouvons supposer que les participantes du groupe « safe sex condition » sous-estiment leur prévoyance dans les évènements passés. Toutefois, si leurs confidences s’avèrent être véridiques, elles adoptent une attitude et un comportement nettement plus positif à l’égard de l’utilisation de préservatifs. Ces résultats permettent donc d’affirmer l’hypothèse selon laquelle le contenu figurant dans les romans d’amour a un effet direct sur l’attitude et le comportement dans les rapports sexuels protégés.

ImageFig.2. Mean attitudinal and behavioral ratings by safe sex or traditional romance reading condition. (Attitudinal ratings were on a 5-point scale and behavioral ratings were on a 7-point scale; higher numbers indicate greater endorsement.)

Plusieurs critiques peuvent être évoquées au sujet de cet article. Les expérimentatrices n’ont, d’une part, interrogé que des étudiantes en psychologie. Il aurait pu être intéressant d’étudier l’influence des romans d’amour vis-à-vis de l’utilisation du préservatif sur des populations qui diffèrent dans un premier temps par leur genre, et de pouvoir ainsi réaliser une comparaison entre les sexes, puis par leur domaine d’études et enfin par leur âge. En effet, on peut supposer que les personnes plus âgées, bénéficiant de plus de maturité et de vécu, pourraient être plus prévoyantes que les étudiantes dans leurs rapports sexuels. On constate que l’échantillon utilisé pour mener à bien cette étude n’est pas représentatif de la population, mais seulement  d’une petite partie de la gente féminine.

D’autre part, le choix de lectures est très restreint dans l’étude (pas de polar/thriller, ni bandes-dessinées, ni romans normaux…) et les auteurs ne se basent que sur un seul type de média, les romans d’amour, pour démontrer leurs effets sur les rapports sexuels protégés. Bien d’autres influences médiatiques sont à prendre en considération : le cinéma, la musique, la télévision et plus récemment internet. Il aurait été intéressant de comparer le pouvoir de chaque média et son impact dans la société sur la vision du préservatif. En prenant en compte le fait que le livre est sans doute le média le moins utilisé par les jeunes d’aujourd’hui comparé à internet, le cinéma ou la télé. Ces derniers seraient donc des outils de persuasion bien plus puissants que la lecture. Notons qu’en Amérique du Sud, la grande mode est à la diffusion des séries télé « santé », intégrant un message sur le thème de la santé dans le but d’informer le grand public sur les bonnes habitudes et les comportements convenables (sur le sommeil, le préservatif, la drogue…). L’impact sur la population est phénoménal !

Pour conclure, ces travaux montrent que les femmes sont influencées par les messages même irréalistes transmis par les romans d’amour – dans lesquels se développe une histoire d’amour avec une fin heureuse – à tel point que cela se répercute directement sur leurs comportements dans leurs rapports sexuels (mais aussi dans leur attente éternelle du prince charmant ce qui demande bien des accommodations avec la vie « réelle »). L’étude montre en ce sens l’aspect négatif des romans d’amour, qui pourraient être dangereux pour la santé par omission. « Selon certains psychologues, les romans sentimentaux devraient comme les paquets de cigarette, être accompagnés d’un avertissement sanitaire ».

ImageSource : libre adaptation des auteurs à partir de la couverture de Roméo et Juliette (Shakespeare)

Références :

– Diekman, A. B., & McDonald, M., & Gardner, W. L. (2000). Love means never having to be careful. Psychology of Women Quarterly, 24, 179-188.

http://livremania2.unblog.fr/2010/03/04/romeo-et-juliette-william-shakespeare/#

http://www.enviedecrire.com/les-romans-damour-dangereux-pour-la-sante/

http://www.google.be/imgres?um=1&hl=fr&client=firefox-a&sa=N&rls=org.mozilla:fr:official&biw=1252&bih=548&tbm=isch&tbnid=2o5c5h6O-RNg9M:&imgrefurl=http://planetbonsplans.com/humour_jeux/humour-bd-les_blondes.927.html&docid=SHmx7NzlafJNgM&imgurl=http://planetbonsplans.com/humour_jeux/contenu/bd/927_pic16944_JB_.jpg&w=770&h=536&ei=kQikUMa5A8nM0AXkwYCIBg&zoom=1&iact=hc&vpx=424&vpy=271&dur=449&hovh=175&hovw=251&tx=150&ty=124&sig=110495584244763866948&page=4&tbnh=108&tbnw=155&start=84&ndsp=26&ved=1t:429,r:73,s:20,i:351

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