N’avez-vous jamais dit d’une blonde qu’elle était bête, d’un étudiant en ingénieur civil qu’il était plus intelligent que la moyenne ou encore d’un enfant difficile qu’il deviendra un adolescent délinquant ? Les stéréotypes nous sont parfois utiles, ils nous aident à mieux appréhender le monde qui nous entoure, à ranger toutes les informations dont nous disposons dans des catégories afin de mieux structurer notre psychisme. (Leyens, 2012).  Mais lors d’une nouvelle rencontre, l’utilisation des stéréotypes est-elle réellement utile ou nous dessert-elle plutôt ?

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L’étude principale de notre article tente de démontrer les conditions dans lesquelles nous avons recours ou non aux stéréotypes afin de porter un jugement sur autrui. Pour ce faire, des chercheurs Yzerbit et al. (1997) ont basé leur recherche sur le concept de « l’effet de dilution ». Ce concept s’explique par le fait que lorsque l’on nous donne  des informations spécifiques concernant un individu, nous faisons abstraction de la catégorie à laquelle celui-ci appartient. Cette abstraction se produit même lorsque l’information donnée sur la catégorie est la seule qui est utile dans le processus de jugement. En d’autres mots, lorsqu’il nous est demandé  de porter un jugement sur un individu en particulier sur base d’informations, nous allons rarement utiliser les stéréotypes car ces informations nous présentent l’individu comme étant un individu isolé et nous allons alors avoir tendance à respecter le fait qu’il ne faut pas sur-généraliser.

L’effet de dilution a déjà été étudié par Hilton et Fein (1989) qui ont prouvé que lorsque nous portons un jugement sur un individu cible, ces jugements semblent beaucoup moins touchés par la formation de stéréotypes lorsque nous recevons un minimum d’informations individualisantes. En effet, nous avons tous des idées préconçues sur des catégories d’individu mais lorsque nous recevons des informations sur une personne cible, ces dernières ne correspondent généralement pas avec notre représentation prototypique de la catégorie. Donc cela diminue la similitude entre la personne cible et notre idée du membre de la catégorie. De ce fait, nous nous servons moins des stéréotypes dans le processus de jugement.

De plus, la nature des informations reçues joue un rôle crucial dans la construction d’un jugement. En effet, le jugement va être différent selon la fiabilité des informations. Plus les informations sont pertinentes, plus la similitude entre l’individu cible et l’individu prototypique de la catégorie est diminuée à nouveau. À l’inverse, si les informations sont non-pertinentes, cela augmentera la similitude et les stéréotypes reprennent alors une place plus importante dans le jugement (Hilton et Fein, 1989).

De même lorsqu’il s’agit de porter un jugement sur une catégorie nous aurons davantage recours aux stéréotypes car ils sont partagés socialement. En d’autres mots, les stéréotypes fondés pour évaluer une personne cible ne semblent pas être une base valide alors que ceux basés sur une catégorie semblent être moins contestés puisqu’ils font appel à une norme sociale.

Outre la nature des informations, la séquence de celles-ci joue également un rôle primordial. C’est-à-dire que l’ordre dans lequel nous recevons les informations a une influence sur notre jugement. En effet, lorsque nous recevons, dans un premier temps,  une information de type catégorielle, les stéréotypes sont présents en grand nombre. Suite à quoi un premier jugement stéréotypé est posé. Ensuite, lorsque nous recevons des informations supplémentaires individualisantes, les stéréotypes se diluent et notre jugement diffère. Alors que lorsque nous recevons ces deux types d’informations (catégorielles et individualisantes) en même temps, nous nous sentons informés, les informations individualisantes nous semblent précieuses et nous finissons par formuler des jugements à l’instar de nos stéréotypes.

L’étude principale de cet article a mené à une expérience réalisée par Yzerbyt, Leyens et Schadron (1997) dont le but était de tester l’impact différentiel de la nature et de la séquence des informations sur nos décisions. En ce qui concerne la nature de l’information, les participants ont reçu soit des informations pseudo pertinentes ou non pertinentes. Au niveau de la séquence, Yzerbyt et al. (1997) ont demandé un jugement soit après que les participants aient reçu des informations de catégorie et un second jugement après avoir reçu l’information individualisante ; soit un seul jugement après avoir reçu à la fois une information individualisante et une information sur la catégorie.

L’échantillon de cette expérience est composé de 48 femmes, étudiantes en bachelier de L’Université de Louvain-La-Neuve. Elles ont été recrutées de manière aléatoire dans la rue et on leur a demandé de participer à une courte étude dont le sujet portait sur la perception d’autrui.

L’expérience se déroule en plusieurs étapes. Il y a six groupes différents dont un groupe contrôle. On présente aux sujets cinq dossiers contenant des informations sur des personnes cibles qu’ils doivent lire les uns après les autres et répondre ensuite à certaines questions.

En menant les participants à croire que plus d’un jugement serait demandé, les chercheurs avaient espéré empêcher les participants de se concentrer exclusivement sur l’objectif qu’ils avaient annoncé.

Concernant les différents dossiers, le premier est le même pour tous les participants et consiste à familiariser ceux-ci à l’échelle utilisée pour cette étude. Ce dossier contient une description d’une journée type d’un étudiant spécialisé en langue française. Après la lecture, les sujets doivent transmettre leurs impressions sur la personne décrite à l’aide d’une échelle comportant quatre traits de personnalité et leur contraire. Au total, il y a donc huit traits de personnalité qu’il faut noter de -4 (qui ne correspond pas du tout) à 4 (qui correspond tout à fait).

Le second dossier introduit les différentes manipulations expérimentales. Les participants sont répartis aléatoirement dans 6 groupes. Le critère reste inconnu de l’expérimentateur. Voici donc l’explication des 6 conditions :

Dans les deux conditions de permission, les participants sont informés qu’ils doivent évaluer un étudiant de leur campus. Avant de donner leurs premières impressions à propos de l’étudiant à évaluer (prénom, âge, spécialisé en une certaine branche, exemple : Thierry, 21 ans, spécialisé en économie), ils ont reçu une consigne leur disant qu’ils doivent se servir de l’information sur sa spécialité étant donnée que c’est la seule information qu’ils ont sur l’étudiant en tant que tel. Ensuite, on leur donne quatre informations pertinentes sur base desquelles ils donnent un second jugement sur l’étudiant. Au premier jugement les participants jugent l’étudiant comme étant un étudiant « typique » en économie. La seconde fois, au contraire, ils se basent sur les informations qu’ils ont reçues et jugent alors l’étudiant selon celles-ci et non en tenant uniquement compte de sa catégorie (étudiant en économie).

Dans les deux conditions de jugements simple, les participants reçoivent les mêmes informations sur l’étudiant qu’ils vont devoir juger (Thierry, 21 ans, spécialisé en économie) et reçoivent quatre informations, soit quatre informations pertinentes, soit quatre informations non-pertinentes. Suite à quoi ils donnent une seule fois un jugement sur l’étudiant.

Dans la dernière condition, celle du stéréotype, il est seulement demandé aux participants de donner un jugement au sujet d’un étudiant qui se spécialise en économie par rapport à la vision de tous les autres étudiants de l’université, ce qui nous donne une vision d’ensemble de la catégorie.

Après avoir atteint le troisième dossier, les participants ont été informés que l’expérience était terminée. Les autres dossiers ont été abandonnés.

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Les résultats répondent aux deux objectifs fixés :

Le premier objectif de cette étude était de démontrer que les personnes se basent sur leurs stéréotypes dans trois cas : le premier, lorsqu’il leur est demandé d’imaginer un membre typique d’une catégorie ; le deuxième, lorsqu’il leur est donné la permission de se fier à leur stéréotype, et le troisième, lorsqu’il leur est demandé d’énoncer le stéréotype des autres étudiants.

Il n’y a pas de différence significative qui émerge des différentes conditions. De ce fait, dans les trois cas cités précédemment, les individus ont recours aux stéréotypes.

Le deuxième objectif était de montrer que les personnes sont sensibles à la nature et la séquence de l’information. Cela a été démontré qu’ils ont effectivement un impact sur le jugement des personnes. En effet, plus le participant reçoit d’informations pertinentes sur l’étudiant, plus cela diminue l’impact des stéréotypes, que le participant possède sur la catégorie, dans le processus de jugement.

Au premier jugement les participants jugent l’étudiant comme étant un étudiant « typique » en économie. La seconde fois, au contraire, ils se basent sur les informations qu’ils ont reçues et jugent alors l’étudiant selon celle-ci et non en tenant uniquement compte de sa catégorie (étudiant en économie).

Ces deux objectifs faisaient partie du but de l’expérience présente. En effet, celle-ci consistait à comprendre le rôle que la nature et la séquence des informations jouent dans le processus de jugement.

Cette expérience nous montre que, lorsque les participants doivent porter un jugement sur base d’une information se rapportant à une catégorie, ces derniers formulent des stéréotypes.

Cependant, les jugements semblent différents lorsque les participants possèdent une information supplémentaire pertinente qui porte sur un individu cible puisque nous observons un phénomène de dilution des stéréotypes. Néanmoins, si cette information supplémentaire se rapportant à un individu cible n’est pas pertinente, le jugement semble difficile pour les participants.

Lorsqu’il y a une combinaison d’informations catégorielles et individualisantes, cela indique clairement aux participants qu’ils doivent juger une personne en particulier où la seule information disponible est inutile. Par conséquent, ils diluent le stéréotype. De plus, les résultats actuels indiquent que les effets de dilution peuvent en partie dépendre de la pertinence de l’information et de la présence d’un premier jugement.

En accord avec le modèle de jugeabilité sociale, les données recueillies par Yzerbyt & all (1997) suggèrent que l’absence de dilution est très fortement conditionnée par le manque d’importance du stéréotype et non par l’absence d’un jugement initial.

Comme dans l’expérience actuelle, ces auteurs ont d’abord demandé aux participants de juger un individu réel. Bien que l’appartenance à une catégorie ait été très claire pour les participants, rien n’a été mentionné qui pourrait inciter les participants à utiliser leurs connaissances stéréotypées. Ce qui est conforme à la théorie naïve, qui met en exergue le fait que nous ne sommes  pas censés juger une personne en particulier sur la base de ses stéréotypes.

La condition dans laquelle les participants ont été invités à d’abord juger un membre typique de la catégorie, puis ont reçu plus de données pertinentes mérite un commentaire : strictement parlant, les participants à cette condition n’ont pas jugé deux fois la même cible. En ce sens, ils ne sont pas comparables à la participation les deux autres conditions de jugement.

Les participants à cette étude n’ont reçu rien d’autre que l’appartenance à une catégorie avant de juger un individu réel. Parce qu’ils n’étaient pas encouragés à s’appuyer sur leurs stéréotypes, il n’est guère surprenant que les jugements des participants soient conformes aux règles naïves de jugement social et que ces derniers aient dilué leurs stéréotypes.

Enfin, la présente étude n’a pas inclus une mesure du sentiment des gens d’être informés et permet ainsi d’éviter un test direct d’un modèle de médiation. Un objectif important de recherches futures devraient porter sur l’état de médiation de l’illusion d’être informé.

Sources :

  • Leyens, J-P. (2012). Sommes-nous tous racistes? Psychologie des racismes ordinaires. Wavre : Mardaga.
  • Yzerbyt, V., Leyens, J-P. & Schadron, G. (1997). Social Judgeability and the Dilution of Stereotypes : The Impact of the Nature and Sequence of Information. Personality and Social Psychology Bulletin, 23 (12), 1312-1322.

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