An eye for an eyeSource : http://supernatural.blogs.com/.a/6a00d8341cb49853ef010536b40c3b970c-800wi

« Jesse James était un garçon qui a tué plus d’un homme.
Il a volé le train Glendale.
Il a volé les riches et il a donné aux pauvres.
Il avait une main et un cœur et un cerveau. »

(Settle, 1966, p. 173)

Jesse James était un hors la loi des anciens Western des Etats-Unis qui a commis de nombreux vols dans lesquels plusieurs civils innocents ont perdu la vie. Cependant, de nombreux résidents dans le Missouri assimilaient cet assassin à un héros car ils voyaient en lui quelqu’un qui continuerait à se battre pour défendre les intérêts du Sud. Il parait qu’il volait aux riches pour donner aux pauvres – une sorte de Robin des bois – ainsi, ses actes bien que criminels n’ont pas été retenus contre lui.

Imaginez maintenant un bar bondé où se déroulent deux scénarios différents : dans le premier, c’est l’histoire d’un couple (Jenkins et Jane) qui discute tranquillement avant de se faire déranger par un soulard qui lance un commentaire peu flatteur à Jane. Jenkins, énervé, se lève et le pousse agressivement de sa chaise. Dans le second scénario, Melvin et son ami Richey, debout à l’arrière du bar, n’arrivent pas à voir le groupe qui chante. Richey propose alors 100$ à Melvin pour que celui-ci lui trouve une place assise. Melvin se dirige tout de suite vers l’avant du bar et pousse un patron insouciant de sa chaise avant de la proposer à Richey.

Quelle serait la différence selon vous entre ces deux actes ? L’un aurait-il raison et l’autre tort ?

Dans les deux scénarios, les personnes ont chacune poussé un patron de sa chaise, pourtant les forces situationnelles qui semblent avoir initié l’agression sont très différentes. Bien que la plupart des gens désapprouvent l’agression, un jugement sur sa moralité peut être très dépendant du contexte. Reeder, Kumar, Hesson-McInnis et Trafimow ont voulu savoir sur quoi se basaient les observateurs d’un acte agressif pour déduire les motifs de l’agresseur. Ils ont émis l’hypothèse qu’une inférence sur le motif de l’agression influençait le jugement porté sur la moralité de l’agresseur.

Par exemple, dans le premier scenario, on est dans un contexte de provocation. Un observateur déduira que Jenkins ne faisait que répondre à l’insulte faite à Jane. Il en conclura donc que son acte agressif était justifié et Jenkins ne sera pas vu comme quelqu’un de particulièrement immoral. Par contre, dans le deuxième scénario, un observateur conclura que l’agression était motivée par un désir égoïste de l’argent. L’acte n’était donc pas justifié et Melvin sera perçu comme immoral.

Il existe des modèles généraux des inférences dispositionnelles qui proposent l’idée qu’en tant qu’individus, nous cherchons généralement à trouver les causes qui sous-tendent le comportement humain (Heider, 1958). Nous cherchons à savoir si le comportement d’une personne semble avoir été causé par des forces dispotionnelles ou par des forces situationelles. En d’autre termes, nous examinons si le comportement perçu est dû à un mécanisme interne, ou à la situation dans laquelle la personne se trouve. Dans leur étude, Reeder et al. ont poussé leur investigation plus loin. En effet, alors que les modèles généraux des inférences dipositionnelles présentent l’observateur comme une personne ne cherchant que les causes d’un comportement pour pourvoir le comprendre, cette étude a l’avantage d’ajouter l’importance de la perception de la motivation de l’agresseur telle qu’elle est perçue par l’observateur, ce qui à son tour influence le jugement porté sur sa moralité.

Avant de continuer, il est important de différencier l’agression réactive de l’agression instrumentale. L’agression réactive arrive suite à une provocation. Les motifs potentiels en réponse à cette provocation peuvent être entre autre la revanche ou l’auto-défense (tel Jenkins qui pousse le soulard). De tels motifs peuvent être considérés comme positifs et justifiés (par exemple : « œil pour œil; dent pour dent ») et il s’ensuit que l’inférence sur la moralité de la personne est plus positive que si elle n’avait pas été provoquée. L’agression instrumentale se focalise plutôt sur les bénéfices que l’agresseur espère retirer de l’acte agressif (tel Melvin qui désire recevoir les 100$). Par conséquent, l’observateur réagit négativement face à un tel motif et le jugement sur la moralité de la personne en souffre.

Pour examiner ces inférences sur la moralité d’un agresseur, les auteurs ont effectué une étude dans laquelle ils ont mis en place deux scénarios différents où un acte agressif avait lieu. Dans un premier temps, le scénario se focalisait sur un contexte de provocation (on parle donc d’agression réactive), dans un second temps, le scénario se focalisait sur la récompense, la possibilité de retirer un bénéfice personnel de l’agression (agression instrumentale). Dans chaque cas, le contexte était soit d’encourager l’expression de l’agression, soit de la décourager.

Plus précisément, un joueur de foot, Jason, blesse délibérément un autre. Dans le premier cas (agression réactive), Jason réagit à une provocation de l’autre joueur. Une partie des participants reçoit pour information que la provocation était intentionnelle (contexte qui encourage l’agression), une autre partie de participants reçoit une autre information à savoir que les deux joueurs s’étaient liés d’amitié avant le jeu (contexte qui décourage une réponse agressive de Jason). Dans le cas où la provocation de l’autre joueur était intentionnelle et incitait Jason à réagir agressivement, les auteurs s’attendaient à ce que les participants jugent la moralité de Jason comme étant plus positive que dans le cas où les deux joueurs étaient amis puisqu’elle était plus justifiée et ce fut le cas.

Dans le second cas (agression instrumentale), Jason blesse l’autre joueur dans le but d’obtenir une récompense. Une partie des participants savaient que l’agression aiderait son équipe à gagner (l’agression est encouragée), alors que l’autre partie savaient que cette agression rendrait les choses plus difficiles pour son équipe (l’agression est découragée). Les résultats ont montré que les participants ont jugé la moralité de Jason comme étant plus négative que dans la première étude. Ceci est en partie dû au fait que les motivations de son agression étaient égoïstes, et pour les participants des tels motifs ne justifiaient pas l’agression.

Cette expérience a permis de démontrer que les motifs perçus sont importants pour la compréhension des inférences sur la moralité de l’agresseur. Lorsque les motifs sont perçus comme étant non égoïstes, la moralité de l’agresseur est perçue positivement. Par contre, lorsqu’ils sont perçus comme étant égoïstes, la moralité de l’agresseur est perçue négativement.

En poussant plus loin leur expérience, Reed et al. ont découvert des résultats qui suggèrent que ce n’est pas l’agressivité réactive ou instrumentale en soi qui détermine des conclusions sur la morale, mais plutôt les motifs sous-jacents perçus. Ca veut dire que si l’agression instrumentale pouvait être mise au service d’un motif de légitime défense, les inférences sur la moralité de l’agresseur seraient plus positives car les percepteurs croiraient qu’une personne a le droit de se défendre elle-même (Reeder & Spores, 1983). Par exemple, si David promet de ne pas battre Fabien à condition que Fabien tape Kevin, la moralité de Fabien ne sera pas jugé trop négativement. En effet, même si Fabien tape Kevin pour une raison égoïste (éviter de se faire battre par David), ce qui est une agression instrumentale, c’est aussi une sorte de légitime défense.

Ce sont donc les motifs qui sous-tendent l’agression plutôt que le type d’agression (réactive ou instrumentale) qui déterminent des conclusions sur la moralité.

Pour conclure, l’ agression en réponse à la situation de provocation (agression réactive) a été attribuée à des motifs tels que la vengeance et l’auto-défense. Par rapport à d’autres motifs d’agression, ces motifs sont perçus comme étant moins négatifs. Par conséquent, les évaluations morales d’une personne qui a eu l’agressivité réactive étaient également moins négatives. En revanche, l’agression en réponse à une situation qui a représenté un gain personnel (agression instrumentale) a été perçue comme égoïstement motivée, et, par conséquent, les évaluations de l’auteur avaient tendance à être plus négatives. En effet, les cotes de la morale de l’agression instrumentale étaient comparables à celles données pour l’agression gratuite (par exemple, l’agression qui n’avait pas de motif clair).

En résumé, on attribue plus de moralité à une personne qui agresse en retour son agresseur (agression réactive) plutôt qu’à une personne qui s’en prend à une autre pour des raisons égoïstes (agression instrumentale). Celà dit, l’agression instrumentale ne doit pas toujours être définie en termes de gain égoïste. Si des motifs plus positifs, tels que la légitime défense ou l’altruisme, sont perçus comme des sous modalités de l’agression instrumentale, des conclusions plus positives devraient être faites sur la moralité de l’agresseur. De même, il ne faut pas qu’une agression réactive soit démesurée par rapport à la provocation initiale : si l’on abat quelqu’un qui nous a regardé d’un mauvais œil, les observateurs définiraient l’acte d’immoral.

Pour terminer, nous vous renvoyons à l’histoire de Jesse James. Ce phénomène historique souligne l’impact que les motifs perçus peuvent avoir sur le jugement de la moralité d’un agresseur. Ses actes commis par Jesse James étaient-ils justifiés à cause de la situation des pauvres ? L’auriez-vous condamné à la place de la justice ?

Tit for tat

Source : http://www.bizchickblogs.com/wp-content/uploads/2011/04/a-tit-for-tat.jpg

Référence bibliographique :

Hesson-McInnis, M.S., Kumar, S., Reeder, G.D., Trafimow, D. (2002). Inferences about the morality of an aggressor: The role of perceived motive. Journal of Personality and Social Psychology, 83, 789 – 803.

Publicités