Imaginez que vous êtes un linguiste fraîchement diplômé et que vous assistez à une conférence sur l’un ou l’autre sujet (sans rapport avec la langue), sur le réchauffement climatique par exemple. Une remarque vous vient en tête à un moment donné, et vous vous décidez à la faire partager à l’assistance. Mais en l’énonçant, vous vous rendez compte que vous venez d’inventer un mot, un néologisme assez maladroit (comparable au « bravitude » imaginé par Ségolène Royal).

Votre première pensée ressemblerait un peu à celle-ci : « Quel idiot je fais, une erreur aussi grossière avec mon expertise en langue, les autres doivent bien se moquer ».

En réalité, cette bévue sur l’auditoire aura moins d’impact que vous pourriez le penser. En effet, vous êtes le seul ici à savoir quel spécialiste de la langue vous êtes.

Quoi de plus naturel que de ponctuer ses comportements et ses actions d’une réflexion sur la façon dont nous apparaissons aux yeux des autres? Mais le problème est -comme nous avons essayé de vous l’illustrer précédemment- que ces élucubrations sont bien souvent erronées.

Il a d’ailleurs été démontré que dans une situation embarrassante, on pense être jugé par l’observateur de façon plus impitoyable qu’il ne le fait en réalité. Cette mauvaise interprétation pourrait être due au fait que l’on ne pense pas aux informations prises en compte par celui-ci, et que l’on néglige notamment leur tendance à l’empathie ou la sympathie qu’ils peuvent éprouver pour nous.

Ainsi, la recherche que nous rapportons dans cet article concerne les erreurs d’intuition quant à la façon dont nous apparaissons aux autres. Celles-ci sont de deux ordres : celles par omission des informations prises en compte par l’observateur (comme dans l’exemple précédent), et celles dues au fait que nous utilisons pour notre interprétation les informations qui ne sont pas accessibles à observateur. Ce sont ces dernières qui nous intéresseront plus spécialement.

Pour illustrer cela, prenons une femme. Celle-ci sait qu’en ce moment elle est moins en forme que d’habitude, qu’elle est plus séduisante que la plupart de ses amies et moins productive qu’elle l’aurait souhaité. Cette femme aurait tendance à utiliser ces informations lorsqu’elle imagine la façon dont les autres la voient. Or, les personnes qui ne savent rien de son passé, de ses amis et de ses désirs ne peuvent utiliser de telles comparaisons pour former leur impression, mais seulement les informations qui sont à leur disposition.

En fait, les évènements qui rythment notre vie, et qui sont donc de nature privée, sont parfois évalués et encodés si profondément qu’il nous est difficile de réaliser qu’ils font implicitement partie de nous mais n’en sont néanmoins pas visibles aux autres. C’est ce qui pourrait expliquer pourquoi les gens se trompent dans la façon dont ils pensent apparaître aux yeux des autres.

Ainsi, si l’information privée est en désaccord avec le comportement réalisé en public qui est disponible aux autres, il est possible qu’il y ait une divergence entre la façon dont on s’attend à être jugés et la façon dont on l’est réellement.

Si nous considérons un comédien donnant le même one-man-show sur deux soirées consécutives, et ayant l’impression d’avoir fait une meilleure représentation lors du deuxième spectacle. Il aura tendance à imaginer que les  spectateurs du premier soir auront moins apprécié que ceux du second. En réalité, cette inférence risque d’être inexacte puisque les spectateurs ne peuvent en principe pas comparer les performances des deux soirs. Le comédien a utilisé ses propres états mentaux comme une procuration de ceux des autres.

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Ainsi, nous soutenons dans cet article que les connaissances personnelles (telle que la première représentation du comédien ou encore la profession du linguiste) peuvent biaiser leurs croyances sur la façon dont les autres les voient.

Autrement dit, nous suggérons que les gens ont des difficultés à savoir comment ils sont perçus par les autres simplement parce qu’ils en savent trop sur eux-mêmes !

Des expériences ont été menées par John R. Chambers, Nicholas Epley, Kenneth Savitsky and Paul D. Windschitl dans un article paru en 2008, pour voir quels facteurs influencent nos croyances par rapport à la manière dont les autres nous voient.

Une première expérience prouve que l’expérience antérieure est un de ces facteurs. Dans ce but, des étudiants étaient répartis en deux groupes, les joueurs de fléchettes et les observateurs (le public). En premier lieu, les joueurs effectuaient une partie seuls puis ils étaient observés par le public. Les joueurs devaient alors prédire dans quelle mesure les observateurs les avaient jugés habiles, et à quel point ils seraient impressionnés par leur performance. Ils devaient aussi évaluer leur degré de satisfaction par rapport à leur performance publique ainsi que par rapport à leurs propres espérances.

Quant aux observateurs, ils devaient évaluer la performance du joueur et la façon dont ils étaient impressionnés par sa performance.

Les joueurs ayant le sentiment subjectif de s’être améliorés entre la partie en privé et la partie en public s’attendent à des notes plus généreuses que les autres de la part des observateurs, quel que soit le score qu’ils ont eu au lancer de fléchette en public -qui était bien sûr la seule performance disponible pour les observateurs. Les joueurs se basent donc sur le fait qu’ils se sont améliorés et non sur leur score au jeu pendant la session publique (qui n’est pas forcément bon !).

Dans l’expérience suivante, un deuxième facteur influençant nos croyances par rapport au jugement d’autrui a été mis en évidence par les auteurs : il s’agit de la comparaison de nos performances avec celles des autres.

Les participants devaient résoudre une énigme et à l’issue de cette tâche, l’expérimentateur ramassait les copies, s’absentait et revenait en distribuant à chacun un paquet des tests photocopiés en leur disant qu’il s’agissait des tests de tous les participants. En réalité, chaque paquet contenait la propre copie de chaque participant ainsi que des tests falsifiés de sorte à représenter une performance exemplaire pour cette tâche. L’individu testé croit donc avoir une performance moins bonne que celles des autres. Il y avait deux conditions différentes : soit l’individu pensait que son correcteur évaluerait uniquement sa copie (contexte privé), soit il pensait qu’il n’y avait qu’un correcteur pour toutes les copies (contexte public). Par la suite, les participants devaient évaluer comment chaque participant serait noté. 

Les auteurs ont constaté que les participants de contexte public s’attendaient à être jugé plus sévèrement puisque les correcteurs avaient accès aux copies excellentes (mais falsifiées) des autres. Fait intéressant, ils ont constaté le même phénomène pour les participants de contexte privé malgré que les correcteurs n’aient pas accès aux copies des autres participants (voir figure 1).

Les participants n’ont donc pas du tout pris en compte le caractère privé du contexte dans lequel ils pensaient être jugés. Ils ont donc utilisé la performance des autres pour estimer comment ils allaient être perçus par l’observateur.

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Légende : Nous avons créé un graphique sur base des données de l’expérience 2 de l’article. Nous pouvons observer  que dans le contexte privé et public les participants s’attribuent des notes significativement moins bonnes que ceux de la condition contrôle.

Les auteurs se sont attachés à prouver dans une troisième expérience que les faits inventés nous mettant en scène est un troisième facteur qui biaise la façon dont on croit être perçu par les autres.

Ils ont invités des étudiants à participer à cette expérience. Tout d’abord, les participants étaient aléatoirement assignés à une de trois conditions : une condition dite favorable où on leur demandait d’imaginer des comportements qui leur donneraient une impression désirable, une condition défavorable où on leur demandait d’imaginer des comportements qui créeraient une impression indésirable et une troisième condition contrôle où ils ne devaient pas imaginer de comportement. Ceux de la condition favorable et défavorable avaient donc quelques minutes pour réfléchir à ces comportements. Ensuite, ils étaient invités à converser librement par deux pendant 6 minutes. Après leur conversation, les participants ont prédit l’impression générale que leur interlocuteur pouvait avoir d’eux, puis ils ont évalué leur partenaire sur les mêmes échelles.

Ce qu’ils ont observé, c’est que les instructions des examinateurs ont influencé sur la façon dont les participants se sont attendus à être évalués : ceux de la condition contrôle et favorable s’attendaient à des impressions plus positives que ceux de la condition défavorable même si, en réalité, ils n’ont pas donné une meilleure impression que les autres à leur partenaire. Ceux de la condition favorable ont donc surestimé comment on les jugerait, tandis que ceux de la condition défavorable l’ont sous-estimé. Ce qui implique que les participants ont complètement assimilé ces faux comportements et se sont créé de nouvelles représentations d’eux-mêmes (sur base de ceux-ci). Supposons donc que si  un professeur s’imagine qu’il a déjà donné des conférences excellentes il aura l’impression à son prochain cours que ses étudiants le trouve bon comme enseignant !

Ces trois expériences nous fournissent une bonne raison de croire que nous utilisons nos informations personnelles bien trop souvent à tort.

Selon les auteurs, il y aurait deux raisons majeures à cette utilisation abusive de nos informations privées.

1)      D’abord, nos perceptions  semblent être influencées par les informations personnelles au moment où celles-ci surviennent à notre esprit, ce qui rend difficile pour les gens de reconnaître à quel point leur jugement est faussé.

Une étude non publiée supplémentaire les a conduits à cette interprétation : ils ont demandé à un groupe de participants de comparer leur poids actuel et leur poids de l’année passée. Cette question leur a été posée avant ou après qu’ils aient évalué comment un groupe d’observateurs noterait une photographie de tout leur corps prise d’eux ce jour-là. Les participants à qui on avait posé cette question avant leur prédiction s’attribuaient une note d’attrait corrélée avec leur propre satisfaction de leur poids, ce qui n’est pas le cas des participants auxquels on a parlé de leur poids après leur prédiction!

On peut donc conclure que si on s’est remémoré un évènement il y a peu, l’information est plus accessible et on a tendance à l’utiliser plus facilement pour influencer un jugement (à tort dans ce cas). Ceci représente le principe d’heuristique d’accessibilité.

2)      Deuxièmement, même quand on se rend compte que nos informations personnelles ne sont pas disponibles aux autres, les corrections que l’on s’oblige à faire afin d’être plus objectif sont souvent insuffisantes pour éviter un mauvais jugement.

Ainsi, les auteurs de cet article se sont attachés à démontrer pourquoi les individus ont des difficultés à savoir objectivement comment ils apparaissent aux autres, au moyen d’une explication particulière: les trop grandes connaissances qu’ils ont sur eux-mêmes et dont ils ne parviennent pas à faire abstraction.

Cette explication en est une parmi d’autre. En effet, cet exposé ne dit pas que les gens utiliseront toujours les informations de contexte privé pour déterminer comment ils sont vus pas les autres. Après tout, différentes sources alternatives d’informations existent. Les stéréotypes en sont une.

En effet, selon l’article publié le 12/11/12 dans ce blog « Les stéréotypes échappent-ils à notre conscience? », les stéréotypes s’activent automatiquement suite à une exposition à des personnes appartenant à un groupe sur lequel il y a des croyances partagées. Cela signifie que si l’on met les gens dans une situation où ils doivent prédire les jugements d’étrangers, ils s’attendent à être jugés par ceux-ci au travers des croyances qu’ils ont sur eux.

Nous pouvons illustrer cela avec une scène dans laquelle un européen et un japonais (que l’on imagine pudique concernant ses états d’âme) sont assis côte à côte au cinéma: à la fin du film, alors que l’européen pleure à chaudes larmes, il imagine que son voisin les yeux secs pense de lui qu’il devrait apprendre à contrôler ses émotions.

Vous voilà avertis ! Dorénavant, pensez-y à deux fois avant d’imaginer ce que l’on pense de vous… ou alors n’y pensez pas.

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Références bibliographiques:

John R. Chambers, Epley, N., Savitsky, K., & Windschitl, P. D. (2008). “Knowing too much: Using private knowledge to predict how one is viewed by others.” Psychological Science, 19, 542-548.

Klein, O. (2012). Syllabus de Cognition sociale. Bruxelles, Presses Universitaires de Bruxelles. 43-44.

« Les stéréotypes échappent-ils à notre conscience? » publié le 12/11/12 sur le blog Homo Sociabilis : https://cognitionsocialeulb.wordpress.com/2012/11/12/les-stereotypes-echapent-ils-a-notre-conscience/

Images:

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