Imaginons ensemble le scénario suivante, vous devez effectuer par paire un projet qui compte pour la moitié des points.

Votre réussite dépendra en partie de ce travail.

«  Maxime, as-tu bien rendu notre travail au secrétariat ?

-Zut, j’ai complètement oublié de me réveiller ce matin, de toute façon je ne compte pas continuer mon année.

-Et moi dans l’histoire ? Tu es censé être mon coéquipier, je risque de rater mon année à cause de ça… répondit désespérément Claire.

-Excuse moi j’ai pris mon rôle un peu à la légère, j’aurais dû penser à toi. Je dirais que c’est de ma faute. Ne t’inquiète pas je vais arranger ça. »

Claire lui pardonnera-t-elle ? Maxime a-t-il réagi de la bonne manière ?

Pardon

Ces questions ne sont pas anodines, elles peuvent être généralisées à un ensemble de situations rencontrées dans notre quotidien relationnel. En effet, la notion de pardon est au centre du maintien de l’harmonie des relations humaines. Intuitivement, lorsqu’une personne porte préjudice au bien-être d’un ou plusieurs de ses pairs, on pourrait penser que le fait de s’excuser ou de se rendre responsable devrait faciliter le processus de pardon. Cependant, selon Eaton, Struthers, Santelli, Shirvani et Uchiyama (2008, étude 1 & 2), ce ne serait pas toujours le cas. Ces auteurs ont montré que le fait de s’excuser pouvait ou non faciliter le pardon, en fonction du degré d’intention que la victime impute au transgresseur. Plus spécifiquement, lorsque le transgresseur a agi non-intentionnellement, le fait qu’il s’excuse va favoriser le pardon. Par contre, lorsque son action est intentionnelle, le fait qu’il s’excuse lui est défavorable et il sera moins pardonné.

Par ailleurs, Eaton et al. (2008, étude 2), ont montré que ces variations pouvaient être expliquées par l’impression que la victime se fait du transgresseur (est-il une personne sincère, agréable et fiable ?).

Interaction

Afin de tester l’influence de l’excuse et de l’intention de nuire sur le pardon, Eaton et al. (2008, études 1 & 2) ont confronté des individus à deux situations artificielles de transgression.

Dans une première étude, un complice de l’expérimentateur endossait le rôle de transgresseur à l’insu des personnes qui participaient à l’expérience en déplaçant un joystick alors que l’expérimentateur leur avait stipulé en début de séance l’interdiction formelle d’y toucher, faute de quoi leurs réponses allaient être effacées.

Cet acte était soit accidentel (condition non intentionnelle) soit volontaire (condition intentionnelle). S’en suivait alors une excuse de la part du transgresseur (condition excuse) ou au contraire aucune excuse (condition non excuse).

Les chercheurs (Eaton et al., 2008, étude 1) ont ensuite évalué à quel point les individus pardonnaient la transgression de leur coéquipier.  Pour cela les individus devaient évaluer à quel point, sur une échelle de 1 à 7, ils pardonnaient leur coéquipier. Ensuite, ils recevaient des bulletins nominatifs leur permettant de gagner un lot de 50 dollars qu’ils pouvaient partager comme ils le voulaient avec leur co-équipier.

Les résultats de cette étude ont confirmé que l’intention joue un rôle sur l’effet qu’aura l’excuse sur le pardon. En effet, quand le transgresseur s’excusait, les individus le pardonnaient moins et lui attribuaient moins de bulletins quand l’action était intentionnelle que quand elle ne l’était pas. Par contre, quand le transgresseur ne s’excusait pas, il n’y avait pas de différence en fonction de l’intentionnalité de l’action. L’excuse couplée à l’intention « transforme » donc cette influence positive de l’excuse sur le pardon en influence négative ce qui va à l’encontre de la pensée ironique que chacun aurait de penser « Même si je l’ai fait exprès, si je m’excuse, il me pardonnera».

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Dans une seconde étude, Eaton et al. (2008, étude 2) ont répliqué les mêmes résultats lors d’un scénario fictif de transgression, dans une situation professionnelle. Les individus participant à l’expérience représentaient des travailleurs. Ceux-ci devaient gagner un bonus financier si eux et leur collègue rendaient un projet à temps. De plus, on leur avait promis une promotion suite à ce projet (mais pas à leur collègue). Ensuite, les individus entendaient une conversation entre leur collègue et sa femme ou il disait soit qu’il était favorable à sa promotion (condition non intentionnelle) soit qu’il y était défavorable et allait essayer de l’entraver (condition intentionnelle). S’ensuivait alors une excuse (condition excuse) ou non (condition non excuse) de la part de ce même coéquipier plus tard dans la même journée.

A la fin de l’expérience, 7 questions évaluaient, sur une échelle allant de 1 à 7, dans quelle mesure les individus désiraient éviter ce collègue. Cinq autres questions évaluaient également, sur une échelle allant de 1 à 7, la volonté de vengeance ressentie par les individus envers leur collègue.

Confirmant les résultats de la première étude, une excuse de la part du transgresseur (le collègue ici) amenait les individus à plus éviter et à plus chercher une vengeance envers leur collègue lorsque celui-ci leur avait intentionnellement nuit que lorsque ce n’était pas le cas.

Par contre, quand le transgresseur ne s’excusait pas, le fait que son action soit intentionnelle ou pas n’avait pas d’effet sur la recherche d’évitement et de vengeance.

Médiation

Comme expliqué au début, le rôle que l’intention joue sur l’effet de l’excuse sur le pardon peut  être expliqué par l’impression que la victime se fait du transgresseur (Eaton et al., 2008, étude 2).

En effet, l’intention (ou la non-intention) et l’excuse (on la non-excuse) mènerait la victime à ajuster son impression de la personne qui lui a porté préjudice. Par exemple,  si le préjudice est intentionnel et que le transgresseur à l’intention d’aller à l’encontre de la personne et s’excuse directement, la personne aura une impression encore plus négative du transgresseur puisqu’elle le considérera comme une personne qui n’est pas digne de confiance ou qui a un motif caché. Etant donné que le transgresseur s’excuse d’un acte qu’il a provoqué volontairement, il est très peu probable qu’il tente réellement de se faire pardonner. Il sera donc encore plus difficile pour le transgresseur d’être pardonné en comparaison d’une situation où il ne se serait pas excusé.

Pour tester cela, les auteurs ont également analysé, dans la deuxième étude, à quel point, sur une échelle de 1 à 7, les individus percevaient leur collègue comme étant quelqu’un de fiable, de désagréable et de sincère.

Ils ont remarqué qu’effectivement, si les individus évitaient plus leur collègue et recherchaient plus de vengeance envers celui-ci lorsqu’il s’excusait alors que son action était intentionnelle, c’était parce qu’ils avaient une mauvaise impression de lui, c’est-à-dire qu’ils le considéraient comme quelqu’un de peu fiable, de désagréable et d’hypocrite.

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Une troisième étude menée par ces auteurs confirme par ailleurs cette explication dans un milieu plus réaliste. Les individus participant à cette étude devaient se rapporter à une situation de transgression qu’ils avaient réellement vécue. Nous ne nous attarderons pas sur cette troisième étude, mais les résultats de celle-ci confirmaient effectivement le rôle explicatif de l’impression que les victimes se font du transgresseur dans la relation entre l’intention et l’excuse, d’une part, et le pardon, d’autre part.

Conclusion

Pour en revenir à notre exemple de départ, ces travaux réalisés par Eaton et al. (2008) peuvent amener Maxime à s’interroger: « Comment, en sachant tout ça, puis-je mieux me faire pardonner ? ». Deux solutions s’offrent dès lors à Maxime. La première est, s’il arrive à fait comprendre à Claire que son acte n’est pas intentionnel, de simplement s’excuser pour cette erreur. La seconde, s’il n’arrive pas à lui montrer la non intentionnalité de son acte, est d’essayer par d’autres moyens d’apparaître comme une personne fiable, agréable et sincère aux yeux de Claire. Dans ce cas-là, au lieu d’essayer d’étoffer une excuse de qualité qui risque de ne faire qu’empirer la situation, il se focalisera sur son acte pour ne pas le mettre en relation avec ses caractéristiques internes et démontrer que ce n’est qu’un acte ponctuel. Si c’est un ami à elle par exemple, il devra lui montrer par d’autres engagements qu’elle peut toujours compter sur lui. Ce sont des actes positivement perçus par Claire et distribués à long terme qui permettront plus surement d’aboutir à un résultat satisfaisant en termes de pardon. En effet, si Claire arrive à retrouver une impression positive de lui, le pardon sera beaucoup plus facile pour elle.

Selon nous, cette étude pourrait aussi apporter énormément de choses notamment dans le domaine de la pathologique. En effet, maintenant que l’on sait que l’impression joue un rôle crucial dans le pardon, un autre domaine d’investigation s’ouvre pour toutes les personnes qui ont tendance à moins pardonner de manière pathologique à une catégorie d’autres personnes (membres de sa famille, ses collègues, etc.). Au lieu de s’intéresser seulement aux raisons de cette rancune, on pourrait s’intéresser plus profondément aux impressions qui mènent vers cette rancune pathologique. Par exemple, une personne qui impute automatiquement certaines motivations négatives aux actions des gens, comme les paranoïaques,  aura beaucoup de difficultés à pardonner au transgresseur même si ce dernier avait les meilleures intentions du monde.

Le travail de ces chercheurs peut donc permettre, que ce soit dans le cas de Maxime et Claire ou encore dans le domaine de la pathologie , de mieux comprendre les conflits interpersonnels dans beaucoup de milieux (familiaux, professionnels, sociaux, etc.).

Référence bibliographique :

  • Eaton, J. , Struthers, C.W. , Santelli, A.G. , Shirvani, N. , Uchiyama, M. (2008). The effects of attributions of intent and apology on forgiveness: When saying sorry may not help the story. Journal of Experimental Social Psychology, 44, 983-992.

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