« White men cant’ jump »: ce titre vous évoque peut-être ce film culte réalisé par Ron Shelton et sorti en 1992 qui aborde de façon humoristique le problème du racisme. L’histoire se déroule en Californie où, Billy Hoyle, seul blanc parmi tous les joueurs noirs de basketball urbain, débarque un jour. Il semble alors être une proie facile pour ces joueurs noirs qui fréquentent quotidiennement le terrain de Venice Beach. Mais, Billy, qui cache bien son jeu, finit par s’associer avec Sydney Deane suite à sa victoire contre ce champion local. Cette association leur permet alors de s’enrichir en surprenant leurs adversaires grâce au niveau de jeu de Billy, petit blanc jusque-là connu de personne. Une amitié solide naît finalement entre ce noir et ce blanc dont les performances sur le terrain remettent en question le stéréotype des spectateurs selon lequel les hommes blancs ne possèdent pas les mêmes capacités physiques que les hommes noirs.

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  Tout d’abord qu’est-ce qu’un stéréotype racial ? Un stéréotype de type racial consiste en des croyances incomplètes et surgénéralisées auxquelles adhère une personne vis-à-vis d’un groupe social particulier. Le spectateur sensible au stéréotype s’attend, dès lors, à des comportements spécifiques de la cible de type « si le joueur de basket est blanc, il ne peut certainement pas sauter assez haut pour marquer un panier ».  Par conséquent, quel que soit le comportement de la cible, l’interprétation de ses actes par le témoin sera de toute manière influencée de telle sorte qu’ils rentrent dans les critères de son stéréotype.

Ainsi, les stéréotypes raciaux mènent souvent à des évaluations inexactes qui peuvent causer de la discrimination. En effet, le problème survient, par exemple, quand les sujets déduisent que les caractéristiques de la race causent des différences au niveau des performances athlétiques.

Les stéréotypes raciaux qui peuvent être formulés à l’encontre des athlètes noirs et blancs dans un contexte sportif n’ont pas été sujets à beaucoup d’expériences. Seulement quelques auteurs comme Davin et Baker (1991) s’y sont risqués et ont alors découvert que les attributs assignés à la catégorie  raciale des noirs comprenaient les termes «pas intelligents» et «prétentieux».

Certains éditeurs ainsi que des commentateurs sportifs ont également émis des stéréotypes raciaux à l’égard des athlètes noirs et blancs dont les deux croyances principales peuvent se résumer comme ceci « Les blancs sont intellectuellement supérieurs et ont une meilleure éthique du travail que les noirs» et «les athlètes noirs ont plus de capacités physiques naturelles que les athlètes blancs».

Afin de démontrer que le stéréotype concernant les performances athlétiques a une influence sur la façon dont les joueurs noirs et blancs sont perçus lors d’une performance athlétique, des procédures de confirmation perceptuelle sont utilisées. Celles-ci fournissent alors une stratégie utile pour examiner si les attentes stéréotypées altèrent significativement les interprétations d’un sujet percevant le comportement d’une personne cible. C’est ce qu’a cherché à mettre en évidence l’étude de Jeff Stone, Zachary W. Perry et John Darley.

Leur expérience avait ainsi comme objectif d’examiner la confirmation perceptuelle de stéréotypes raciaux visant les joueurs de basketball noirs et blancs quand leur appartenance raciale et leur degré athlétique étaient mentionnés.

Source:  http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/0/07/Basketball.jpg

Pour cela, ils ont demandé à 51 participants, principalement de race blanche, d’évaluer les attributs et la performance d’un joueur vedette de basketball après avoir écouté un enregistrement de 20 minutes d’un match de basket de division 1. Pour la moitié des participants, le joueur était décrit comme étant blanc tandis que pour l’autre moitié, celui-ci était décrit comme étant noir. Ensuite, les expérimentateurs ont fourni aux participants une photo qui leur permettait d’évaluer les performances physiques des athlètes. Pour la moitié d’entre eux, la photo représentait une personne noire ou blanche relativement non-athlétique alors que l’autre moitié recevait la photo d’un individu également noir ou blanc ayant l’air plutôt athlétique. Les participants devaient ensuite remplir un questionnaire afin de fournir des estimations sur les capacités athlétiques de la cible, sa performance individuelle et sa contribution à la performance de l’équipe.

Les résultats obtenus par Jeff Stone, Zachary W. Perry et John Darley semblent confirmer l’hypothèse de départ selon laquelle il y aurait utilisation de stéréotypes raciaux quand il y a évaluation de la performance en basketball des athlètes noirs ou blancs. En effet, les observateurs ont tendance à considérer les athlètes noirs comme dotés de plus grandes capacités physiques, contribuant plus au jeu de l’équipe et possédant des aptitudes innées pour le basketball. Les blancs, par contre, présenteraient moins de capacités physiques et moins de talent mais peuvent néanmoins contribuer au bon déroulement du jeu grâce à des aptitudes compensatoires. En effet ces joueurs non-athlétiques seraient caractérisés par une plus grande intelligence et fourniraient de plus grands efforts sur le terrain confirmant ainsi la croyance selon laquelle le blanc compenserait sa plus faible aptitude athlétique par l’intelligence et l’effort. C’est ce que les auteurs appellent «stéréotype compensatoire». Ce stéréotype vise particulièrement les joueurs blancs qui, malgré leur manque de capacités physiques, présentent un bon jeu sur le terrain de basketball. On remarque que, sur ces points, les résultats semblent confirmer les critiques émises par les commentateurs et éditeurs sportifs.

Par ailleurs, les résultats obtenus suite à cette expérience semblent remettre en question certaines conceptions actuelles telles que l’« erreur d’attribution fondamentale » (Pettigrew, 1979) qui aborde les processus d’attribution qui sont faits à l’encontre de l’endogroupe ou de l’exogroupe  (Pettigrew, 1979). Précisons ici que l’exogroupe se compose spécifiquement d’individus ne faisant pas partie de notre groupe d’appartenance et l’endogroupe d’individus que nous considérons comme faisant partie de notre groupe d’appartenance.

D’autre part, on remarque dans cette étude, que l’utilisation du stéréotype compensatoire semble être propre aux joueurs blancs. En effet, un joueur blanc non athlétique sera évalué comme semblant plus intelligent et faisant plus d’effort mais ce ne sera pas le cas pour le joueur noir non athlétique qui sera perçu comme moins intelligent et fournissant moins d’effort.

En outre, il apparaît qu’un certain nombre de facteurs peuvent être à l’origine de certains résultats faibles ou incohérents. Parmi ces facteurs, on remarque que certaines informations seraient considérées comme plus diagnostiques et auraient donc plus d’impact ce qui influencerait nettement notre perception des sujets qu’ils soient blancs ou noirs. Ces informations interféreraient avec les informations pertinentes présentes dans les photographies et influenceraient la perception des participants. Cependant, on peut imaginer que l’image que l’on se fait d’un joueur face à une photographie est probablement fort proche de celle que l’on se ferait dans la réalité. C’est pourquoi ces résultats présentent aussi une «grande validité écologique». De plus certaines informations seraient considérées comme des indicateurs plus concrets que d’autres, ce qui influencerait également la perception des participants. Cela est, par exemple, le cas de données statistiques du dernier match du sujet. Ceci pourrait donc expliquer le fait que les observateurs sont assez précis quand ils décrivent le jeu des joueurs noirs et blancs et ne perçoivent pas de différences significatives entre eux. Finalement, on pourrait également fournir une explication didactique, selon laquelle les participants étant explicitement invités à décrire le jeu sont plus motivés à le faire de manière précise.

Cependant, l’utilisation d’un stéréotype quant à la contribution d’un joueur à l’équipe tend à être atténuée lorsque de l’information individuelle sur la cible est disponible. Par contre, si l’information sur l’individu est inutile pour générer des jugements sur la cible, les stéréotypes sont plus susceptibles de dominer le traitement subséquent du comportement de celle-ci. Ces résultats suggèrent donc que si les participants reçoivent des informations concernant le joueur, les stéréotypes raciaux peuvent être atténués.

Fig. 1 et 2 : « Les observateurs ont tendance à considérer les athlètes noirs comme dotés de plus grandes capacités physiques ».

Fig 3 et 4 : «Les blancs (…) seraient caractérisés par une plus grande intelligence et fourniraient de plus grands efforts sur le terrain».

En conclusion, cette expérience a permis de préciser l’impact des processus généraux de confirmation perceptuelle des stéréotypes raciaux dans le milieu sportif. Suite à cette découverte, nous pouvons nous demander jusqu’à quel point ceux-ci peuvent avoir une influence sur notre perception et notre interprétation des comportements d’autrui. Sont-ils susceptibles d’altérer la perception des entraîneurs et des personnes responsables de l’avenir des athlètes? En effet, il apparait que les stéréotypes raciaux auraient plus d’impact lors de prises de décision rapides et lourdes de charges cognitives. Cela influencerait alors le traitement de l’information sur les performances des sujets.

De plus, ces stéréotypes présentent une certaine subtilité, ce qui pourrait expliquer leur persistance. Cette subtilité s’exprime par le fait que ces stéréotypes raciaux ne nient pas que les individus blancs ou noirs peuvent réussir avec succès, mais ils affirment plutôt que les causes à l’origine de ce succès sont différentes.

Dès lors, bien qu’il s’agisse ici de stéréotypes et non de racisme, il nous semble intéressant de faire un parallèle avec le terme de racisme dit «subtil» (selon l’appellation de Jacques-Philippe Leyens dans son livre «Sommes-nous tous racistes?»), celui-ci étant ancré dans l’esprit d’individus qui « très sincèrement croient ne pas être racistes, mais laissent échapper leurs véritables attitudes inconscientes – racistes – lors de circonstances favorables ». Il est probable que cette forme de racisme se produise suite à des stéréotypes intériorisés en chacun de nous et pouvant s’exprimer à travers des attitudes plutôt que des actes.

Pour finir, ce qui a été dit précédemment nous amène à penser qu’il serait intéressant d’étendre le champ d’étude à d’autres domaines que celui du sport. Ainsi dans le milieu du travail, observerons-nous une évaluation de la performance des individus différente en fonction de leur groupe d’appartenance ? Les individus d’origines africaines, maghrébines, d’une minorité ou tout simplement ne faisant pas partie du groupe d’origine de l’embaucheur pourraient-ils avoir plus de difficultés à obtenir un emploi ou à le conserver ?

Références bibliographiques :

–          Jacques-Philippe Leyens. (2012). «Sommes-nous tous racistes ?». Wavre : Mardaga, 60p.

–          Jeff Stone, Zachary W. Perry, John Darley (1997). “White Men Can’t Jump”: Evidence for the perceptual Confirmation of Racial     Stereotypes Following a Basketball Game. Basic and applied social psychology, 79(3), 291-306.

–          LOCKSLEY, A., BORGIDA, E., BREKKE, N. & HEPBURN, C. (1980). Sex Stereotypes and Social Judgment, Journal of Personality and Social Psychology, Vol. 39, N.5, 821-831.

–          Source de l’image: http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/0/07/Basketball.jpg

–          Ron Shelton. (1992). “Les blancs ne savent pas sauter”. http://www.youtube.com/watch?v=5KhmMd4cfm4

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