Si vous deviez tirer au sort un ticket de loterie, choisiriez-vous la boîte contenant dix tickets avec un seul gagnant ou celle de mille tickets dont cent gagnants ?

En réponse à ce type de situation comprenant un degré d’incertitude, certaines personnes préfèrent se baser sur leur réflexion verbale, d’autres sur leur réflexion numérique. En reprenant l’exemple ci-dessus, les personnes utilisant une pensée de type numérique calculeront les probabilités de gain, tandis que celles ayant une pensée de type verbal répondront de manière plus intuitive en se basant par exemple sur la quantité de billets gagnants et non pas sur la proportion. Ceux-ci choisiront plus facilement la boîte contenant cent tickets gagnants car le nombre total de tickets étant plus important, les chances de gagner paraissent aussi plus élevées. Alors que les personnes dont le raisonnement est numérique remarqueront que le pourcentage de chance est similaire dans les deux boîtes.

Les avis divergent quant à la meilleure méthode de réflexion à utiliser en situation d’incertitude. Un argument en faveur de l’efficacité des mesures numériques explique que les scientifiques eux-mêmes se basent souvent sur les nombres et les probabilités pour étayer leurs théories (Gigerenzer, 1991). De plus, on constate que les mesures numériques peuvent être directement comparées à des estimations plus objectives auxquelles le sujet fait référence (Windschitl & Wells, 1996), par exemple une loi mathématique ou physique, des notions apprises à l’école, des acquis universels.

Cependant, les mesures verbales permettent de construire plus facilement une réponse ou une affirmation face à l’incertitude, que celle-ci soit fausse ou correcte. Elles sont en effet plus flexibles en fonction du contexte de la question, de la situation, de la personne et de sa personnalité et de ses émotions.

Une première étude, réalisée par P.D.Windschitl et G.L.Wells, a appuyé cette idée. On présente aux participants treize scénarios à l’issue incertaine du type de l’exemple cité ci-dessus, chacun composé de deux versions avec la même probabilité de gains et dont les chiffres sont manipulés pour que le niveau d’incertitude change de la première à la deuxième version.
On s’attend à ce que les personnes réfléchissant à l’aide du numérique ne détectent pas de différences entre les deux versions, alors que les personnes réfléchissant à l’aide du verbal seront plus sensibles au changement de contexte. Les résultats ont montré que sur onze des treize scénarios un grand nombre des personnes « numériques » répond que dans les deux cas le gain est le même, alors que les personnes « verbales » auront dans l’ensemble une réponse plus flexible. Le fait que les personnes « verbales » préfèrent tirer au sort cent tickets gagnants plutôt qu’un n’est pas dû à une mauvaise perception des chances de gains, mais plutôt à une différence dans les probabilités subjectives, c’est-à-dire la manière dont chacun évalue les quantités numériques. L’erreur vient du fait qu’on a tendance à surestimer les probabilités objectives faibles au niveau verbal. Par exemple, les personnes au raisonnement verbal, donc intuitif, vont penser qu’il est possible de gagner à la loterie même si la probabilité est très faible.

Graphique : Différence de réponses données entre les deux versions en fonction du scénario.
Données provenant de l’article “Measuring psychological uncertainty : verbal versus numeric methods”.

Ces résultats suggèrent que les personnes verbales sont plus sensibles au contexte que les personnes numériques. Cependant cette étude ne prouve pas que le contexte influence les décisions, les jugements et les comportements des personnes, mais seulement qu’ils en tiennent davantage compte.

Une deuxième expérience des mêmes auteurs a approfondi l’aspect comportemental dans le but de savoir qui, dans les réponses d’incertitudes numériques ou verbales, va le mieux prédire le comportement intentionnel. Les expérimentateurs ont construit plusieurs scénarios accompagnés d’une question d’intention comportementale, dont la moitié suscite des réponses numériques et l’autre moitié suscite des réponses verbales. De plus, chaque scénario est associé à une question d’incertitude présentée avant les questions comportementales afin de pouvoir prédire les réponses des participants à celles-ci.

Un exemple de scénario serait : « Imaginez que dans votre classe chaque étudiant doive faire une présentation. Au début du semestre le professeur explique que tout le monde doit être prêt pour la présentation à la même date. A partir de ce jour, deux étudiants sur vingt seront sélectionnés aléatoirement chaque jour pour faire leur présentation. Le jour précédent cette date vous n’avez pas encore préparé votre présentation ».
La question d’incertitude est : « Dans quelle mesure serez-vous sélectionné pour faire votre présentation dès le premier jour ? »


Pour répondre à la question comportementale numérique les participants choisiront un nombre sur une échelle de 0 à 4 pour quantifier leur réponse, alors que pour répondre à la question comportementale verbale ils devront choisir laquelle des cinq phrases proposées est la plus appropriée à la situation.

Les résultats de cette analyse ont révélé un avantage important des réponses verbales pour répondre dans les situations d’incertitude.
En particulier, nous remarquons que les réponses verbales suite à la question d’incertitude prédisent beaucoup mieux leur choix comportemental pour faire face à la situation, que les réponses numériques. Cela signifie que les mesures verbales sont toujours plus avantageuses que les réponses numériques pour prédire les comportements.

En résumé, les gens favorisent l’utilisation de mesures numériques pour diminuer l’incertitude mais les expériences de P.D.Windschitl et G.L.Wells démontrent que les mesures verbales ont des avantages par rapport aux numériques. En effet les mesures verbales de l’incertitude s’adaptent mieux au contexte du problème posé (expérience 1) et sont plus prédictives de leurs intentions comportementales (expérience 2).

Il est à noter cependant que les participants, issus de la population générale, face à l’incertitude et n’étant pas des statisticiens, ont tout intérêt à se baser sur leurs pensées intuitives pour répondre le plus correctement possible. Or la plupart d’entre nous fait ce que l’on appelle de la “rationalité limitée”, c’est-à-dire se baser en premier lieu sur des statistiques imparfaites (Klein, 2012) qu’ils appliquent de façon erronée à des cas généraux.

Ceci est à mettre en parallèle avec le concept d’heuristique. Qu’est-ce que c’est ? Il s’agit d’une façon de résoudre un problème incertain à l’aide de raisonnements intuitifs, sans analyser ce problème dans le détail mais seulement en le calquant à des réponses préétablies, des “raccourcis cognitifs” (Klein, 2012).

Imaginez qu’un joueur de basket réussisse plusieurs tirs d’affilée lors d’un match, croirez-vous qu’il continuera à bien jouer jusqu’à la fin ? L’opinion publique a tendance à croire que oui, et que la probabilité de réussite dépend uniquement de lui et non pas des facteurs environnants et du hasard. Ce phénomène s’appelle la « main chaude ». Or, il y a une part de chance et de hasard qui détermine une suite de tirs réussis statistiquement que l’on minimise. De même dans notre premier exemple sur les billets de loterie, le jugement des personnes quant à leur possibilité de gagner repose sur le nombre total des billets et n’est pas influencé par le facteur hasard. Ceci est un bon exemple de problème lié à une catégorie d’heuristique, l’heuristique de représentativité.

Attention ! Face à des situations dont l’issue est incertaine, ces deux types de réflexion, numérique et verbale, sont des outils pour construire notre raisonnement mais ne constituent aucunement des solutions idéales ou uniques. De plus notre réponse à une même situation peut être erronée dans les deux cas de figure.

Nous suggérons tout de même que notre comportement et nos choix peuvent être influencés par notre manière de faire face à l’incertitude à tel point que notre façon de vivre pourrait être différente d’une personne à l’autre. En effet, face à une même situation problématique, nous réagissons différemment selon que notre appréhension de l’incertitude soit plutôt verbale ou plutôt numérique.

Madame Numérik et Madame Vairbal, habitantes de CognitionCity, ont une amie commune, Madame Padbol qui s’est fait agresser dans un parc en rentrant du travail. Depuis ce jour, Madame Vairbal a tendance à éviter de traverser ce parc, tandis que Madame Numérik a, elle, moins de crainte quand il faut emprunter ce chemin. Pourquoi ?

Madame Vairbal dotée d’une pensée plutôt intuitive, va penser qu’elle aura plus de risques de se faire agresser à son tour car cet événement arrivé près de chez elle, à son amie, lui fait croire instinctivement que les risques sont plus importants que ce qu’ils ne sont réellement.
Quant à Madame Numérik, elle continue de traverser ce parc, sans se faire influencer par l’événement qui est arrivé à son amie, qu’elle considère comme exceptionnel. Son comportement est ajusté à des connaissances plus objectives qu’elle a par exemple sur le taux d’agression dans sa ville.

Dans cette situation un peu caricaturale, même si une attitude semble plus objective que l’autre, cela ne signifie pas qu’un des deux comportements est plus adéquat car dans les deux cas le risque d’agression reste le même et ce sont les facteurs extérieurs et de hasard qui joueront.

Bien entendu dans la vie de tous les jours, une personne n’est jamais totalement « numérique » ou « verbale », nous alternons nos réflexions en fonction du contexte, de connaissances préalables, de nos expériences de vie, notre état émotionnel… Nous sommes de véritables artistes polyvalents et jonglons avec la pensée numérique et verbale !

Nous pouvons cependant imaginer qu’il existe des cas extrêmes où l’alternance entre ces deux processus est plus compliquée. Lorsqu’on se tourne vers le versant des troubles psychologiques comme l’autisme, la paranoïa et d’autres cas psychopathologiques ceci attire notre attention quant à la réaction adoptée en cas d’incertitude.
On peut supposer par exemple qu’une personne autiste du type Asperger aurait une réflexion presque totalement numérique car ces personnes ont un quotient intellectuel en général plus élevé que la moyenne et sont souvent experts dans des domaines scientifiques spécifiques, mais ont cependant de grandes difficultés émotionnelles et de communication. Ces facteurs empêchent peut-être une accessibilité à une intuition verbale ce qui pourrait biaiser leur évaluation de la situation.

Au contraire les personnes souffrant d’une psychose paranoïaque dont les principaux symptômes sont le sentiment de persécution, des troubles relationnels avec dérèglement de la pensée de type jugements faussés et irrationalité auront peut-être, elles une tendance à favoriser à l’extrême le raisonnement verbal en dépit du numérique. En effet elles pourraient négliger les aspects objectifs de leurs connaissances et se laisser envahir par leurs perceptions intuitives erronées.

Comment leur manière de penser influence leurs comportements ? Jusqu’à quel point leurs troubles comportementaux dépendent de leur façon de raisonner atypique ?

Et vous, pensez vous être une Madame Numérik ou une Madame Vairbal ?

Références bibliographiques :

-Gigerenzer, G. (1991). From tools to theories : A heuristic of discovery in cognitive psychology. Pyschological Review,98, 254-267.

-Klein, O.(Herbert Simon, 1957, Kahneman et Tversky)(2012). Cognition sociale. Syllabus, Université Libre de Bruxelles, Diffusion Presses Universitaires de Bruxelles.

-Windschitl, P.D., & Wells, G.L .(1996).Measuring Psychological Uncertainty: Verbal Versus Numeric Methods. Journal of Experimental Psychology, 2(4), 343-364.

Images :

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