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L’étude suivante vient du constat d’un grand paradoxe. Nous sommes plus de 200 ans après la fin du siècle des lumières et plus grand monde ne croit au destin. Pourtant, la plupart d’entre nous continue à éviter de le forcer car cela porte malchance ! Vous pensez que ce n’est pas votre cas ? Aux caisses du supermarché, dans la file la plus lente, n’avez vous jamais senti une force en vous qui vous empêchait de quitter cette file pour en rejoindre une autre ? Vous êtes persuadé que c’est à l’instant où vous quitterez cette file que celle-ci va se mettre à accélérer, victime d’un coup du sort. Nous allons tenter de comprendre pourquoi votre esprit forme de telles croyances…

Selon Epstein et al., il existe deux systèmes de croyances qui s’opposent. Il y aurait dans notre esprit comme un conflit entre d’une part, nos capacités de raisonnement rationnel, et d’autre part, notre intuition. Bien que la raison ne nous permette pas d’expliquer quels mécanismes pourraient faire qu’il y aura plus de risques de se faire contrôler précisément le jour où on n’aura pas de ticket de transport, l’intuition est plus forte et l’on croit implicitement à cette hausse de probabilité. C’est ce système de croyances qui nous fait dire « L’autre jour je n’ai pas pris mon parapluie, et comme par hasard, c’est ce jour là qu’il a plu ! », ce qui sous-entend que ce n’est justement pas « par hasard » que c’est arrivé, mais que c’est un coup du sort.

Ce conflit entre raison et intuition est parfaitement bien illustré par une expérience de Denes-Raj et Epstein. Les participants gagnaient s’ils piochaient un haricot blanc dans une boite contenant des haricots blancs et des haricots rouges. Les participants étaient tout à fait capables de dire qu’ils avaient plus de probabilités de tomber sur un haricot blanc lorsqu’ils piochaient dans la boite avec 1 haricot blanc et 9 haricots rouges que dans la boite avec 8 haricots blancs et 92 haricots rouges. Malgré ce raisonnement logique, ils ne pouvaient pas s’empêcher de tenter leur chance avec la boite contenant 8 éventuels haricots gagnants, plutôt qu’un seul… La croyance que forcer le destin porte malchance relève du même dualisme entre raison et intuition.

Nous pensons que la sensation d’intuition s’explique par l’effet de deux processus mentaux automatiques. Le premier fait que notre attention est mieux retenue par ce qui est négatif que par ce qui est positif, ceci explique aussi le phénomène de « l’aversion à la perte » : l’homme préfère avoir Nous pensons que la sensation d’intuition s’explique par l’effet de deux processus mentaux automatiques. Le premier fait que notre attention est mieux retenue par ce qui est négatif que par ce qui est positif, ceci explique aussi le phénomène de « l’aversion à la perte » : l’homme préfère avoir 75% de chance de perdre 1 000 euros et 25% de chance de ne rien perdre plutôt que d’être certain de perdre 750 euros. C’est à dire que notre esprit est tellement ancré sur le sentiment négatif que produirait une perte qu’il préfère encore la différer avec le risque qu’elle augmente plutôt que de se la voir infliger tout de suite. Or, imaginer se retrouver sous la pluie de bon matin est désagréable, mais imaginer se retrouver sous la pluie alors qu’on a hésité le matin à emporter son parapluie est encore plus désagréable. L’imagination se fixe alors sur cette probabilité particulièrement désagréable du futur.
Le deuxième processus mental automatique qui peut expliquer cette sensation d’intuition est représenté par ce qu’on appelle en cognition sociale, « l’heuristique d’accessibilité ». Une heuristique est un raccourcis cognitif automatique qu’on utilise dans des situations d’incertitude, c’est un jugement de probabilité basé sur des informations peu valides. Parmi ces heuristiques dont nous faisons usage quotidiennement, il y a l’heuristique d’accessibilité. Grossièrement, elle se définie par le fait qu’un évènement facilement accessible dans notre mémoire est automatiquement considéré comme fréquent. Voici un exemple :

  • Tentez de générer le plus de mots possibles commençant par la lettre « R »
  • Ensuite, tentez de générer le plus de mots possibles ayant la lettre « R » en 3e position
  • A votre avis, les mots commençant par la lettre « R » sont ils plus fréquents que ceux ayant la lettre « R » en 3e position ?

Vous avez sans doute automatiquement l’intuition que les mots commençant par la lettre « R » sont plus fréquents que les autres car il vous a été plus facile de les générer dans votre esprit : ils étaient plus « accessibles ». C’est pourtant une heuristique car c’est une intuition qui n’est pas basée sur des données valides et qui a d’ailleurs de grandes chances d’être erronée. Un autre exemple est celui des assurances qui utilisent l’heuristique d’accessibilité de leurs clients afin de les convaincre que tel sinistre a de fortes probabilités de survenir. En effet, il suffit de stimuler votre imagination en vous rappelant qu’il est possible que vous vous cassiez le bras en faisant du ski pour que cet évènement vous paraisse tout à coup très probable, vous prenez donc l’assurance alors que cela ne vous serait pas venu à l’esprit avant qu’on vous en parle ! Imaginer un évènement augmente donc son accessibilité en mémoire ainsi que le sentiment subjectif de sa probabilité d’apparition.

Ces deux phénomènes mis ensemble expliquent bien pourquoi nous pouvons avoir la forte intuition que le destin va nous jouer un tour. Nous fixons notre imagination sur un événement pourtant peu probable mais dont l’évocation nous est particulièrement désagréable, et notre esprit en fait alors quelque chose de certain, par un biais d’accessibilité. Voilà pourquoi vous restez piqué planté dans votre file d’attente la plus lente, sans oser changer de file malgré que vous ne croyez pas au destin, au diable ou aux coups du sort.

Miller et Tailor donnent une explication similaire à la réticence qu’on les gens à modifier le « statu quo » des choses. Le statu quo fait référence à une situation figée, d’où vient l’expression « il faut maintenir le (ou revenir au) statut quo ». En cognition sociale, le biais de statu quo illustre la résistance au changement. C’est encore un processus mental automatique, qui cette fois fait apparaître une nouveauté comme plus risquée qu’avantageuse. Ainsi, lors d’un examen de type QCM, vous serez réticents à modifier votre réponse initiale. L’exemple du changement de file d’attente correspond aussi bien au biais de statu quo. L’explication de ce biais par Miller et Tailor est la même que celle donnée plus haut pour la résistance à « forcer le destin », mais ces auteurs ajoutent une information explicative supplémentaire. Ils partent du principe que nous nous en voulons très fort lorsque notre choix se révèle être le mauvais et que les souvenirs d’auto-réprobation sont sur-représentés dans la mémoire. Les gens finissent alors par croire que les aboutissants négatifs sont les plus fréquents, toujours par un biais d’accessibilité.

Notre étude se base sur l’explication de Miller & Tailor, cependant nous divergeons sur deux points. Premièrement, ce ne sont pas seulement les aboutissants négatifs des actions qui ont modifié le statu quo des choses qui sont vécus comme particulièrement désagréables, toutes conséquences négatives des actions qui ont « tenté le diable » sont aussi perçues comme particulièrement désagréables. « Tenter le diable » signifie au sens large « faire quelque chose de risqué ou de dangereux », tel partir sans fermer la maison à clé ou faire du skateboard sans casque, donc ne pas être préparé aux risques éventuels auxquels l’univers nous expose. Néanmoins, ce terme « tenter le diable » fait aussi référence à une notion religieuse puisqu’il signifie littéralement que les aboutissants négatifs de nos actions sont dus à une offense faîte aux dieux. Nous serions donc punis par les dieux (ou par le diable) lorsque nos actions sont trop audacieuses ou trahissent le fait que nous sommes présomptueux vis à vis de la positivité des aboutissants de nos actions. « Ne t’avances pas trop vite ! », dit-on à celui qui anticipe sa réussite. Il paraît qu’un commentateur de football qui présume la victoire future d’une équipe sur base d’un sans faute apporte la malchance sur l’équipe, il vaut mieux ne pas trop s’avancer. Autrement dit, spéculer sur le prolongement d’un succès porte la poisse. Et en effet, cette croyance-ci n’est pas occasionnée par la modification du statu quo des choses ! Pourtant, lorsqu’on a spéculé sur notre réussite, un échec suivant un « sans-faute » est particulièrement douloureux.

Deuxièmement, les processus mentaux explicatifs évoqués par la théorie de Miller & Tailor sont rétrospectifs tandis que les nôtres sont prospectifs. En effet, selon eux, ce sont les expériences passées négatives qui conditionnent notre mauvais pressentiment à propos des actions futures, alors que nous pensons que le phénomène a lieu même en l’absence de référence dans notre mémoire, c’est à dire dans le cas où la situation ne s’est encore jamais présentée et n’a même jamais été envisagée ! Un élève qui a toujours fait ses devoirs est tout de même capable de ressentir à quel point il serait désagréable de se faire interroger le seul jour il ne les aura pas fait. Ainsi, lorsque ce jour arrivera, il sera certain que la probabilité qu’il soit interrogé ce jour sera bien plus forte que les autres jours.

En résumer, nous faisons l’hypothèse que les gens surestiment la probabilité d’apparition de conséquences négatives suite à un comportement qui « tente le diable » car ils sont amenés à se focaliser sur les alternatives négatives, ce qui rend ces alternatives plus accessibles et augmente le jugement subjectif de leur probabilité d’apparition. Après ces réflexions théoriques, nous vous présentons les avancées que nos études empiriques ont permises. Parmi celles-ci, une expérience tente de mettre en lumière l’explication causale entre accessibilité et jugement de probabilité. Pour cette expérience, nous avons écrit quelques petits scénarios dans lesquels Julie présente un comportement qui tente ou non le diable, et nous les avons fait lire à nos participants sur des écrans d’ordinateurs. La première partie du scénario est la même dans les deux conditions, seule la fin diffère. Par exemple, Julie veut sortir et sait qu’il risque de pleuvoir, soit elle emporte son parapluie, soit elle le laisse. Ensuite, la fin de l’histoire est présentée aux participants : il pleut des cordes et Julie a besoin de son parapluie. Ils doivent alors juger de la probabilité de cette fin, de « tout à fait probable » à « pas du tout probable », c’est ainsi que nous mesurions le jugement de probabilité. Il nous fallait aussi manipuler l’accessibilité de l’aboutissement négatif, c’est à dire le fait que les participants aient ou non à l’esprit l’évènement « pluie ». Nous avons donc mis en place un système d’amorçage subliminal en faisant apparaître un mot juste avant de faire apparaître la fin de l’histoire, la durée d’apparition du mot amorce étant juste assez longue pour que le mot soit traité par le cerveau du participant mais pas assez pour que ce dernier en soit conscient. Le mot amorce était soit le mot « pluie », l’évènement était alors accessible dans l’esprit du participant, soit un pseudo-mot contrôle tel que « jtoui ». Voici le graphique présentant nos résultats :

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On peut donc voir que l’accessibilité à l’évènement « pluie » a une réelle influence sur le jugement de probabilité qu’il pleuve. Dans le cas où Julie ne tente pas le diable et prend son parapluie, les participants jugent qu’il est plus probable qu’il pleuve si on leur a présenté en amorce le mot  « pluie ». Dans le cas où Julie tente le diable et ne prend pas son parapluie, il n’y a pas de différence entre les deux amorçages puisque c’est le fait même que Julie tente le diable qui augmente l’accessibilité de l’évènement « pluie » dans la tête du participant, le jugement de probabilité qu’il pleuve est alors aussi élevé que l’on montre une amorce « pluie » ou contrôle. Les résultats viennent appuyer le rôle de l’accessibilité comme déterminant de la croyance que les gens ont sur la probabilité d’apparition d’aboutissements négatifs à la suite de comportements qui tentent le diable.

En dépit du fait de savoir explicitement que forcer le destin ne change pas la probabilité d’être confronté à un événement négatif, les réponses données par les participants reflètent malgré tout leurs croyances instinctives. En effet, nos recherches ont montré que ces croyances s’expriment dans des situations concrètes non hypothétiques, certaines de nos études montrent même qu’elles sont assez prégnantes pour occasionner des conséquences financières. Le travail présenté ici confirme l’existence d’une pensée déraisonnable automatique, que l’individu reconnaît explicitement comme tel. Les sociétés jouent peut-être un rôle dans le maintien des croyances partagées qui associent l’orgueil démesuré, l’avidité ou encore d’autres conduites considérées comme immorales à des conséquences négatives. Cependant, quelque soit la culture,  ces automatismes sont les mêmes et relèvent plutôt de biais cognitifs universels. Gardons ça à l’esprit la prochaine fois qu’on hésite à s’encombrer d’un parapluie !


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Source :
Jane L.; Gilovich, T.. Why people are reluctant to tempt fate. Risen, Journal of Personality and Social Psychology, Vol 95(2), Aug 2008, 293-307.

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