La colère est une émotion qui n’a pas bonne presse. Souvent reliée à l’impulsivité et à l’agressivité, elle est, d’instinct, mise à mal lorsqu’elle implique un jugement ou une prise de décision. D’après la contribution d’ambreabigail (2012), la colère serait même une émotion utilisée par les politiques pour faire accepter, sans conditions, des décisions lourdes et couteuses, telle que la guerre au terrorisme.

don't make me angry - Kris Mouser-Brown

Le philosophe et poète américain Ralph Waldo Emerson a dit: « Anger is that powerful internal force that blows out the light of reason » (cité par Moons et Mackie, 2007). Cette idée d’une rage destructrice et irrationnelle semble prédominer nos pensées.

De nombreuses études ont été faites pour démontrer que la colère influence notre perception et notre jugement. Une de ces études était présentée dans une contribution antérieure (ambreabigail, 2012). Les auteurs ont conclu que la colère réduirait l’évaluation des risques. Une autre étude (Bodenhausen, Sheppard & Kramer, 1994) suggère que la colère semble être influencée par la présence d’informations stéréotypiques. Cela signifie que nous formons plus facilement des préjugés à l’encontre d’autres personnes et que nous avons plus rapidement recours à des stéréotypes pour évaluer une situation quand nous nous trouvons dans un état de colère. Ces deux études vont donc de pair avec l’idée de la colère évoquée dans les études susmentionnées.

Il existe pourtant d’autres études qui semblent aller à l’encontre de cette acceptation commune de la rage. Il semble que la colère ne soit pas une émotion si mauvaise en soi. Selon ces études, un sujet en colère est capable d’évaluer les informations délibérément et de manière détaillée, en tenant compte à la fois du contexte et de la situation (Moons et Mackie, 2007). Il serait donc capable de procéder à un jugement sur l’information de type analytique. A l’opposé, il existerait une stratégie non-analytique qui se caractérise par une tendance à former des jugements plus rapides, nécessitant un traitement moins approfondi de l’information, et aboutissant souvent sur des stéréotypes (Moons et Mackie, 2007). Cette procédure serait moins sensible aux variations de contenu d’un message. De plus, elle serait plus encline à utiliser des heuristiques, soit des « opérations mentales intuitives qui nous permettent d’effectuer des jugements rapidement et efficacement» (Klein, 2012, p.47). Il existe pourtant un problème avec les heuristiques, et par extension avec la procédure non-analytique: elles sont parfois trop simplistes et tendent alors à ignorer des informations importantes pour pouvoir effectuer un jugement optimal.

Que se passe-t-il lorsque nous sommes en colère? Sommes-nous tous aveuglés par nos émotions, ou bien, sommes-nous, tout de même, capables de faire un jugement correct malgré ce sentiment qui fulmine en notre for intérieur?

Selon l’article « Thinking straight while seing red : the influence of Anger on information processing » de Moons et Mackie (2007), recourir à un traitement de type analytique nécessite un effort cognitif et motivationnel important. Partant de cette prémisse, ils nous proposent de mettre à l’épreuve différents modèles sur l’implication de la colère quant à nos jugements. L’un de ces modèles est l’affect-comme-information (Schwarz, 1990, cité par Moons & Mackie, 2007).

Selon ce dernier, des affects positifs encouragent un traitement non analytique pendant que des affects négatifs activent des traitements analytiques. Ceci se laisse expliquer par le fait que la colère est une émotion souvent liée à un environnement hostile qui s’accompagne de dangers et de problèmes potentiels. Pour faire face à ces dangers nous nous engageons dans une analyse scrupuleuse de la situation.

Une autre approche est celle de la théorie de la contingence hédoniste (Wegener & Petty, 1994, cités par Moons et Mackie, 2007). Celle-ci suggère que nous aurions une tendance naturelle à chercher à compenser le déplaisir d’une émotion négative comme la colère, en recherchant des informations capables de relativiser ou de chercher le positif dans une situation qui nous indispose. On trouverait alors la force motivationnelle nécessaire à un traitement analytique.

Les expériences et leurs résultats

A travers trois expériences, Moons & Mackie vont développer le sentiment de colère comme une émotion favorisant les stratégies analytiques. Il semblerait, en effet, que nous soyons plus performants dans de telles stratégies lorsque nous nous trouvons dans un état de colère comparé à des individus qui ne sont pas aux prises de telles émotions.

Les trois expériences reposent sur le même principe: dans un premier temps, les expérimentateurs ont induit des émotions soit neutres, soit de colère aux participants. Pour ce faire, ils demandaient aux participants d’écrire pendant 6 minutes, soit leurs activités du jour précédent (condition neutre), soit des activités ou événements où les participants ont ressenti une colère extrême (condition colère). Dans l’expérience 1, les participants étaient invités à juger de la pertinence des arguments proposés dans un texte.


Dans l’expérience 2, les expérimentateurs ont tout d’abord mesuré la tendance générale des participants à utiliser des stratégies analytiques, à l’aide d’un questionnaire. Ainsi, ils ont pu dégager deux groupes de participants: d’une part, les sujets qui utilisent habituellement des stratégies analytiques (groupe 1) et, d’autre part, ceux qui ont plus facilement recours à des traitements heuristiques (groupe 2).

Dans un second temps, les participants lisent un texte composé, soit d’arguments forts, soit d’arguments faibles. Au terme de l’expérience, les expérimentateurs mesurent un « indice d’attitude » des participants, exprimé par la valeur qu’ils donnent à chaque argument.

Les résultats de la première expérience semblent abonder dans le sens du modèle del’affect-comme-information. En effet, dans ces exercices de discrimination, les participants dans la condition colère s’avèrent plus performants et ont plus recours à un traitement de type analytique que dans la condition neutre.

Résultats de l’expérience 2

graph xp 2

Les résultats de la seconde expérience ont pu montrer que les sujets en colère, qu’ils aient habituellement recours à des procédures analytiques ou non, soient performants pour discriminer les arguments forts et faibles ; alors que pour le groupe « émotion neutre », seuls les sujets ayant recours à des stratégies analytiques indiquent une bonne performance. Par conséquent, les sujets en colère utiliseraient, en toutes circonstances, des stratégies analytiques pour évaluer l’information. Ces résultats indiqueraient donc que la colère n’empêche pas d’avoir recours à des stratégies analytiques. Au contraire, elle encourage même à utiliser de telles stratégies.

 

résultats de l’expérience 3

graph experts

Dans la troisième expérience, c’est la crédibilité de la source de l’information qui est manipulée. Ici, non seulement les expérimentateurs constituaient leurs groupes selon la condition colère et la condition neutre (principe de base), mais ils utilisaient aussi la source du message pour pouvoir constituer trois groupes : dans le premier groupe, les auteurs des textes à lire restaient anonymes. Dans le second, il s’agissait d’experts dans un domaine tout autre que le sujet de l’article. Le troisième groupe  représentait des auteurs experts dans le thème du sujet présent.

Les résultats sont assez similaires : comme dans les expériences précédentes, le premier et le deuxième groupe discriminaient les arguments forts et faibles, lorsqu’il se trouvait dans un état de colère.

 

Les résultats du troisième groupe nécessitent des explications supplémentaires.

Dans cette condition, la source du message est un expert pertinent. Dans ce cas de figure, les sujets en colère procédaient à une évaluation de type non analytique. Comment expliquer donc ces résultats à première vue contradictoires ? Les auteurs de l’article proposent qu’il s’agisse d’une caractéristique même des stratégies analytiques. L’utilisation d’une stratégie non analytique dans ce cas-ci, ne résulte pas d’un manque de capacité ou de motivation, mais il s’agit du résultat d’une évaluation analytique préalable. Seulement, dans le cas où la source du message est un expert du domaine, les participants font confiance à la source et ne procèdent pas à une évaluation scrupuleuse des informations présentes. L’expertise de la source est donc un indice témoignant d’arguments de haute qualité et le sujet s’engage donc dans une stratégie moins ardue. La stratégie analytique utilisée est donc moins évidente, mais tout de même présente: elle permet d’opter pour des stratégies non analytiques et à utiliser des heuristiques dans des situations appropriées où l’analyse méticuleuse semble superflue.

Comment ces résultats peuvent nous aider à mieux comprendre des situations de la vie quotidienne et de trouver une ébauche d’explication pour certains événements?

Prenons l’exemple du cas de Joe Van Holsbeeck cité par Klein (2012, p. 15), ce dernier a été assassiné par 7 coups de couteau à la Gare Centrale de Bruxelles. Ce meurtre a provoqué d’importantes réactions émotives dans tout l’Etat belge. Après la publication des photos d’une caméra qui montrent les coupables, de nombreuses personnes étaient convaincues qu’il s’agirait de deux jeunes d’origine maghrébine. Or, plus tard il s’est avéré qu’il s’agissait, en réalité, de deux jeunes d’origine polonaise.

Cette réaction est révélatrice d’un traitement de type heuristique de l’information. La classification de ces jeunes aux cheveux sombres et en survêtement témoigne de stéréotypes face aux membres de la catégorie «maghrébine». C’est avec ce recours aux stéréotypes qu’on se crée une image cohérente qui constitue pour nous une explication suffisante de la tragédie.

À cet égard, il paraît logique que des émotions plus intenses provoquées chez les parents ou les proches de la victime les conduits à mieux analyser la situation. Dans leur colère des heuristiques ne suffisent pas et alors ils ont recours aux processus analytiques pour mieux appréhender et comprendre la situation.

Quel est l’intérêt de ces résultats d’un point de vue théorique ?

Un concept peut être dégagé de cette étude est celui des étapes de traitement de l’information.

Pendant la première étape les participants sont attentifs aux stimuli du message et l’encodent en tant que représentation interne (1. attention et encodage). Dans l’étape suivante les informations sont filtrées et modifiées (2. élaboration) pour être représentées en mémoire dans la troisième étape (3. représentation en mémoire). Pendant la quatrième phase (4. récupération), à l’aide d’indices disponibles.  Ils retrouvent le souvenir des informations pour dans un dernier temps (5. réponse) effectuer un jugement.

La réponse est influencée par la représentation de l’information et non par l’information elle- même et que la représentation ne reste donc pas neutre (Klein, 2012).

Les résultats laissent suggérer que la colère a une implication sur l’étape 3 de la représentation de l’information et influence, par conséquent, l’étape 5 du jugement des participants. Donc selon nous, cette étude montre que la colère (mais aussi les émotions en général), est susceptible de modifier le processus du traitement de l’information et influence, par là même, le comportement d’un individu dans une quête de réponse.

En outre, on peut mettre en avant-plan d’autres variables qui sont aussi susceptibles d’influencer les processus analytiques et non- analytiques. Les exemples suivants vont dans un autre sens que l’étude de Moons et Mackie (2007).

Premièrement, le degré de la certitude. Selon Tiedens et Linton (2001), la colère est une émotion liée à un haut degré de certitude. Cette certitude influencerait alors le recours ou non à une stratégie de type analytique.

Selon cette approche, un individu qui se trouve en situation d’incertitude quant à une prise décision (=degré de certitude bas) opère de manière analytique. Par contre, ceux avec un degré élevé de certitude ont recours à des processus heuristiques.

En d’autres termes, si la colère induisait vraiment un degré élevé de certitude, les jugements effectués par des personnes en colère leur sembleraient plus évidents. Il en résulterait alors qu’elles aient plus facilement recours à des processus heuristiques pour préparer une réponse.

Or, au vu des résultats, il apparaît que ce lien entre colère et degré de certitude n’apparaisse pas de manière si évidente. A l’inverse, la colère ne justifierait-elle pas un degré de certitude bas. Est-ce que ce n’est pas possible qu’en absence de consignes claires quant à l’expérience, les sujets, dans l’incertitude, aurait pu faire plus de prudence dans la tâche et recourir à un raisonnement de type analytique, quelque soit leur état émotionnel ?

Deuxièmement, la variable l’état d’éveil, induit par la colère, pourrait influencer la manière de traiter des informations. Selon Henry (1986), la colère est une réponse physiologique excitante qui, à des niveaux élevés d’excitation, peut réduire les fonctions cognitives et ainsi promouvoir des processus heuristiques. Ainsi, l’excitation liée à l’émotion réduirait la capacité des gens en colère de traiter des informations de manière analytique. Ceci va à l’encontre des résultats de Moons et Mackie (2007). Il est cependant possible que la colère induite lors des expériences n’fût pas assez forte pour provoquer un niveau d’excitation élevé et que dans une situation à haute charge émotionnelle, les gens ont effectivement recours à un traitement non- analytique. Le paragraphe suivant en donne un exemple d’une telle situation.

En parallèle avec la contribution d’ambreabigail (2012)

En introduisant le sujet, nous faisions référence à la contribution d’ambreagail (2012). Cette dernière mentionnait « la colère nous fait accepter plus facilement les politiques agressives de lutte contre le terrorisme ». Si cette phrase sous-entend un traitement de type non-analytique de la colère, elle s’oppose dès lors aux conclusions de Moons et Mackie (2007).

Les réactions des Américains face aux attaques terroristes du 11 montrent bien la manière dont le traitement de l’information peut être conditionné. Les citoyens semblent accepter les décisions bellicistes de leurs dirigeants. Peu importe si la colère induit un degré élevé de certitude que l’organisation «Al-Qaida» est le responsable de l’attentat ou bien un état d’éveil élevé, les gens acceptent assez vite la décision de commencer une guerre sans avoir des indices clairs. Il s’agit donc de processus heuristiques mise en œuvre suite à des émotions intenses.

Cependant, elle pourrait témoigner d’une tendance citoyenne à faire confiance à ses dirigeants et donc à lui accorder la légitimité nécessaire. Dès lors, selon les conclusions de Moons et Mackie (2007), si la colère ne justifie pas l’accord donné à l’état, la crédibilité qui lui est offerte pourrait justifier que nous n’ayons pas recours à une analyse minutieuse du contexte et de la situation.

Un lien avec l’actualité

L’affaire Dutroux revient au-devant de la scène de l’actualité belge. Alors que le commun, indigné, se satisfait de catégoriser les pédophiles de gens malades qu’il faut enfermer le père de Julie, Jean-Denis Lejeune cherche toujours des réponses. Il ne se satisfait pas de cette classification: eux et nous. Cette actualité peut nous faire réfléchir sur la mesure de la colère. Alors que certains sont d’avantages indignés, les parents ici, dont on devine la colère, cherchent plus loin. Ils veulent comprendre pourquoi et comment. C’est cette colère qui meut Jean-Denis Lejeune à scruter les moindres détails, à analyser. L’apport de Moons et Mackie (2007) nous amène à voir cette actualité de manière différente et à comprendre comment la colère d’un père peut dépasser les considérations heuristiques liées aux préjugés du pédophile malade, au profit d’une analyse que nous pourrions qualifier d’analytique.

Un dernier point

Un dernier point nous semble encore important à développer.

A la lecture de la méthodologie de Moons et Mackie, nous avons été frappés par l’échantillonnage, représentant majoritairement des sujets féminins (Exp.1: 37♂ /120♀; Exp.2: 42♂ /77♀ ; Exp.3: 75 ♂ /198♀). La contribution de Julauma (2012), citant Ashmore & Del Boca (1979) et Ruble (1983), suggèrent que les femmes soient plus sensibles et à l’écoute de leurs sentiments par rapport aux hommes, et donc plus sensibles aux émotions qu’elles ressentent. Partant de ces hypothèses, nous nous sommes demandés si les résultats présentés par Moons et Mackie (2007) auraient été tout aussi significatifs si leur échantillonnage avait respecté la parité.

En effet, si l’aspect émotif est plein plus présent dans les comportements et les jugements chez les femmes, il serait envisageable que le recours au traitement analytique soit une question de genre.

Conclusion

En guise de conclusion, on peut supposer que les émotions modifient les étapes de traitement de l’information. Les effets positifs ou négatifs semblent varier selon les contextes et situations. Il s’avère cependant qu’il serait, dans certains cas, plus favorable d’effectuer des choix lorsqu’on ressent une émotion intense. En effet, il semble que, dans ce cas de figure, nous ayons tendance à utiliser de stratégies plus élaborée quant aux informations disponibles et leur traitement.

Références bibliographiques :

  • Bodenhausen, G. V., Sheppard, L. A., & Kramer, G. P. (1994). Negative affect and social judgment: The differential impact of anger and sadness. European     Journal of Social Psychology, 24, 45-62.
  • Klein, O. (2012). Cognition Sociale. Bruxelles :Presses Universitaires de Bruxelles.
  • Moons, W. G., & Mackie, D. M. (2007). Thinking straight while seeing red : the influence of anger on information processing. Personality and Social     Psychology Bulletin, 33(5), 706-720. doi: 10.1177/0146167206298566

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