Imaginez-vous en tant que spectateur dans un contexte social bien défini. Votre tâche est d’observer deux protagonistes de sexe opposé dans des activités tels qu’un rendez-vous en tête à tête au restaurant ou lors d’une soirée dans un bar, dans un club,… Vous voyez et entendez partiellement, pensez-vous pouvoir vous faire une idée objective de la situation qui se passe, du type de relation qui s’installe entre ces deux inconnus ? Certes, vous parviendrez à vous faire une opinion de la tournure des événements, mais sera t’elle objective, dénuée de tout artifice que les conditions extérieurs peuvent provoqués ?

L’article que je vais tenter d’approcher avec vous, étudie les différents scripts sexuels par lesquels le jugement des intentions sexuelles est pris. Autrement dit, la perception que nous avons, en fonction du script, d’attribuer tel ou tel scénario à la scène qui se passe.

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Cette étude se passe en deux temps. Tout d’abord, les chercheurs vont s’intéresser aux traits identificateurs de scripts relevant des relations occasionnelles (que j’appellerai CS) et ceux relevant des relations engagées (CR). Ensuite, les scripts « occasionnel » et « engagé » seront activés lors d’histoires que les participants devront lire.

La notion de script selon (Abelson, 1976; Schank & Abelson, 1977) est la représentation mentale d’une situation telle que celle-ci peut être expliquée en l’incorporant dans une séquence cohérente d’évènements. Les scripts sont constitués d’une certaine logique qui guide nos attentes de ce qui se produira ou pas. Par exemple, nous possédons tous des scripts pour déclencher des activités comme aller au cinéma, partir en vacances,… Chaque script ou « action de stéréotype » (Bower, Black, & Turner, 1979) comprend généralement la connaissance concernant les événements et leurs séquences correctes (exemple: payer son ticket avant d’entrer dans la salle de cinéma).

Il y a des avantages à posséder des scripts pour le comportement et plus spécialement pour le jugement des intentions sexuelles. En effet, les scripts guident et influencent notre attention, nos inférences, nos évaluations, nos comportements et notre mémoire (Fiske & Taylor, 1991) Par exemple, dans une étude de Bower et Clark-Meyers (1980), les auteurs ont trouvé que les participants étaient capables de se souvenir de plus de mots lorsque ceux-ci étaient organisés sous formes de scripts d’activités (comme assister à une conférence) que lorsque les mots étaient organisés aléatoirement. Cependant, les participants étaient plus susceptible de se tromper lorsque les items étaient associés aux scripts. En d’autres termes, les scripts (comme les stéréotypes; Lenton, Blair, & Hastie, 2001) peuvent produire de faux souvenirs. Il semblerait donc que les scripts liés aux faux souvenirs impliquent un rôle dans le jugement des intentions sexuelles.

Les auteurs ont réalisé une étude pilote afin d’obtenir les scripts favorisant les intentions sexuelles, à savoir les relations occasionnelles et les relations engagées. Il était demandé aux participants (des étudiants âgés entre 18 et 22ans, avec répartition égalitaire des sexes, 35 hommes et 35 femmes) de décrire le contexte dans lequel ils pourraient exprimer leur intérêt sexuel pour une autre personne (le moment, l’endroit, les principaux acteurs, la séquence des événements et la motivation des acteurs). Enfin, il était demandé de compléter une feuille en indiquant leur sexe, l’âge, l’ethnie et les souhaits actuels en terme de relation amoureuse (tels que mesuré par Lenton et al., 2005; ‘‘What do you want from a romantic relationship right now?’’ (a) to have a casual sexual partner, (b) to have a casual dating partner, (c) to have a steady dating partner, (d) to have a serious committed relationship, (e) to be married).

Les réponses obtenues ont été regroupées en deux groupes de scripts distincts: CS pour casual sex (relation sexuelle occasionnelle) et CR pour committed relationship (relation sexuelle engagée). Dans le groupe CS, il faut posséder au moins 3 des traits suivants(Edgar&Fitzpatrick, 1993): (a) l’homme et la femme ne se connaissent (presque) pas, (b) l’attirance physique est immédiate, (c) il y a eu un flirt, et (d) un des acteurs (généralement l’homme) vise explicitement quelqu’un pour avoir une relation sexuelle rapidement. Au contraire, pour le groupe CR, il faut posséder au moins 2 des traits suivants: (a) l’homme et la femme se connaissent déjà, (b) il y a eu mention d’un engagement entre eux (ex: petit-copain, petite-amie, mari-femme), et (c) le rapport sexuel est une expression d’amour et d’affection.

Sur les 70 scripts, la grande majorité (69%) correspond au groupe CS et seulement 14% pour le groupe CR. Plusieurs explications dont au moins deux liées à ces résultats. D’abord, le script CS est peut-être plus saillant dans le cadre du jugement des intentions sexuelles. Enfin, l’âge et l’expérience des participants peut être est représentatif des résultats.

Etant donné l’importance liée aux différences de sexe dans l’étude du jugement des intentions sexuelles, les chercheurs ont mis en évidence les résultats observés entre les sexes.

Graphique : fréquence des scripts selon le sexe

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Comme le montre le graphique, les femmes ont significativement plus tendance à produire le script CR que les hommes, alors que les hommes ont significativement plus tendance à produire le script CS que les femmes. Ce résultat confirme la validité d’un grand nombre de recherches montrant que les hommes sont plus intéressés par des relations sexuelles occasionnelles que les femmes (Baumeister, Catanese, & Vohs, 2001; Peplau, 2003). Enfin, comme on peut l’observer, la majorité des données se retrouve autour du script CS, sûrement dû à l’âge et l’expérience de vie des participants. La variable « autre » n’a pas besoin d’être interprétée puisqu’il s’agit simplement de scripts n’entrant pas dans les intentions sexuelles.

D’autre part, l’analyse a montré que le type de script perçu est influencé par l’endroit dans lequel les événements se passent. Le script CS apparaîtra plus dans des lieux sociaux (bar, soirée) que le script CR. Le script CS est caractérisé par des individus étant moins soucieux de l’amour, qui flirt plus et boivent plus d’alcool que les personnes se retrouvant dans le script CR. Enfin, les deux scripts ont plus tendance à se passer la nuit que le jour.

L’étude principale a pour objectif de démontrer comment les scripts jouent un rôle dans le jugement d’intentions sexuelles. Pour ce faire, 139 étudiants ont réalisé l’expérience. Parmi ceux-ci, il y avait 70 femmes et 66 hommes, 120 personnes de couleur blanche et une moyenne d’âge de 18.95 ans (entre 18 et 26 ans). L’expérience consistait à lire une histoire dans laquelle on faisait ressortir soit le script CS soit le script CR. Les deux histoires étaient similaires à quelques détails près, pour le script CS les chercheurs ont fait ressortir l’élément social (la fille en question se prépare avec des amies avant de sortir). Alors que dans l’histoire favorisant le script CR, la fille se prépare seule avant de rejoindre ses amies à une soirée. Les deux histoires laissaient volontairement des moments flous, laissant libre la narration de certains éléments de celle-ci. Après la lecture et après avoir complété les blancs, il était demandé aux participants de remplir un questionnaire utilisé par Smith and Studebaker (studies 2 and 3, Smith & Studebaker, 1996).

Les analyses des résultats indiquent que les participants qui étaient moins capables de faire la différence entre les détails imaginés et ceux qui étaient réels ont donnés des notes significativement plus élevée d’intention sexuelle. En d’autres termes, les participants qui ont remplis les blancs avec les informations étaient plus susceptibles d’attribuer une intention sexuelle à la cible, et cela, quel que soit le type de script sexuel en cause (CS ou CR). Ce qui suggère que les scripts autour des relations sexuelles associés à des erreurs de mémoire, augmentent la perception des intentions sexuelles.

Ces résultats montrent la première démonstration empirique de l’utilisation des scripts comme base des jugements d’intentions sexuelles. Ainsi, les chercheurs possèdent maintenant des preuves sur la façon dont les jugements des intentions sexuelles est faite, ce qui est important pour notre compréhension de la vie quotidienne, ainsi que de la façon dont nous percevons, souvent a tord, les intentions sexuelles. De cette façon, la recherche pourrait favoriser la mise en place de moyens concrets permettant de réduire les malentendus autour des intentions sexuelles.

En ce qui concerne la différence de sexe des participants, les analyses ont montré que les hommes, au contraire des femmes, ne parviennent pas à différencier les vrais éléments des faux. Une étude de Haselton (2003), dans laquelle des hommes et des femmes devaient rapportés leurs propres expériences en tant que « victime » d’erreurs de perceptions des intentions sexuelles, a montré que les hommes sont plus susceptibles d’invoquer de fausses idées envers le comportement des femmes. Autrement dit, les hommes auront plus tendance percevoir le comportement amical d’une femme comme une ouverture sexuelle, tandis que les femmes ne montrent pas ce biais envers le comportement des hommes.

Il serait intéressant dans le cadre de futures recherches d’enquêter sur la force des différences entre les sexes dans les jugements des intentions sexuelles en fonction du type de relation que les personnes ont suggérées d’avoir l’un avec l’autre, d’autant plus que le script CR était plus susceptible d’être produit par les femmes.

Notons que cette recherche a ses limites. Tout d’abord, la capacité à généraliser les résultats de cette études est affaiblie par l’échantillon d’étudiants universitaires. Il est probable que les gens qui possèdent plus d’expérience dans les interactions avec l’autre sexe (adultes plus âgés) sont moins enclins à s’appuyer sur des scripts pour guider leurs jugements des intentions sexuelles des autres. D’autre part, les personnes âgées pourraient répondre au questionnaire avec des informations plus pertinentes, dû au fait que leurs scripts serraient peut-être plus élaborés. À ce jour, très peu de recherche sur les jugements des intentions sexuelles a été mené auprès d’une population adulte plus mature.

Référence bibliographique :

Lenton, A.P., Bryan, A. (2005). An affair to remember: The role of sexual scripts in perceptions of sexual intent. Personal Relationships, 12, p483.

Image de Damien Caschera

flickr.com/photos/crazypictures/4451505991

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