«  Les hommes sont plus doués pour les mathématiques que les femmes.»

Cette petite phrase bien connue a pourtant de grandes conséquences : peu de filles dans les filières scientifiques et techniques, donc peu de femmes dans les métiers scientifiques. Ces stéréotypes, croyances concernant les caractéristiques partagées par les membres d’un groupe social, sont très puissants, omniprésents et souvent négatifs pour le public ciblé. Ici, il influence la perception des hommes sur les compétences en mathématiques des femmes, mais également celle des femmes à l’égard d’elles-mêmes. Ce qui  impacte leurs compétences réelles. On parle alors de prophétie auto-réalisatrice, affirmation qui induit des comportements qui tendent à la valider.

Mary Pipher, (voir «on ne nait pas mathématicienne, on le devient ») explique que jusqu’à la puberté, les scores en mathématiques des filles et des garçons sont équivalents. Pour elle, c’est à ce moment que les stéréotypes commencent à  influencer leur perception d’eux-mêmes  et de leurs compétences.

Dans une étude influente, Steele et Aronson (1995),cités par Krendl et autres (2008), ont montré que le fait de rappeler aux individus un stéréotype négatif concernant leur groupe social dans un domaine spécifique a tendance à diminuer leurs performances lors d’une tâche en rapport avec celui-ci. Par exemple, le fait pour les Afro-Américains d’avoir conscience du stéréotype qu’ « ils sont moins intelligents que les Blancs »  diminue leurs performances dans des tâches où l’intelligence est évaluée. Il s’agissait, dans ce cas, de tests de raisonnement verbal et de lecture. Les auteurs décrivent la menace du stéréotype comme des situations dans lesquelles des membres de groupes stigmatisés sont conscients  du fait qu’ils pourraient être évalués  en fonction des stéréotypes négatifs entretenus au sujet de leur groupe et craignent de confirmer ces attentes stéréotypées. Ce point-ci était déjà abordé dans un article précédent  (voir article Effets négatifs des  stéréotypes : le concept de l’individualisation).

Enfin, ces stéréotypes ont un effet sur l’identité même de la femme stéréotypée et sur la façon dont elle se perçoit. C’est ce qu’on appelle la contrainte intériorisée : le stéréotype est intégré à l’identité de l’individu et influencera son comportement (voir On ne naît pas mathématicienne, on le devient.).  Tout ceci se répercute donc sur leur scolarité puis leur vie professionnelle et même dans une certaine mesure dans leur vie privée.   Ainsi, non seulement, les femmes n’ont pas toutes accès aux domaines qui les intéressent  mais ces filières sont également  privées d’une grande partie de la main d’œuvre et des idées qu’elles pourraient apporter. Or, comme le dit Rosalyne Yallow, Prix Nobel de Physiologie-médecine en 1977, « Le monde ne peut se permettre de perdre la moitié de ses talents s’il veut résoudre les nombreux problèmes qui l’assaillent ».

Il suffit de regarder ce blog pour se rendre compte que «le stéréotype », et plus particulièrement ses effets, font l’objet de nombreuses études et actions. Pourtant, dans une société où la politique d’égalité hommes-femmes est de mise, les proportions restent tout de même très différentes dans les domaines scientifiques. Nous ne donnerons pas de chiffres mais de plus amples informations sont disponibles ici :

http://www.femmesetsciences.fr/Documentation/Livret_IDrecues2011.pdf

Il parait donc important de mieux comprendre les mécanismes qui sous-tendent les stéréotypes  afin d’adapter nos techniques pour pallier ce phénomène.

Quels seraient  les effets du stéréotype selon lequel les femmes sont moins fortes en maths que les hommes du point de vue cognitif ?

La recherche comportementale récente  suggère l’implication de  la mémoire de travail et l’anxiété, dans la  diminution de performance associée à la menace du stéréotype (Beilock, Jellison, Rydell , Mc Connell et Carr (2006) ; Osborne (2001) ; Pronin, Steele et Ross (2004) ; Schmader (2002 ); Schmader et Johns (2003) cités par Krendl et autres (2008)). Rappelons que la mémoire de travail est la partie du système cognitif où sont stockées et traitées les informations pendant une courte durée.

Schmader et Johns (2003), cités par Krendl et autres (2008), ont également constaté que sous la menace stéréotypée, les femmes montraient  une plus faible capacité de stockage en mémoire de travail et une dégradation de leurs performances lors d’une tâche difficile en mathématiques en comparaison à des femmes qui n’avaient pas conscience du stéréotype.

 

A quoi serait dû ce déficit ?

Plusieurs hypothèses sont défendues ( citées par Krendl et autres (2008)).

Cadinu, Maas, Rosabianca et Kiesner (2005), ont démontré que les femmes, sous la menace du stéréotype,  éprouvent des pensées négatives vis-à-vis des mathématiques en exécutant des tests de maths difficiles. Selon eux, de telles pensées consommeraient les ressources de mémoire de travail et affaibliraient par conséquent leurs performances.

Skaquaptewa et Mischa (2003) quant à eux, ont démontré que les femmes qui pensaient devoir passer leur examen  devant une pièce remplie d’hommes ont une moins bonne performance  que celles qui pensaient devoir le passer dans une pièce remplie de femmes  où il n’y aurait donc pas eu  de menace du stéréotype. Face à des résultats similaires, Inzlicht et Ben-zeev (2003) pensent que la menace du stéréotype augmente l’anxiété qui, par la suite, diminuerait les performances des femmes.

La troisième hypothèse lie les deux précédentes : la menace du stéréotype causerait de l’anxiété faisant ainsi naître des pensées négatives par rapport aux maths, ce qui diminuerait la mémoire de travail (Beilock, Rydell et McCornell, 2007). Les déficits de mémoire de travail accompagneraient donc la menace du stéréotype parce que la menace intensifierait la conscience et les inquiétudes vis-à- vis du stéréotype.

Ces différents points de vue suggèrent que la mémoire de travail et l’anxiété influencent nos performances sous la menace du stéréotype mais ne s’accordent pas tout à fait sur les processus mis en jeu.

Les effets du stéréotype en image

Krendl, Richeson, Kelley et Heatherton (2008), dont nous allons présenter l’étude, ont utilisé l’ Imagerie par Résonance Magnétique (IRM) afin de mettre en évidence les processus neuraux engagés dans l’exécution d’une tâche mathématique en présence ou non  de la menace du stéréotype. L’IRM est une technique d’imagerie médicale qui permet notamment de mesurer l’activité des différentes parties du cerveau durant une tâche donnée.

Comment ont-ils procédé ?

Ils ont recruté des femmes pour qui  leur propre réussite en math est importante. Elles ont été  divisées en deux groupes : un groupe menacé par le stéréotype et un groupe contrôle.

L’expérience a été réalisée en deux étapes, toujours sous IRM.

Dans un premier temps  les sujets ont  catégorisé des mots sans rapport avec le stéréotype  (en les associant aux catégories suivantes :  fleurs , insectes, agréable et désagréable). Ils ont ensuite dû résoudre des problèmes de mathématiques.

Dans un second temps, les participantes ont à nouveau effectué une tâche de catégorisation. Dans le groupe menacé,  l’expérimentateur leur a demandé d’évaluer leurs  attitudes par rapport aux mathématiques en leur expliquant que « la recherche a montré des différences de genre dans les compétences et performances en mathématiques ».  Ces instructions ont servi à induire la menace du stéréotype. Les femmes ont donc classé des mots selon qu’ils appartenaient aux catégories suivantes: maths, arts, hommes et femmes. Ceci a permis de renforcer les stéréotypes de genre sur les mathématiques. Dans la condition contrôle, les participantes ont effectué une tâche de catégorisation portant sur leurs convictions politiques. Elles n’ont donc pas été exposées à un stéréotype de genre concernant les compétences en mathématiques. Alors, les deux groupes ont  à nouveau été soumis à un test de mathématiques similaire au premier.

Qu’ont-ils trouvé ?

Les résultats (voir figure 1) montrent d’une part qu’au fil du temps, les sujets non soumis au stéréotype améliorent leurs performances : ils répondent plus vite et plus justement. Et d’autres part, que les individus conscients du stéréotype  voient leurs performances se détériorer  après l’induction de celui-ci: moins de bonnes réponses.

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Fig.1 Taux de réponses correctes aux tests mathématiques selon qu’ils aient été passés dans la première (temps 1) ou la deuxième étape de l’expérience (temps 2) par les sujets du groupe contrôle ou menacé.

De plus, sur la figure 2, on peut voir dans le groupe contrôle une hausse de l’activation des régions cérébrales impliquées dans les apprentissages mathématiques tels que les calculs (Dehaene, Spelke, Pinel, Stanescu, et Tsivkin, 1999), les représentations spatiales des nombres (Gobel, Walsh, et Rushworth, 2001), et la rotation mentale (Halari et autres (2006), cités dans Krendl et autres (2008)). Ce sont principalement les cortex préfrontal  et pariétal gauches  ainsi que les circonvolutions angulaires bilatérales qui se trouvent activées. Cette activation expliquerait l’amélioration des performances du groupe contrôle et la détérioration de celles du groupe menacé durant le test.

Fig.2 Activation du cortex préfrontal gauche durant les deux tests mathématiques (temps 1 et 2) pour les groupes contrôle et menace.

Enfin, la figure 3 montre que dans le groupe menacé  la zone impliquée dans le traitement des émotions, le cortex cingulaire antérieur ventral (vACC), s’active après l’induction de la menace du stéréotype. Ceci n’est pas le cas pour le groupe contrôle, pour qui l’activité dans cette région n’est pas modifiée.

Fig.3 Activation du cortex cingulaire antérieur ventral durant les deux tests mathématiques (temps 1 et 2) pour les groupes contrôle et menacé.

Quel rôle joue le vACC ?

Le vACC  serait engagé dans  l’évaluation des informations chargées émotionnellement et  dans l’initiation d’un processus  de régulation émotionnelle (Bush, Lulu et Posner (2000) cités par Krendl et autres (2008)). De plus, Somerville, Heatherton, et  Kelley  (2006), cités par Krendl et autres (2008) , ont démontré que cette même région est sensible à la rétroaction sociale, telle que le rejet social. Ce que l’on peut  rapprocher de l’étude de Moran, Macrae, Heatherton, Wyland, et Kelley (2006), toujours cités par Krendl et autres (2008), qui ont constaté que le vACC servait à évaluer la valence des mots que les sujets percevaient comme  représentatifs d’eux-mêmes. Il est donc logique que celui-ci s’active lorsque les femmes ont conscience qu’elles sont engagées dans une tâche pour laquelle « on sait » qu’elles ne sont pas douées.

Donc, qu’est-ce que les auteurs ont trouvé ?

L’ étude de Krendl, Richeson, Kelley et Heatherton (2008)  apporte donc  deux éléments importants : le premier est que la menace du stéréotype n’augmente pas nécessairement les demandes en mémoire de travail . C’ est démontré par le fait que les régions impliquées dans la mémoire de travail ne sont pas plus intensément  activées après avoir exposé les participantes au stéréotype.

Le second réside dans le fait  que la menace du stéréotype active les régions impliquées dans le traitement de l’information sociale et émotionnelle. On peut alors supposer que l’activation de ces régions se fait aux dépens de celles impliquées dans la mémoire de travail, comme l’ont suggéré Beilock et autres (2007) que nous avons présentés précédemment.

Et pour la suite ?

Il serait bon de savoir, si l’importance d’avoir de bonnes performances en maths pour les sujets a eu un effet. L’effet du stéréotype aurait-il été  aussi important pour des femmes qui s’intéressent moins aux mathématiques  ou pour celles dont l’appartenance à la catégorie « femme » est moins importante ?  Comme le montre l’étude de Shih M., T. L. Pittinsky et N. Ambady (1999) dans laquelle ils expliquent que les femmes asiatiques seraient moins affectées par les stéréotypes de genre parce qu’elles se considèrent  d’abord comme étant « asiatiques » contrairement à celles, qui se considèrent avant tout comme étant « femme ».

Afin de comprendre  comment les stéréotypes nous influencent, il serait intéressant de voir si ce phénomène est généralisable à d’autres stéréotypes que celui  des capacités des femmes en mathématiques. Le vACC est-il activé face à d’autres menaces du stéréotype ? Les hommes étant considérés comme moins émotifs que les femmes ( voir l’article à ce sujet : Existe-t-il un lien entre les stéréotypes de genre et la perception de nos émotions et stress ?), on pourrait alors penser que cette région serait moins activée et par conséquent que le stéréotype aurait un impact plus faible. Ce n’est pourtant pas ce qu’on remarque au premier abord dans un auditoire littéraire où les hommes sont une espèce en voie de disparition…

Bibliographie

  •  D. Augustin-Vécrin, A. Boisseau, C. Hermann, M . Moutaud, E. Nakache, N. Roinel, V. Slovacek-Chauveau, M. Therre, C. Vidal. (2006) Au-delà des idées reçues. Femmes et sciences.

Voici le lien pour ceux qui seraient intéressés :

http://www.femmesetsciences.fr/Documentation/Livret_IDrecues2011.pdf

  • Klein O. (2012), syllabus de  Cognition sociale. Bruxelles : Presses universitaires de Bruxelles  (p. 108)
  • Anne C. Krendl, Jennifer A. Richeson, William M. Kelley and Todd F. Heatherton. (2008). The Negative Consequences of Threat : A Functional Magnetic Resonance Imaging Investigation of the Neural Mechanisms Underlying Women’s Underperformance in Math. Psychological Science  19: 168
  • Shih, M., T. L. Pittinsky and N. Ambady (1999) Stereotype Susceptibility: Identity Salience and Shifts in Quantitative Performance. Psychological Science, 10(1): 80-83.

Iconographie :

  • fr.photl.c
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