Vous pensez qu’on peut lire en vous comme dans un livre ouvert?
Vous croyez que chacune de vos émotions peut être vue par les autres?

Et bien non, ce n’est pas tout à fait ça! Si vous partagez cette impression, nous vous invitons à lire cet article. Une solution s’offre peut-être à vous.

Entre nous, qui n’a jamais triché à un examen? N’aviez-vous pas l’impression que cela se voyait sur votre visage, que chaque paire d’yeux vous dévisageait réellement? Vous pensiez certainement à ce moment-là que le surveillant allait découvrir vos copions dissimulés sous votre plumier et ce, parce que vous aviez l’impression que votre peur, gêne et stress se révélaient sur votre visage…
Et bien peut-être pas! Votre professeur était peut-être simplement en train de scruter l’auditoire et de le surveiller.

Cet effet s’appelle l’illusion de transparence. Déjà présentée par Miller et McFarland (1987, 1991). Cette théorie sera reprise par la suite par Gilovitch T., Husted Medvec V., Savitsky K (1998); étude que nous avons choisi de présenter.
Le 5 novembre sur notre blog, ClaireDespature publiait un article de Savitsky et Gilovich (2003) qui parlait de l’illusion de transparence concernant la prise de parole devant un groupe. Nous vous invitons à lire cet article qui fait suite à l’étude que nous vous présentons ci-dessous.

L’illusion de transparence consiste à penser que les autres lisent davantage nos états internes que ce que l’on montre réellement. Pour que ce soit plus clair, voici un exemple: Marie-Antoinette est folle amoureuse de son professeur de cognition sociale et jurerait que celui-ci l’a remarqué. Or, son professeur n’a en réalité aucune idée de ses sentiments. Autre exemple: lors de son entretien d’embauche Charlotte est très stressée, elle pense que l’examinateur le voit et pourrait penser qu’elle n’est pas compétente pour ce boulot. Cette idée renforce sa nervosité ; elle a l’impression d’être rouge écarlate, d’être très déstabilisée,…
Pourtant, à la fin de l’entretien, l’examinateur fait le point sur celui-ci, s’étonne de son calme, et de la maîtrise de soi qu’elle a face à un événement qui peut être source de stress.
Pour reprendre la définition des auteurs, nous pouvons observer dans cet exemple, que Charlotte a surestimé l’ampleur avec laquelle son stress a été perçu par l’expérimentateur.

Cet article de Gilovitch T., Husted Medvec V., Savitsky K., relate trois études destinées à cibler la mesure dans laquelle l’illusion de transparence pourrait être perçue.

Première étude

La première étude consistait à rassembler 39 étudiants, divisés en 7 groupes de 5 étudiants chacun et un groupe de 4. L’expérimentateur annonce alors les règles du jeu qui consiste en la détection de mensonges où le meilleur d’entre eux remporte un prix. La partie se déroule en 5 tours à la fin desquels chacun reçoit un questionnaire afin d’estimer quel participant a menti et également combien de participants l’ont accusé, lui, qu’il mente ou non. L’expérimentateur informe qu’il n’y a qu’un seul menteur par tour, qu’on ne peut être menteur qu’une seule fois par partie et invite ensuite les participants à répondre, à tour de rôle, à une question par une réponse variant selon qu’ils aient reçu une carte « vérité » ou « mensonge ». Et comme prédit, les auteurs ont observé que les individus avaient surestimé les probabilités d’être désignés menteurs lorsque cela était bien le cas. Ils ont pu conclure que les menteurs pensaient que leur sentiment de nervosité « s’échappait » et que donc les autres pouvaient voir « à travers eux ».

Cependant, les auteurs ont testé trois autres hypothèses plausibles qui risquaient de discréditer celle-ci.

Tout d’abord, il y a l’hypothèse de « self-as-target bias » qui consiste à exagérer le fait que nos actions et nos pensées sont observées par les autres, en d’autres termes, que nous sommes la « cible » des regards des autres (Fenigstein, 1984; Zuckerman et al, 1983). Dans l’expérience présentée ci-dessus, les menteurs auraient surestimé le nombre de personnes les identifiant parce qu’ils ont tendance à croire davantage qu’ils sont la cible des soupçons des autres. Cependant, cette première hypothèse est à exclure car si tel était le cas, nous aurions dû observer une surestimation du nombre de personnes les accusant également dans les cas où ils disaient la vérité.

L’une des principales critiques adressée à cette première expérience était que les sujets étaient avertis qu’une seule personne pouvait mentir par tour et qu’elle ne pourrait être choisie qu’une fois par partie. Bien que les auteurs ne pensent pas que cela ait pu affecté leurs résultats, ils ont toutefois réalisé une seconde expérience dans laquelle ils informaient toujours qu’il ne pouvait y avoir qu’un menteur par tour mais, cette fois, qu’il pouvait y avoir des répétitions de menteurs au fil des tours. En réalité, les participants n’étaient toujours menteurs qu’une et une seule fois durant les cinq tours.
Comme dans la première expérience, nous retrouvons une surestimation du menteur quant au nombre de personnes l’ayant démasqué par rapport au nombre réel.

Ensuite, les auteurs ont mis en place une autre expérience afin de vérifier que les résultats ne soient pas liés à la « théorie abstraite », idée selon laquelle les mensonges seraient faciles à détecter (DePaulo, Zuckerman, & Rosenthal, 1980; Ekman, 1985; Knapp & Comadena, 1979; Kraut, 1980; Zuckerman, DePaulo, & Rosenthal, 1981) ou encore à la « curse of knowledge ». Cette deuxième hypothèse sous-tend que l’on ne peut plus penser différemment une fois que l’on a une certaine connaissance; on aurait donc du mal à supposer le point de vue de quelqu’un qui ne sait pas. On parle alors de « malédiction par notre propre connaissance » ou encore de « connaissance partagée » (Camerer et al., 1989; Keysar & Bly, 1995; Keysar et al., 1995).

Pour mieux comprendre, Gilovitch T. et ses pairs ont illustré cette théorie par un exemple très simple: lorsqu’on demande à un individu de faire deviner une chanson célèbre à d’autres personnes en tapant des doigts sur une table, celui-ci s’exécute en trouvant la chanson bien représentée et évidente contrairement aux personnes qui l’écoutent. En effet celui qui « tape » la chanson l’a en tête, sans doute même avec les paroles et l’ensemble des instruments. Nous vous proposons un autre exemple pour mieux comprendre cette théorie: vous écrivez une lettre menaçante à votre voisin qui n’arrête pas de garer sa voiture devant votre garage. Vous utilisez des phrases chargées de votre colère et, à chacune de vos relectures, vous pouvez ressentir vos émotions. Pourtant, votre voisin lui, n’ayant pas connaissance de votre colère, ne percevra sans doute pas votre lettre de la même manière.

Pour en revenir à notre expérience, ceci se traduirait par le fait que les menteurs, conscients de mentir, auraient des difficultés à passer outre cette connaissance et anticiperaient les perceptions des autres.

Nous allons vous expliquer l’expérience pour confirmer la présence de l’illusion de transparence et non de ces deux dernières théories (« curse of knowledge » et la théorie abstraite). L’expérience suit le même mode opératoire à une exception près: on attribue à chacun des 5 sujets un observateur personnel. Pour cela, 40 participants ont joué le rôle des sujets (menteurs) et les 40 autres, les observateurs. Lorsqu’un individu reçoit sa carte « mensonge » ou « vérité », son observateur la reçoit également, ce qui le place dans la même situation de connaissance. Le rôle de cet observateur est ensuite de remplir le questionnaire qui lui est fourni; celui-ci contient les mêmes questions que l’on pose aux sujets sauf que les questions ne le concernent pas lui, mais son binôme. Ainsi, à chaque tour, l’observateur devait aussi estimer le nombre de joueurs identifiant correctement son binôme lorsqu’il était le menteur.

Ces estimations, comparées à celles des joueurs, ont permis aux auteurs de bâtir une hypothèse et de la vérifier: les observateurs, selon la théorie abstraite ainsi que selon la théorie de la connaissance partagée, devraient répondre de la même manière que les « menteurs » tandis que selon dans la théorie de l’illusion de transparence, seuls « les menteurs » devraient montrer une surestimation du nombre de personnes décelant leur mensonge, étant donné que l’observateur , ne prenant pas parole devant le groupe, ne montre pas ses sentiments et ne devrait donc pas avoir cette illusion de transparence.
Les résultats mirent effectivement cette deuxième proposition en avant, les « menteurs », comme précédemment avaient surestimé leur détectabilité. Cependant, ce n’était pas le cas des observateurs. Les menteurs ont également trouvé leur mensonge évident à détecter tandis que les observateurs moins. Cette divergence entre estimations permet en conséquence d’infirmer les deux hypothèses alternatives proposées et de conclure qu’il s’agit bien de l’effet de l’illusion de transparence.

Deuxième étude

Les auteurs font une deuxième étude afin d’illustrer l’illusion de transparence dans une situation différente. Les participants ont été invités à cacher leur sentiment de dégoût lorsqu’ils goûtaient des cocktails infects et ensuite à estimer s’ils avaient selon eux bien réalisé cette tâche. L’hypothèse des auteurs est que les participants vont davantage avoir l’impression que leur dégoût est détectable qu’il ne l’est réellement.

Pour ce faire, les auteurs ont recruté 25 étudiants (15 étaient testeurs et 10 observateurs). Les participants sont informés des règles du jeu: garder une expression neutre quel que soit le cocktail. Sur la table, 15 verres contenant un liquide rouge (5 possèdent un goût déplaisant et les autres ont un goût de fruits) et sur le côté, une caméra. Les testeurs ont également dû remplir un questionnaire afin d’estimer le nombre d’observateurs susceptibles de deviner s’ils goûtaient le bon ou le mauvais cocktail. Par la suite, on montre aux observateurs la vidéo reprenant les expressions faciales de chacun des 15 candidats en leur demandant de trouver quelle boisson a été bue par chacun des candidats.

Après comparaison des estimations de chacun des deux groupes, les auteurs ont pu montrer que les testeurs ont bien surestimé le nombre d’observateurs les identifiant convenablement lorsqu’ils buvaient un mauvais cocktail . Nous retrouvons bien l’effet d’illusion de transparence.

Cependant, comme dans la première expérience, les auteurs ont effectué une modification de procédure à l’expérience afin de s’assurer que les hypothèses alternatives telles que la théorie abstraite, la « curse of knowledge » puissent être écartées ici aussi.
Pour cela, 32 étudiants furent groupés deux par deux et 20 autres étudiants furent invités à jouer les observateurs. Pour la suite, la procédure fut modifiée en deux points; premièrement, en l’addition d’un observateur associé et deuxièmement dans le nombre de verres de cocktail.
Gilovitch T., Husted Medvec V., Savitsky K., devraient alors observer la même surestimation que les goûteurs chez leurs observateurs associés. Par contre, si seuls les goûteurs surestiment ce nombre d’individus, alors c’est qu’il s’agit bien de l’illusion de transparence.
Les étudiants ont êtes prévenus que le mauvais cocktail n’arrivait jamais en premier lieu et n’avait jamais la même place dans les présentations. Les testeurs doivent donc goûter tous les cocktails en effectuant une pause après chacun d’eux pour pouvoir compléter le questionnaire afin d’évaluer le nombre d’observateurs qu’ils estimaient avoir correctement identifié l’unique « mauvais cocktail » du set. De plus, ils furent invités à évaluer l’expression faciale du testeur grâce à une échelle de 10 points (allant de «garde une parfaite expression faciale neutre » à « laisse échapper fortement ses sentiments »).

Comme les auteurs l’avaient prédit, les testeurs surestimaient le nombre d’observateurs capables d’identifier le mauvais cocktail. Ils ont par ailleurs découvert que les observateurs assignés aux testeurs surestimaient également ce nombre; cependant, ces estimations restent significativement plus faibles que celles faites pas testeurs.
Les deux hypothèses alternatives ont pu être écartées grâce à cette nouvelle version de l’expérience.

Finalement, ils retrouvent bien là l’illusion de transparence puisque les testeurs ont eu tendance à surestimer leur propension à laisser transparaître leur dégoût. Nous pouvons d’ailleurs observer ces résultats sur le graphique ci-dessus qui reprend les prédictions de chaque groupe d’individus quant aux nombre d’observateurs devinant l’emplacement du cocktail infecte.

Troisième étude

Pour donner un dernier exemple Gilovitch T., Husted Medvec V., Savitsky K., ont effectué une dernière étude. Cette dernière est basée sur l’effet d’illusion de transparence de Miller and McFarland (1987, 1991) dans une situation d’urgence. En effet, peut-être avez-vous déjà assisté à une situation où vous ne savez pas comment réagir, et comme autour de vous personne ne bouge, vous décidez de ne pas intervenir.

Il y a un tas d’exemples existant, nous pensons par exemple à une situation où vous voyez quelqu’un allongé par terre, ou une agression pendant une soirée, voir un viol dans une rue (comme par exemple le célèbre meurtre et viol de « Kitty Genovese » en 1964 et ses 38 témoins, fait décrit dans le New York Times par Martin Gansberg (1964); nous vous invitons à vous pencher sur ce fait divers peu commun qui montre « l’effet du témoin »).

Gilovitch T., et al. ont voulu montrer l’effet dans une situation différente; ils ont recruté 40 étudiants de l’université de Cornell et ceux-ci ont été choisis pour contribuer à une étude sur les effets de l’environnement sur le travail en groupe. L’étude ne porte évidemment pas sur ceci; les auteurs vont plutôt observer les réactions des participants face à une étudiante, en réalité comédienne, transgressant les règles fixées par l’expérimentateur. Celui-ci avait d’ailleurs beaucoup insisté sur l’importance des règles dans l’étude et sur la responsabilité du groupe dans l’exercice. Les étudiants étaient invités à résoudre une liste d’anagrammes par groupe de cinq (quatre étudiants et une comédienne). Les étudiants ont tous tirés au sort un papier leur désignant leur fonction pour réaliser l’expérience. Par un trucage, l’étudiante comédienne est évidemment envoyée au tableau et les autres participants vont quant à eux résoudre les anagrammes.
L’expérience est lancée et au fur et à mesure, la comédienne va commencer à donner des éléments de réponses et à ajouter un peu de temps à la minuterie, faussant ainsi les règles données par l’expérimentateur.
Lorsque l’expérience prend fin, l’expérimentateur leur donne à tous un questionnaire à remplir. Ils doivent notamment estimer l’impact de l’effet inhibiteur du laboratoire sur le travail en groupe, et informer si un participant a enfreint les règles, si oui, le dénoncer, etc.
Suite à l’analyse des résultats, leur hypothèse a été confirmée; ils ont donc bien retrouvé l’effet d’illusion de transparence. Les participants avaient l’impression de se sentir plus préoccupés que les autres du non-respect des règles par l’étudiante (comédienne) et, vu la « non » réaction des autres participants, ils ont, si on peut dire, « ranger leurs émotions ».
Les auteurs ont pu noter de la part de 3 étudiants une part de méfiance vis à vis des autres participants ou par rapport au cadre de l’expérience ainsi qu’une intervention minime de la part de deux autres sujets. En dehors de ces personnes, personne n’a agit avec conviction pour dénoncer les transgressions des règles de la comédienne.

Les auteurs ont alors décidé de modifier quelque peu leur étude afin d’accroître le sentiment de responsabilité des participants: ils ont attribué à chacun un intervalle de temps durant lequel un et un seul participant devait résoudre des anagrammes tandis que les autres vont attendre à côté de lui.

Encore une fois, l’illusion de transparence est démontrée; les participants dissimulent et ajustent leurs états mentaux en regardant les réactions des autres et comme tous s’observent sans réagir cela mène à croire que la situation n’est pas réellement une situation d’urgence. Dans cette expérience, la responsabilité est renforcée, les individus ressentent donc plus de gêne par rapport à la comédienne qui ne respecte pas les directives données. Comme dans la version précédente, quelques individus ont ressenti un sentiment de méfiance et de suspicion. Les auteurs ont pu remarquer que cette fois, les étudiants intervenant furent un peu plus nombreux à dans cette expérience .

Dans cet article nous retrouvons trois études différentes démontrant l’illusion de transparence et nous sommes certaines que des exemples vous viennent encore à l’esprit. Les auteurs tiennent tout de même à préciser qu’il y a peut-être parfois d’autres biais rentrant en jeu (telle que la « malédiction de la connaissance » (par exemple, Keysar & Bly, 1995), ou le biais «self-as-target bias” (Fenigstein, 1984;. Zuckerman et al, 1983), etc). On retrouve ce phénomène un peu partout et ce pour différents états mentaux.

Conclusion

Cette étude nous éclaire beaucoup sur nos comportements sociaux, et peut donc nous servir lorsqu’une situation de ce genre nous arrive; nous pourrons ajuster notre comportement tout en sachant néanmoins que les autres ajustent le leur en fonction du vôtre aussi! Cette étude nous éclaire sur nos comportements sociaux, et peut donc nous servir lorsqu’une situation de ce genre nous arrive; nous pourrons ajuster notre comportement tout en sachant néanmoins que les autres ajustent le leur en fonction du nôtre ! Comme décrit aussi Clairedespasture dans sa conclusion, la conscience de l’existence de cet effet a un impact sur notre comportement: nous pouvons alors essayer d’apaiser notre nervosité (comme dans le cas de l’entretien de Charlotte pour son nouveau travail) et aller de l’avant.

Références :

– Gilovich, T., Savitsky, K., Medvec, V.H., (1998). « The Illusion of Transparency: Biased Assessments of Others’ Ability to Read One’s Emotional States » Journal of Personality and Social Psychology, 75 (2), pp. 332-346.
– Martin Gansberg, « Thirty-eight who saw murder didn’t call the police [archive] », 1964.

Illustration réalisée par Dennis Guerra: http://www.watosay.be/

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