De nos jours, nous pouvons observer que le sexisme est toujours bien présent dans notre société. Il  peut se retrouver sous la forme de sexisme hostile ou bienveillant. Ce dernier, bien plus sournois, perçoit les femmes de façon stéréotypée et les confine à certains rôles ; mais paradoxalement, il suscite souvent des sentiments positifs chez ces dernières. La question  débattue ici est donc de savoir si ce sexisme bienveillant est considéré comme du sexisme au sens premier du terme, à savoir « une attitude discriminatoire basée sur le sexe au détriment des femmes ». De plus, une autre question est de savoir comment ce sexisme est perçu par les uns et par les autres afin de mieux comprendre les mécanismes psychologiques qui contribuent à cette perception en maintenant les inégalités entre les hommes et les femmes.

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Définissons clairement ce que signifie au juste le sexisme bienveillant. Il désigne une inégalité entre l’homme et la femme impliquant la dépendance de la femme par rapport à celui-ci. Il renvoie à l’idée que la femme doit être protégée par l’homme, mais que celle-ci a plus de compétences pour les tâches domestiques et aussi qu’elle doit satisfaire les besoins de l’homme. La différence essentielle par rapport au sexisme hostile est qu’il présente un caractère plus positif, et que l’aspect de mépris est moins présent que pour ce dernier. Malheureusement le sexisme bienveillant n’est pas qu’associé à de simples plaisanteries et à des rôles sexuels désuets. En effet, il peut mener à une violence à l’égard des femmes et peut même dans des cas extrêmes donner une légitimité à des actes de viol ou de harcèlement, avoir un effet de légitimation.

Le problème avec le sexisme bienveillant c’est qu’il est insidieux car dans la plupart des cas il n’est pas réellement perçu comme mauvais et peut donc contribuer au maintien des inégalités des différences entre les hommes et les femmes. Une équipe de scientifiques au Pays-Bas s’est penchée sur la question de savoir si ceux qui cautionnent le sexisme bienveillant sont considérés comme ayant des opinions moins sexistes que les personnes qui cautionnent le sexisme hostile. Pour répondre à cette question, ils ont observé la façon dont le sexisme est perçu par les hommes et les femmes quand il est encouragé par un groupe d’individu ou une personne seule. Il a déjà été montré par le passé qu’en général, une personne qui subit des propos sexistes émanant d’un seul individu aura tendance à en minimiser la portée et à voir en cette personne juste une exception. Cette réaction face au sexisme est inadéquate car quoi que la personne qui en est victime puisse penser, de tels propos ont évidemment un impact sur elle. De plus, il est également intéressant d’essayer de voir quels sont les processus psychologiques impliqués dans la perception du sexisme bienveillant. La réponse à cette question serait que cette forme de sexisme ne correspond pas à l’idée même du sexisme qu’on se fait à la base. Le sexisme bienveillant serait tout simplement mieux perçu que le sexisme hostile car il renverrait moins d’antipathie, de mépris envers les femmes.

Les auteurs de cette étude se sont également efforcés de répondre à la question de savoir comment les investigateurs de sexisme influencent la perception même du sexisme. Pour cela, ils ont essayé de démontrer que c’est bien le jugement qui affecte la perception du sexisme en excluant tout facteur émotionnel.

Face à un comportement sexiste hostile, les  victimes ressentent davantage de colère car les attaques de discrimination se produisent de manière nettement plus ouvertes. Et donc, c’est pour cette raison que le sexisme bienveillant est mieux accepté par la population.

Une autre caractéristique à prendre en compte est le sexe de l’auteur de sexisme. De précédentes recherches, ont révélé que les attaques sexistes sont davantage prises au sérieux  si elles émanent d’un homme.

Le sexisme est perçu différemment par les hommes et par les femmes. Les uns et les autres donnent un sens différent au problème mais la tendance qui se révèle est que les hommes se montrent plus souvent en accord avec le sexisme hostile que les femmes. La femme perçoit plus facilement dans ce genre de discours une menace directe envers elle. Ici, les chercheurs ont voulu vérifier si la perception du sexisme bienveillant en tant que préjudice est différente chez les hommes et les femmes.

Pour cela, ils ont sélectionné 79 étudiants et 156 étudiantes d’une université hollandaise. En faisant alterner des textes évoquant soit du sexisme bienveillant ou hostile, ils ont étudié l’influence du sexe du participant et de l’investigateur du sexisme (homme ou femme). Les participants ont dû lire les résultats d’une enquête d’opinion à propos de  la position de la femme dans la société hollandaise. Dans le texte à lire, on retrouvait soit l’opinion prétendue des hommes soit celles des femmes. Dans le cas du texte à caractère sexiste hostile, les femmes étaient présentées comme des êtres portés sur l’exagération: difficultés au travail, remarques des hommes interprétées comme trop vite sexistes, etc. Dans le cas du texte à caractère sexiste bienveillant, les femmes étaient vantées comme ayant de nombreuses qualités de sensibilité, de moralité, de pureté, l’homme ayant besoin de la femme pour être complet, que c’était de son devoir de protéger la femme, de chérir et de survenir financièrement aux besoin de la femme. Ensuite les participants devaient donner leur avis par rapport au texte sur une échelle de 1 à 7 (allant de totalement en désaccord à un accord complet avec le texte proposé). Afin d’évaluer l’influence de l’investigateur de l’attaque sexiste (homme ou  femme), il leur a été demandé d’évaluer s’ils étaient en accord avec ce type d’idées et s’ils seraient disposés à collaborer avec des gens qui cautionnent ce genre d’opinion. Ensuite, on leur a demandé à quel point ce type de propos était dommageable pour la femme et enfin le type d’émotion qu’ils ressentaient après avoir lu un tel texte.

Les résultats ont démontré que les participants (hommes comme femmes) étaient nettement moins d’accord avec les textes évoquant du sexisme hostile (score d’environ 3.5/7) que ceux évoquant du sexisme bienveillant (score de l’ordre de 4/7). Ils percevaient le texte évoquant du sexisme hostile avec davantage de préjugés et d’hostilité (score d’environ 5/7) que lorsque celui-ci évoquait un sexisme bienveillant (environ 4/7). Tous ces résultats sont statistiquement significatifs, c’est-à-dire qu’ils ne peuvent en aucun cas être dus au hasard. Ainsi, ces données corroborent la première hypothèse, à savoir qu’un investigateur qui exprime du sexisme bienveillant sera évaluée plus positivement, provoquera moins de colère et par conséquent sera perçu comme moins sexiste qu’un investigateur exprimant du sexisme hostile.

Les résultats ont  démontré également que les femmes se sentent plus en colère lorsqu’elles sont l’objet d’un sexisme hostile (score de 3.3/7)  par rapport à un sexisme bienveillant (score de 2.4), alors que les hommes éprouvent un niveau de colère semblable en présence des deux types de sexisme (score de 2.6 pour le sexisme hostile et de 2.7 pour le sexisme bienveillant). Les auteurs tentent d’expliquer cette différence par le fait que les femmes perçoivent moins le sexisme bienveillant comme du sexisme en raison de la flatterie souvent ressentie lors de ce type de sexisme.

Ci-dessous, un graphique à proprement parlé des valeurs moyennes des scores obtenus chez les hommes et les femmes ayant subi du sexisme hostile et bienveillant.

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Pour tester leur deuxième hypothèse, les auteurs de l’article ont effectué une analyse de médiation. C’est  une technique statistique très utile pour identifier les phénomènes responsables de l’influence d’une variable indépendante (celle qu’on fait varier) sur une variable dépendante (celle dont on regarde l’effet). Ainsi, ils ont d’abord testé l’influence du type de sexisme (hostile vs bienveillant) sur la perception du sexisme, puis l’influence du type de sexisme sur la provenance du sexisme (émanant d’un homme ou d’une femme) et enfin, quand l’origine de l’attaque sexiste était  neutralisée, l’effet du type de sexisme sur la perception de ce  sexisme. Leurs résultats ont démontré que c’était bien l’investigateur de sexiste même qui prédisait le mieux l’importance de la perception du sexisme. Ensuite, ils ont tenté de savoir si le sentiment de colère pouvait être un bon indicateur de la perception du sexisme. Les résultats n’ont pas été significatifs, n’ont pas permis de le prouver, confirmant ainsi la deuxième hypothèse à savoir, que c’est l’origine même de l’attaque sexiste qui contribue à percevoir une source comme étant sexiste.

Cette étude fait la lumière sur les processus psychologiques qui contribuent à maintenir les inégalités entre les hommes et les femmes à travers nos sociétés modernes. Les résultats de cette étude sont les premiers à mettre en évidence le fait que le sexisme bienveillant est perçu comme moins sexiste que le sexisme hostile. L’analyse de la médiation démontre que si le sexisme bienveillant est perçu comme moins sexiste, c’est parce que son investigateur est perçu plus positivement, s’éloignant ainsi de prototype du sexiste « type ». Cependant, ces résultats sont alarmants dans la mesure où le sexisme bienveillant pourrait avoir des conséquences fort négatives envers les femmes non seulement parce que ce type de sexisme tend à ne pas être reconnu comme une forme de sexisme, mais en plus parce qu’il ne s’avère pas être contesté par les femmes.

Cette étude illustre également la pertinence de non seulement tenir compte des réponses des personnes directement visées par le sexisme (à savoir les femmes) mais en plus des réponses de ceux qui le produisent, les hommes. Même si les femmes expriment davantage de colère lorsqu’elles font face à un sexisme hostile, ce n’est pas tant la réaction affective qui détermine la réaction face au sexisme, mais le processus d’évaluation, de jugement. Ce processus a lieu chez les hommes et chez les femmes. En d’autres mots, ce n’est pas la colère ressentie face au sexisme qui détermine si celui-ci sera considéré comme tel, mais l’appréciation de celui-ci. Une personne percevra une source comme d’autant plus sexiste qu’elle aura une appréciation négative de celui-ci.

En outre,  bien que les résultats indiquent que les femmes expriment moins de colère face à un sexisme bienveillant, cela n’implique pas qu’il soit moins nuisible envers ceux qui en sont victimes. Les auteurs ont voulu démontré que le sexisme bienveillant était bien lié à des inégalités entre les hommes et les femmes. Dans le futur, les recherches devraient examiner si l’exposition au sexisme bienveillant pourrait avoir des conséquences négatives comportementales ou affectives.

Les recherches futures devraient également examiner la relation entre le sexisme bienveillant et d’autres phénomènes qui contribuent à promouvoir la différence entre les hommes et les femmes. Citons par exemple « the queen bee phenomenon » et  le « glass cliff phenomenon ». Les « queen bee »  sont des femmes d’âge mûr dans des organisations de culture masculine qui ont atteint leurs objectifs de carrière en se dissociant elles-mêmes des femmes tout en contribuant simultanément au stéréotypage des autres femmes. Il est souvent décrié que ce phénomène contribue à plus de discrimination entre hommes et femmes dans les organisations. « Le glass cliff phenomenon » ou effet plafond de verre illustre le principe qu’à compétences égales, les femmes ne progressent pas autant, ne sont pas aussi bien payées et considérées que les hommes. Ces phénomènes sont  basés sur la croyance que les différences entre les hommes et les femmes sont légitimées dans le sens où elles reflètent des différences objectives entre les hommes et les femmes au lieu d’être le résultat d’un dysfonctionnement du  système dans lequel on n’offrirait  pas les mêmes opportunités aux hommes et femmes.

En conclusion, bien que les expressions du sexisme bienveillant apparaissent comme positives, elles sont loin de l’être en réalité. Le sexisme bienveillant est encore plus nuisible que le sexisme hostile à cause de la promotion et de l’acceptation d’attitudes préjudiciables qui contribuent à promouvoir les inégalités entre les hommes et les femmes et par conséquent à induire indirectement une discrimination entre les sexes.

Référence : The burden of benevolent sexism: How it contributes to the maintenance of gender inequalities”, Baretto,M. et Ellemers,N. European Journal of Social Psychology.Eur. J. Soc. Psychol. 35, 633–642 (2005).Published online in Wiley InterScience (www.interscience.wiley.com). DOI: 10.1002/ejsp.270

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