Aux Etats-Unis, l’un des groupes les plus concernés par la stigmatisation est composé d’individus caractérisés par leur orientation sexuelle de même genre. Les chercheurs s’accordent à dire que les attitudes négatives envers les gays et les lesbiennes sont universelles. Les stigmatisations s’étendent aussi aux personnes qui ont une relation avec l’individu stigmatisé comme les membres de la famille, les amis et les collègues mais cette stigmatisation diminue en intensité en fonction de la relation de proximité qui existe entre ces individus. Selon Whitley (1990 cité dans King, 2001), les attitudes des hétérosexuels envers les individus homosexuels sont plus négatives quand l’homosexualité est davantage vue comme contrôlable que comme non contrôlable.

Aux Etats-Unis, les mères lesbiennes impliquées dans une procédure judiciaire pour la garde de leurs enfants sont perçues plus négativement que d’autres parents avec d’autres attributs stigmatisants tels que un passé de criminel ou de malade mental avec des comportements violents et destructeurs. De plus, lorsqu’elles sont comparées aux autres mères, elles sont perçues comme en bas de la hiérarchie de la maternité alors que certaines se sont montrées comme étant des parents adéquats et efficaces.

Les juges ont tendance à considérer qu’être élevé par une mère lesbienne altère le développement de l’enfant ; ce jugement reflète l’opinion de la société. Ceux-ci donnent trois raisons à cette éventuelle altération. Premièrement, les enfants de mères lesbiennes auraient un désavantage psychologique et psycho-social comparé à des enfants de mères hétérosexuelles. Ensuite, ces enfants présenteraient un développement d’identité sexuelle atypique. Troisièmement, les enfants de mères lesbiennes seraient stigmatisées par leurs pairs. Ces deux premières raisons ont été démenties par la recherche de Patterson en 1992.

Falk en 1989 et Rivera en 1987 soulignent le fait que l’appartenance des parents à une minorité (raciale, politique, religieuse, etc.) ou le fait qu’un parent dispose d’un trouble physique ne constitue pas une raison suffisante pour leur retirer la garde de leur enfant.         B. King émet donc l’hypothèse que certaines décisions judiciaires pour la garde d’enfants montrent que la stigmatisation à l’égard des lesbiennes est plus conséquente que les stigmatisations envers d’autres parents stigmatisés.

L’intention de son étude était d’évaluer si l’extrême négativité à l’égard des mères lesbiennes dans certaines affaires judiciaires serait aussi démontrée par une recherche. Il existait déjà de petites recherches évaluant et comparant la stigmatisation envers les enfants de parents atypiques mais B. King a voulu cibler son étude sur la stigmatisation associative en comparant la stigmatisation produite envers des enfants de mères lesbiennes et des enfants de parents stigmatisés pour d’autres attributs.

Dans cette étude, la stigmatisation reposait sur le fait que les sujets ne s’engageraient pas volontiers dans une relation avec des individus au potentiel stigmatisant. Certains travaux théoriques (Goffman, 1963) sur des personnes portant elles-mêmes des attributs stigmatisants ou sur des personnes associées à un individu stigmatisé relèvent des relations sociales perturbées pouvant entrainer la perte d’amis. L’étude de King part de cinq hypothèses dont certaines  sont tirées des conclusions obtenues lors d’études antérieures (hypothèse 1, 2 et 4) et d’autres ont été formulées sur base de déduction et d’intuition (hypothèse 3 et 5).

Hypothèse 1 : La stigmatisation associative à l’égard des enfants de parents avec des attributs stigmatisants sera moins forte que la stigmatisation directe portant sur les individus eux-mêmes porteurs de ces attributs.

Hypothèse 2 : Les adultes étant stigmatisés pour une caractéristique physique susciteront moins de stigmatisation que les adultes caractérisés par des troubles mentaux et comportementaux incluant une orientation sexuelle du même genre.

Hypothèse 3 : Les enfants de parents caractérisés par des troubles physiques entraineront moins de stigmatisation que les enfants de parents stigmatisés pour des troubles mentaux ou comportementaux et que les enfants de mères avec une orientation sexuelle de même genre.

Hypothèse 4 : L’homosexualité perçue comme contrôlable serait significativement liée à la stigmatisation des lesbiennes. De fait, les participants qui croient que l’homosexualité est une condition contrôlable les stigmatiseront davantage que ceux qui croient que cet attribut est incontrôlable.

Hypothèse 5 : L’homosexualité perçue comme contrôlable serait significativement en lien avec la stigmatisation envers les enfants de lesbiennes. Les participants qui croient que l’homosexualité est une condition contrôlable stigmatiseront davantage les enfants de lesbiennes que les participants pensant que cet attribut n’est pas contrôlable.

Au départ, King ne s’attendait pas à ce que le sexe des participants soit en lien avec la stigmatisation des lesbiennes. En effet, aucune hypothèse n’était formulée concernant la relation entre le sexe du participant et la stigmatisation. Cependant, de nombreuses études ont constaté une plus grande tolérance par rapport aux groupes non traditionnels chez les femmes que chez les hommes. Deux études précédentes (King, 1999a et 1999b cité dans King, 2001) sur la stigmatisation des enfants de lesbiennes, réalisées par l’auteur, montrent des avis divergents : l’une ne trouve pas de différence entre masculin et féminin tandis que l’autre constate que les femmes ont moins tendance à stigmatiser les enfants de lesbiennes que les hommes.

La méthode utilisée pour cette étude comprend le choix des sujets ainsi que la passation et l’élaboration du questionnaire. Au niveau du choix des sujets, l’échantillon se compose de 243 sujets étant étudiants dans la même université américaine dont 150 étudiants en classe de « Comportement sexuel humain » âgés entre 19 et 22 ans et 103 étudiants provenant d’un cours d’ « Introduction à la psychologie » âgés de 18 à 20 ans. Sur ces 253, dix étudiants ayant mal rempli leur formulaire ont été écartés des résultats ; ce qui en laisse 243.

L’étude de B. King utilisait un échantillon relativement homogène et était composé de jeunes hétérosexuels étudiants blancs. L’auteur est consciente qu’il serait intéressant de comparer les résultats de son étude avec plusieurs échantillons constitués de caractéristiques démographiques variés.

La passation du questionnaire était différente en fonction des deux groupes composant l’échantillon. Les étudiants en « Comportement sexuel humain » ont eu l’opportunité de le compléter à leur domicile tandis que les étudiants d’ « Introduction à la psychologie » étaient réunis en petits groupes de 25 à 30 étudiants. Toutefois, la version du questionnaire était identique pour tous les participants. L’anonymat des participants semble préservé bien que certaines informations démographiques leur étaient demandées.

Le questionnaire a été construit afin d’évaluer la bonne volonté des sujets à s’engager dans des relations interpersonnelles avec 8 types d’individus parents possédant des attributs stigmatisants ou avec leurs enfants dont des mères lesbiennes et leurs enfants. Parmi ces sept autres stigmatisations, cinq présentent des conditions comportementales et mentales (abus de drogue, maladie mentale, obésité, sans emploi et bénéficiant d’aide sociale, ancien prisonnier)  et les deux autres se basent sur des attributs physiques (paraplégie et surdité). Les sujets devaient évaluer sur une échelle de Likert allant de 1 à 5 (1 = absolument pas ; 2 = probablement pas ; 3 = pas sûr ; 4 = probablement ; 5 = certainement) leur bonne volonté à entrer en relation avec l’une de ces personnes ou avec leurs enfants.

En plus des items concernant la stigmatisation directe et associative, les étudiants étaient amenés à compléter la Russel’s Causal Dimension Scale (1982) modifiée pour cette étude. En effet, seuls les trois items à propos de la contrôlabilité de cette échelle étaient retenus dans l’étude de King puisqu’il avait été constaté par Whitley (1990 cité dans King, 2001) que la dimension de contrôlabilité avait un grand impact sur l’attitude envers l’homosexualité. Selon B. King, la contrôlabilité se réfère au fait que l’homosexualité est considérée comme pouvant être changée ou affectée par un individu, que celui-ci soit homosexuel ou non. Les réponses données aux items se situent sur une échelle allant de 1 à 9. Le score de 1 correspondant à une non contrôlabilité et 9 à une contrôlabilité de l’homosexualité.

En ce qui concerne l’analyse de la contrôlabilité, la moyenne de l’échantillon à propos de la Russel’s Causal Dimension Scale s’élève à 13,58. King a considéré que les participants dont le score total à cette échelle se situait au-dessus de la moyenne formaient le groupe de haute contrôlabilité. Les participants dont le score était inférieur à la moyenne composaient le groupe de contrôlabilité basse. Le sexe des participants ne semble pas interférer sur la contrôlabilité ou non de l’homosexualité. De manière générale, B. King n’observe pas de différence significative entre la moyenne de haute et basse contrôlabilité au sein d’une même catégorie, sauf pour les lesbiennes.

Au niveau des résultats, qu’importent les stigmatisations, il n’apparait pas de différence significative entre les deux échantillons d’étudiants.  La comparaison au niveau de la volonté de s’engager dans une relation avec le parent stigmatisé (stigmatisation directe) ou avec son enfant (stigmatisation associative) montre que les étudiants sont plus enclins à entrer en relation avec l’enfant plutôt que son parent.

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Pour la catégorie des adultes stigmatisés, les sujets montrent plus de volonté à s’engager d’abord dans des relations avec des paraplégiques ou avec des sourds ou encore avec des personnes obèses, ensuite avec des malades mentaux, avec des personnes sans emploi, bénéficiant d’une aide sociale, puis avec des lesbiennes ou avec des anciens prisonniers et enfin avec des drogués.

Du côté des enfants de parents stigmatisés, il apparait que les catégories les moins stigmatisées sont les enfants de parents soit sourds, soit paraplégiques, soit obèses. Ensuite les groupes d’enfants de parents plus stigmatisés sont ceux de parents malades mentaux et de parents sans emploi, bénéficiant d’une aide sociale. Enfin, les catégories des enfants de parents les plus stigmatisés sont les enfants de lesbiennes, d’anciens prisonniers et de drogués. B. King constate également un effet indicatif du sexe des participants sur leur volonté d’engagement. Les résultats mettent en avant que les sujets féminins sont plus enclins à témoigner d’une volonté d’entrer en relation avec les enfants de parents stigmatisés que les sujets masculins.

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Afin de mettre en avant l’effet de contrôlabilité de l’homosexualité, B. King compare la volonté de s’engager du groupe de haute contrôlabilité et celle du groupe de basse contrôlabilité. Ceci lui permet de constater que les deux groupes s’engagent moins volontiers dans une relation avec les lesbiennes qu’avec des paraplégiques, des sourds, des obèses, des sans emploi et des individus ayant eu un parcours dans le secteur de la santé mentale. De plus, le groupe de basse contrôlabilité montre plus de volonté à s’engager dans une relation avec des lesbiennes qu’avec des anciens prisonniers alors qu’aucune différence significative n’apparait dans le groupe de haute contrôlabilité.

Au terme de cette analyse, les résultats obtenus confirment quatre des cinq hypothèses de base. Les participants ont montré une plus grande volonté à s’engager dans une relation avec des enfants de parents stigmatisés plutôt qu’avec les personnes portant l’attribut stigmatisant. Les hypothèses 2 et 3 sont confirmées, ce qui amène B.  King à penser que la stigmatisation qui porte sur des caractéristiques physiques engage plus volontiers les participants à entrer en relation aussi bien avec les adultes qu’avec leurs enfants. Cependant, les participants se montrent moins enclins à s’engager dans une relation avec des adultes et leurs enfants caractérisés par des attributs mentaux et comportementaux. L’hypothèse 4 concernant l’effet de la contrôlabilité de l’homosexualité est aussi confirmée. Les résultats attestent la présence d’un lien significatif entre cet effet de contrôlabilité et la stigmatisation envers les lesbiennes. En effet, les participants qui pensaient que l’homosexualité était une condition contrôlable se montraient moins engagés à entrer en relation avec des lesbiennes que ceux qui percevaient l’homosexualité comme incontrôlable.

De plus, les résultats révèlent que les sujets féminins se montrent plus engagés à entrer en relation avec les enfants de lesbiennes que les participants masculins. Ayant observé que la stigmatisation envers les enfants est moins importante qu’envers les parents, B. King confirme l’observation de Goffman en 1963 expliquant que la stigmatisation qui s’étend aux familles, aux amis et aux associés est présente mais diminue en fonction de leur lien. La stigmatisation envers les enfants est donc moins importante que celle vécue par leurs parents. La compréhension des raisons de l’extension de la stigmatisation envers un individu à une  stigmatisation associative pourrait faire l’objet d’une prochaine étude.

En 1988, Herek (cité dans King, 2001) met en avant que les attitudes négatives envers les lesbiennes et les hommes gays seraient produites par des croyances traditionnelles des rôles sexuels, un manque de contacts personnels ou de connaissances concernant ces individus homosexuels. De plus, les attitudes sont déterminées par la variété des besoins sociaux et psychologiques variant en fonction d’un échantillon d’individus. La stigmatisation envers les enfants suppose d’autres mécanismes que ceux mis en place dans la stigmatisation de leurs parents stigmatisés. La volonté des participants à entrer en relation avec les lesbiennes ou leurs enfants dépendait de multiples raisons et facteurs individuels qui leur étaient propres. Leur positionnement par rapport à chaque stigmatisation pouvait influencer leur jugement ou leur tolérance envers ces personnes stigmatisées et leurs enfants.

Afin de compléter et préciser les résultats obtenus par B. King, de futures études pourraient permettre de comprendre pourquoi les sujets de sexe féminin sont moins stigmatisantes des enfants de parents atypiques que les sujets masculins. De plus, les causes de la stigmatisation ont besoin d’être davantage explorées et approfondies  afin de permettre une meilleure compréhension et prévention de ce processus.

L’étude de B. King met en avant la nécessité de trouver des moyens pour réduire la stigmatisation sociétale des lesbiennes et de leurs enfants par le biais de l’éducation et du contact personnel avec ceux-ci.

La société américaine est caractérisée par le dénigrement envers les individus d’orientation sexuelle non traditionnelle. Bien qu’ils restent considérés comme une minorité, les lesbiennes et leurs enfants sont des millions aux Etats-Unis. Selon les cliniciens qui rencontrent ces familles, la plupart des problèmes qu’elles rencontrent sont causés par la stigmatisation sociale et les attitudes homophobes envers elles ou leurs enfants.

Dans ce pays, beaucoup d’hétérosexuels sont peu informés à propos de, et interagissent peu, avec les lesbiennes et leurs enfants. Pour B. King, afin de réduire les attitudes négatives envers les lesbiennes et leurs enfants, il serait particulièrement important de procurer aux citoyens davantage d’informations concernant la non-contrôlabilité de l’homosexualité et d’expliquer que les thérapies visant à transformer un homosexuel en un hétérosexuel ne sont pas efficaces. C’est en informant et en modifiant la vision de l’opinion publique sur les mères lesbiennes comme pouvant être des mères aussi adéquates et efficaces que des parents hétérosexuels que la stigmatisation envers elles et leurs enfants diminuera.

Pour conclure, King invite chaque citoyen à permettre aux individus homosexuels et à leur famille de bénéficier du droit d’aimer et de prendre soin de chacun des leurs sans peur d’un préjudice extrême et d’une exclusion sociale.

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Source : Flickr

                        

Sources bibliographique :

King, B. R.  (2001). Ranking of Stigmatization Toward Lesbians and Their Children and The Influence of Perceptions of Controllability of Homosexuality. Journal of homosexuality, 41 (2), 77- 97.

Source image :

Valenti, S. (2012). Sara_plus_Ryan_lesbian_mothers_photography.[En ligne]http://www.flickr.com/photos/saraplusryan/6149022976/in/photostream/  (Page consultée le 19 novembre 2012).

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