Entrainement à l’affirmation d’un contre-stéréotype plutôt qu’à la négation d’un stéréotype, et réduction de l’activation automatique de stéréotypes.

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Comment lutter efficacement contre le racisme et les aprioris?

La remontée d’un certain antisémitisme (où pour employer des mots plus univoques d’un certain racisme anti-juif) est palpable dans notre société.

L’être humain est ainsi fait qu’il ne peut s’empêcher de juger, de généraliser, de percevoir les informations de son environnement à travers le filtre de ses aprioris, de ses fantasmes, de son conditionnement. L’être humain fonctionne donc sur base de stéréotypes qui sont à l’origine même du racisme.

Suite à la découverte que les stéréotypes peuvent être activés automatiquement (Devine, 1989), de nombreuses recherches se sont penchées sur la possibilité de réduction de l’automatisme des stéréotypes et ont ainsi démontré qu’un entraînement prolongé à une réponse non-stéréotypée (affirmation d’un contre-stéréotype) peut réduire l’activation automatique de stéréotypes.

Autrement dit la meilleur façon de lutter contre l’antisémitisme n’est pas de nier un fait particulier à l’origine de ce racisme, mais plutôt d’être exposé à des contre-stéréotypes.

Le racisme anti-juif actuel trouve sa source dans la généralisation conceptuelle du mauvais exemple. Ainsi les antisémites ont l’apriori que les juifs sont racistes et belliqueux, et cet apriori s’étaye sur certains évènements médiatiques. Que ce soit l’agression permanente d’Israël envers les palestiniens et l’extrémisme des colons de Cisjordanie, ou encore certaines intervention télévisées comme celle d’Olivier Jay affirmant que l’antisémitisme est plus grave que le racisme et ne se rendant pas compte que sa proposition est raciste, bref la liste est longue et brosse un portrait peu reluisant de ce que peut être un juif, d’où le danger d’une colère exacerbée envers le peuple juif. A l’inverse les expériences ci-dessous montrent que la meilleure façon de lutter contre un apriori n’est pas la négation de cet apriori mais l’exposition à un contre-stéréotype. Pour en revenir au racisme anti-juif, la meilleure façon de lutter contre l’antisémitisme serait donc de côtoyer des juifs pour se rendre compte que tous ne soutiennent pas inconditionnellement Israël, et que certains sont même critiques vis-à-vis de ce pays se revendiquant comme état des juifs.

Les recherches de Kawakami et al. (2000) ont montré que l’activation automatique de stéréotypes était significativement plus faible après l’entrainement expérimental plutôt qu’avant celui-ci. Et cela même 24h après l’entraînement, ce qui apporte des preuves de l’effet à long terme de cet entrainement.

Cependant, comme le mécanisme spécifique à cette réduction de l’activation automatique de stéréotypes n’est pas clair. Kawakami et al. (2000) ont exposé 3 mécanismes possibles visant à nous éclairer :

–          Premièrement, ressemblant à l’opération d’auto-motifs (Bargh, 1997), la tâche d’entrainement aux associations non-stéréotypées pourrait avoir créé une propension automatique à répondre d’une manière non-biaisée et non-stéréotypée.

–          Deuxièmement, répondre répétitivement NON à la présentation de stéréotypes, pourrait avoir affaibli l’association du stéréotype en mémoire.

–          Troisièmement, les participants pourraient avoir acquis une nouvelle association vis-à-vis de contre-stéréotypes, en répondant répétitivement OUI à la présentation de contre-stéréotypes.

Pour cette étude, les auteurs se sont intéressés aux mécanismes cognitifs impliqués dans ces deux derniers phénomènes. En se basant sur les études de Deutsch et al. (2006), les auteurs prétendent que les effets de l’entrainement à la tâche de Kawakami et al. (2000) consistent en premier lieu à l’affirmation de contre-stéréotypes plutôt qu’à la négation de stéréotypes.

Afin de tester ces hypothèses, deux expériences furent menées par les auteurs.

Dans la première expérience, les participants étaient exposés à des informations affirmant des contre-stéréotypes (combinaison incongruente), ou des informations niant des stéréotypes (combinaison congruente). Ensuite, on mesurait leurs automatismes de stéréotypes.

L’expérience a utilisé le stéréotype culturel des hommes et des femmes suivant : « les hommes sont souvent considérés comme forts alors que les femmes sont souvent considérées comme faibles. » Ainsi, des noms masculins ou féminins accompagnés de mots soit liés à la force, soit liés à la faiblesse étaient présentés sur un écran.

Dans la condition d’entraînement à l’« affirmation », les participants devaient répondre « OUI » aux combinaisons incompatibles avec le stéréotype culturel des hommes et des femmes (répondre « OUI » à chaque fois qu’un nom féminin est accompagné d’un mot lié à la force OU à chaque fois qu’un nom masculin est accompagné d’un mot lié à la faiblesse) et ne rien répondre aux combinaisons congruentes. En répondant le plus rapidement possible.

Dans la condition d’entraînement à la « négation », les participants devaient répondre « NON » aux combinaisons compatibles avec le stéréotype (répondre « NON » à chaque fois qu’un nom féminin est accompagné d’un mot lié à la faiblesse OU à chaque fois qu’un nom masculin est accompagné d’un mot lié à la force) et ne rien répondre aux combinaisons incongruentes.

Pour mesurer l’activation automatique du stéréotype, un paradigme d’amorçage séquentiel visant à évaluer les associations automatiques entre les deux catégories de genre avec la force ou la faiblesse (Banaji & Hardin, 1996) a été utilisé.

Les paires de noms de chaque essai ont été créés de façon aléatoire par l’ordinateur et sont personnelles à chaque participant. Chaque essai débute avec une croix de fixation (présentée pendant 500 ms) au centre de l’écran. Suivie d’un nom masculin ou féminin (correspondant à l’amorce). Après 200 ms, un mot cible lié à la force ou la faiblesse apparait (et reste sur l’écran jusqu’à ce que les participants aient répondu).

Lorsque les participants répondent correctement (NON à une combinaison de stéréotypes congruents dans la condition de négation ou OUI à une combinaison de stéréotypes non congruents dans la condition d’affirmation), les stimuli disparaissent et la combinaison suivante commence. Si les participants répondent mal (NON à une combinaison de stéréotypes non congruente dans la condition négation ou OUI à une combinaison de stéréotypes congruent dans la condition affirmation), le message « ERREUR » apparaît pour 1000ms au centre de l’écran.

Les participants ont rempli la même tâche d’amorçage séquentiel deux fois : Avant et après l’entraînement.

Graphique 2

Conformément aux prévisions des auteurs, l’entraînement à l’« affirmation » conduit à une réduction significative dans l’automatisme des stéréotypes sexistes. En revanche, l’entraînement à la « négation » augmente de façon significative l’automatisme des stéréotypes sexistes.

Dans la seconde expérience, comme il reste à tester si ces effets se généralisent à des évaluations automatiques de groupes stéréotypés, les auteurs s’intéressent aux processus cognitifs à l’origine de ces  évaluations automatiques.

Sur base des hypothèses de Gawronski et Bodenhausen (2006) soutenant que les évaluations automatiques d’un stimulus donné dépendent de la valence nette de toutes les associations sémantiques activées en réponse à ce stimulus, un changement des associations stéréotypées devrait entraîner des changements correspondants dans les évaluations automatiques et ainsi, peut-être réduire ces évaluations automatiques.

C’est pourquoi l’objectif principal de cette expérience était de vérifier si les effets de l’entraînement à l’affirmation et à la négation se généralisent à des évaluations automatiques, de telle façon que l’affirmation répétée de contre-stéréotypes positifs réduise le préjugé automatique et que la négation répétée des stéréotypes négatifs augmente le préjugé automatique.

Ainsi pour mener à bien l’expérience suivante, les auteurs se sont concentrés sur les stéréotypes liés à un visage blanc ou noir. Pour ce faire, un visage blanc ou noir apparaissait à l’écran, laissant ensuite place à un mot caractéristique positif ou négatif lié soit au stéréotype négatif des noirs, soit au stéréotype positif des blancs.

Dans la condition d’entraînement à l’« affirmation », les participants étaient invités à répondre le plus rapidement possible, « OUI » aux combinaisons « visage-trait » incompatibles avec le stéréotype culturel des noirs et des blancs. Dans la condition d’entraînement à la « négation », les participants étaient invités à répondre « NON » aux combinaisons « visage-trait » compatibles avec le stéréotype culturel des noirs et des blancs.

La procédure utilisée lors de l’entraînement face à une réponse incorrecte était similaire à la procédure de l’expérience 1. Les combinaisons « visage-trait » ont été créés de façon aléatoire par l’ordinateur et sont personnelles à chaque participant. Chaque participant a rempli la même tâche d’amorçage affectif deux fois : avant et après l’entraînement. Chaque essai débute avec une croix de fixation (présentée pendant 500 ms) au centre de l’écran. Suivie de l’amorce « noir » ou « blanc ». 250 ms plus tard, un mot cible positif ou négatif apparait jusqu’à ce que le participant réponde.

Pour mesurer l’évaluation automatique des groupes stéréotypés, les scores de différences reflétant une préférence automatique des blancs par rapport aux noirs ont été mesurés. Ces indices ont été calculés en soustrayant le temps de latence moyen des réponses aux mots positifs après une amorce « blanc » à partir du temps de latence moyen des réponses aux mots positifs après une amorce « noir » (des scores plus élevés indiquent une plus forte activation de positivité à l’égard des blancs), et en soustrayant le temps de latence moyen pour les mots négatifs après l’amorce « noir » à partir du temps de latence moyen pour les mots négatifs après l’amorce « blanc » (des scores plus élevés indiquent une plus forte activation de la négativité à l’égard des noirs).

Les scores de négativité ont ensuite été ajoutés aux scores de positivité, entraînant de la sorte un indice de préférence automatique à l’égard des blancs par rapport aux noirs avec des scores plus élevés indiquant une plus forte préférence pour les blancs.

Graphique 1

Conformément aux prévisions des auteurs, l’entraînement à l’affirmation de contre-stéréotypes positifs conduit à une réduction significative de préférence automatique à l’égard des blancs par rapport aux noirs. En revanche, l’entraînement à la négation de stéréotypes négatifs renforce la préférence automatique des blancs par rapport aux noirs et donc les évaluations automatiques négatives.

En conclusion,  on peut affirmer que la négation de stéréotypes entraine un « effet ironique » (Wegner, 1994) renforçant les associations stéréotypées, ce qui augmente l’activation automatique de stéréotypes (Macrae et al, 1994).  L’expérience 2 démontre par ailleurs que l’activation automatique de stéréotypes est intrinsèquement liée à l’évaluation automatique. Ce qui réfute l’hypothèse d’Amodio et Devine (2006) affirmant que l’activation automatique de stéréotypes est indépendante de l’évaluation automatique et que la corrélation entre ces 2 phénomènes relèvent d’une double dissociation. D’après Gawronski et Bodenhausen (2006), le lien entre activation automatique de stéréotypes et évaluation automatique s’explique par le fait que ces 2 processus cognitifs résultent d’associations sémantiques initiées par le stimulus.

Cela explique par ailleurs l’ « effet ironique » de la négation qui, au lieu de réduire un stéréotype, entraine une association entre 2 concepts malgré le fait que ce soit une négation. Il y a donc plusieurs points à retenir pour lutter efficacement contre le racisme et les aprioris :

Premièrement, les aprioris relèvent d’une exposition à des informations affirmatives véhiculant un stéréotype (exemple : les femmes sont faibles parce que je les vois pleurer plus souvent que les hommes ; les juifs sont racistes parce que BHL cautionne les exactions d’Israel et de l’OTAN ; les noirs sont des délinquants, il n’y a qu’à regarder un clip de hip-hop pour s’en apercevoir, etc..). Si on veut vivre dans une société plus tolérante et moins exposée aux ségrégations et aux aprioris, alors faisons en sorte de voir des juifs qui critiquent l’Israël dans les médias, des noirs et des arabes qui sont présidents ou avocats plutôt que « gansta rap »…

Deuxièmenent, si on veut que le message ait l’effet désiré, il faut utiliser l’affirmation plutôt que la négation (Grant, Malaviya, and Sternthal (2004)). En effet l’affirmation utilise des processus cognitifs demandant peu de ressources (associations) plutôt que des processus plus élaborés ( demandant une réflexion sur la négation d’un stéréotype) (Deutsch et al., 2006; Gilbert, 1991).

Par ailleurs, nous devons être conscients que la manipulation d’opinion se fonde sur des processus cognitifs similaires demandant peu de ressources, c’est-à-dire privilégiant des associations et des émotions plutôt qu’un discours logique basé sur des faits mais demandant des ressources cognitives plus importantes. Ainsi, il est fréquent de voir dans les médias, des assimilations entre la remise en question de la version officielle du 11 septembre et l’antisémitisme ou le révisionnisme. Il s’agit ici d’un processus émotionnel et d’association qui peut être utilisé par le pouvoir pour discréditer les arguments rationnels de ce large panel de la population mondiale qui demande un complément d’enquête plus impartial et approfondi sur ces évènements tragiques, importants, et controversés.

Références bibliographiques :

Amodio, D. M., & Devine, P. G. (2006). Stereotyping and evaluation in implicit race bias: evidence for independent constructs and unique effects on behavior. Journal of Personality and Social Psychology, 91, 652–661.

Banaji, M. R., & Hardin, C. D. (1996). Automatic stereotyping. Psychological Science, 7, 136–141.

Bargh, J. A. (1997). The automaticity of everyday life. In R. S. Wyer Jr. (Ed.), Advances in social cognition (Vol. 10, pp. 1–61). Mahwah, NJ: Erlbaum.

Bargh, J. A. (1999). The cognitive monster: the case against the controllability of automatic stereotype effects. In S. Chaiken & Y. Trope (Eds.), Dual-process theories in social psychology (pp. 361–382). New York: Guilford Press.

Bodenhausen, G. V., & Macrae, C. N. (1998). Stereotype activation and inhibition. In R. S. Wyer Jr. (Ed.), Advances in social cognition (Vol. 11, pp. 1–52). Mahwah, NJ: Erlbaum.

Deutsch, R., Gawronski, B., & Strack, F. (2006). At the boundaries of automaticity: negation as reXective operation. Journal of Personality and Social Psychology, 91, 385–405.

Devine, P. G. (1989). Stereotypes and prejudice: their automatic and controlled components. Journal of Personality and Social Psychology, 56, 5–18.

Gawronski, B., & Bodenhausen, G. V. (2005). Accessibility effects on implicit social cognition: the role of knowledge activation versus retrieval experiences. Journal of Personality and Social Psychology, 89, 672–685.

Gawronski, B., & Bodenhausen, G. V. (2006). Associative and propositional processes in evaluation: an integrative review of implicit and explicit attitude change. Psychological Bulletin, 132, 692–731.

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Kawakami, K., Dion, K. L., & Dovidio, J. F. (1999). Implicit stereotyping and prejudice and the primed Stroop task. Swiss Journal of Psychology, 58, 241–250.

Kawakami, K., Dovidio, J. F., Moll, J., Hermsen, S., & Russin, A. (2000). Just say no (to stereotyping): effects of training in the negation of stereotypic associations on stereotypic activation. Journal of Personality and Social Psychology, 78, 871–888.

Macrae, C. N., Bodenhausen, G. V., Milne, A. B., & Jetten, J. (1994). Out of mind but back in sight: stereotypes on the rebound. Journal of Personality and Social Psychology, 67, 808–817.

Wegner, D. M. (1994). Ironic processes of mental control. Psychological Review, 101, 34–52.

 

 

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