Image

Agissons nous de manière à confirmer les stéréotypes qui nous concernent ?

Chaque individu est différent des autres. Pourtant, on peut trouver des points communs aux individus d’un même groupe. Un stéréotype est une idée reçue qui concerne un point commun attribué à tous les membres d’un groupe, leur donnant une image caricaturale, basée sur le genre, l’ethnicité, l’âge, la couleur de peau, etc. Tout le monde connait les clichés comme quoi les femmes ne savent pas se garer, elles n’ont pas de sens de l’orientation, elles sont bavardes, dépensières, coquettes etc…

Un stéréotype peut être positif, comme par exemple « les femmes sont bonnes dans le domaine des arts », ou négatif, comme par exemple « les femmes sont nulles en maths ».

Dans notre société actuelle on baigne dans une multitude de stéréotypes. On peut se demander si les stéréotypes peuvent avoir une influence sur le comportement d’un individu. Une femme à qui on rappelle qu’elle est femme sera-t-elle moins bonne en maths que si on ne le lui rappelait pas ?

Certaines recherches ont montré que lorsque l’on fait penser une personne à un groupe déterminé, cette personne a tendance à se conformer aux stéréotypes du groupe en question.  Par exemple, lorsque l’on demande ou incite une jeune femme à penser à une femme âgée, la jeune femme aura tendance à avoir des attitudes conservatrices, et donc à se conformer à un stéréotype associé aux femmes âgées. Ce comportement pourrait s’expliquer par la tendance naturelle des individus à imiter les comportements des autres. Dans l’exemple précité, la personne observée (la jeune femme) n’appartient pas au groupe associé au stéréotype des femmes âgées conservatrices.

Quelqu’un appartenant au groupe associé à un stéréotype, va-t-il agir de manière à confirmer le stéréotype qui le touche ou à s’en défendre ? Pour répondre à cette question, les chercheurs ont voulu comparer les comportements de personnes qui appartiennent à un groupe associé à un stéréotype, en fonction du rappel ou non de leur appartenance à ce groupe. Pour décrire cette comparaison, les chercheurs parlent d’une manipulation de l’activation de la catégorie sociale pertinente pour soi.

Par exemple, si on parle du stéréotype des femmes nulles en maths, on peut comparer deux groupes de femmes. La manipulation consiste à rappeler l’appartenance à la catégorie « femme » pour le premier groupe, mais pas pour le deuxième. On peut alors comparer leurs attitudes envers les maths, ou les résultats à un test de maths entre les deux groupes. Peut-on s’attendre à ce que les participantes confirment le stéréotype, c’est-à-dire à ce que les femmes du premier groupe aient de moins bons résultats au test ? Ce n’est pas forcément le cas. En effet, les femmes du premier groupe pourraient faire un effort particulier justement pour contredire le stéréotype. Certaines d’entre elles pourraient aussi se détacher de la catégorie générale « femme » et se rattachant à une sous-catégorie mieux valorisée en rapport avec les maths, par exemple « femme d’affaire ».

Dans ce cadre, l’étude de Steele & Ambady (2006) a étudié l’effet de la mise en évidence (par un rappel) ou non, de l’appartenance à la catégorie « femme », en rapport avec deux stéréotypes associés aux femmes, l’un positif « les femmes sont bonnes art », l’autre négatif « les femmes sont nulles en maths ». Plusieurs expériences ont été menées pour étudier cet effet.

Première étude.

La première étude comporte deux expériences.

1 Dans la première expérience que nous appelleront 1b, nous prenons 46 étudiantes.

  • Elles devaient effectuer premièrement une tâche de vigilance suivie d’un petit questionnaire. La tâche de vigilance sert en réalité à présenter de manière subliminale des mots dits « masculins », ou « féminins » aux participantes, comme par exemple : oncle, marteau, costume, cigare, bière, tante, poupée, robe, boucle d’oreille, fleur. Cette tâche consistait à présenter une croix au milieu d’un écran. On leur explique qu’elles verront un flash sur la partie droite ou gauche de l’écran. Elles devaient alors appuyer sur une touche si le flash était apparu du côté droit de l’écran, et appuyer sur une autre touche quand le flash apparaissait du côté gauche. Ces flashs étaient en réalité des mots présentés si rapidement que les participantes n’avaient pas réellement conscience d’avoir lu le mot, c’est une présentation subliminale. Les étudiantes étaient séparées en deux groupes. Tout d’abord, on présentait aux deux groupes 10 mots neutres pour habituer les étudiantes à la tâche. Dans un second temps, on présentait au premier groupe d’étudiantes 20 mots féminins, et au deuxième groupe 20 mots masculins.
  • Elles devaient ensuite compléter un  questionnaire portant sur les mathématiques et sur l’art. Tout d’abord, on leur demandait : « A quel point aimez-vous faire ceci ? » pour 5 activités liés aux mathématiques et  5 activités liées à l’art. Ensuite, elles devaient répondre à « Comment répondraient des étudiantes comme toi  pour ces mêmes questions ?». Finalement elles devaient répondre à quelques questions pour s’assurer qu’elles ignoraient le but de l’étude.

Les résultats montrent que leur attitude envers les arts ou les mathématiques est influencé par la présentation subliminale des mots de catégorie « masculin » ou « féminin » qu’elles ont lu sans même s’en rendre compte.

En effet, les étudiantes du groupe 1 à qui on a présenté de façon subliminale la liste des mots féminins, montrent une préférence pour les arts plutôt que pour les mathématiques alors que,  les étudiantes du groupe 2, exposées à des mots masculins, n’ont pas de préférence pour un des deux domaines. D’autre part, les présentations de mots masculins ou féminins n’ont pas influencé leurs croyances sur les attitudes d’autres étudiantes comme elles. En activant le concept du genre (féminin -masculin) de manière inconsciente ces résultats vont dans le sens de l’hypothèse, prédisant un effet du stéréotype sur le comportement. Ces résultats seraient les mêmes si on précise aux filles qu’elles appartiennent au groupe « féminin » et qu’on active le stéréotype de manière consciente ? Retrouverait-on les mêmes résultats après « l’activation de la catégorie sociale pertinente pour soi », ou au contraire elle voudraient-elles contredire le stéréotype qui les dévalorise ?

Pour répondre à cette question une deuxième expérience a été faite en activant de manière consciente la différence de genre « féminin-masculin » et l’appartenance au groupe stéréotypé des femmes qui seraient mauvaises en maths et douées arts.

2 Dans cette deuxième expérience, que nous appellerons étude 1b, 34 étudiantes sont séparés en deux groupes.

  • On demande au premier groupe, à qui on veut activer consciemment leur appartenance au groupe « féminin », de remplir un questionnaire où il leur est demandé leur sexe, si elles vivaient avec des hommes et des femmes ou qu’avec des femmes, et de donner des avantages et désavantages de vivre dans ces deux conditions. Ceci fait activer chez elles le stéréotype. Pour le deuxième groupe, qui sera un groupe neutre, le questionnaire consiste à répondre à des questions sur un sujet neutre, soit leur opérateur téléphonique. Ceci est fait pour comparer les effets de l’activation ou l’inactivation du stéréotype sur les attitudes envers les maths ou les arts.
  • On leur demande ensuite de répondre au même questionnaire qu’à l’étude précédente.

Les résultats de la première étude montrent que la prise de conscience de différence « homme femme » (qui active le stéréotype- étude 1a) et la mise en évidence de la catégorie sociale pertinente pour soi (incluant consciemment les filles au groupe féminin- étude 1b) influence les femmes sur leurs attitudes envers les mathématiques et les arts. Dans les deux études, quand on active le stéréotype, les femmes confirment ce stéréotype qui les concerne en ayant une attitude plus positive envers l’art qu’envers les mathématiques,  alors que ces résultats ne sont pas retrouvés chez les femmes à qui on active le genre masculin ou une catégorie neutre. Ces résultats n’affectent que les attitudes personnelles des femmes et non la perception qu’elles ont sur les attitudes de leurs paires.

Le concept de soi, est l’idée qu’une personne se fait d’elle-même. Si ces résultats sont dus à un effet touchant au concept de soi, on devrait retrouver ces mêmes résultats, quand on mesure à leur insu, donc implicitement, leurs attitudes envers les mathématiques et l’art.

Cependant, une critique peut être faite à cette dernière expérience ou les étudiantes pourraient  être conscientes des résultats que l’on prédit. Ainsi, les résultats pourraient être faussés à cause de cette attente.

Deuxième étude

Dans la deuxième partie de l’étude, les chercheurs ont voulu analyser les attitudes implicites des individus,  c’est à dire les actions ou les jugements que les gens font automatiquement sans en avoir un contrôle conscient. Une personne peut avoir une attitude explicite (ce qu’on exprime) différente de son attitude implicite (ce qu’on pense réellement) envers le même objet. Il est évident qu’il est plus facile d’essayer de changer les attitudes explicites plutôt que les attitudes implicites, car nous avons un contrôle plus fort et conscient sur les attitudes explicites que sur nos attitudes implicites (Wilson, 2000). En d’autres mots nous pouvons exprimer une opinion qui ne se reflèterait pas dans nos actions.

Nous savons bien que nous n’exprimons pas toujours le fond de nos pensées, et que nous ne sommes d’ailleurs pas toujours totalement conscients de nos propres pensées. Le test IAT (test pour les associations implicites), permettrait d’identifier les attitudes implicites et explicites, conscientes ou non, qu’aurait une personne envers un objet. Des recherches ont utilisé l’IAT  pour montrer que les attitudes implicites sont aussi dépendantes du contexte. Beaucoup de recherches ont examinées la malléabilité des attitudes implicites dans les groupes sociaux, entre autres pour voir les attitudes des blancs envers les noirs par exemple.

Dans cette étude on veut examiner si un signal contextuel peut influencer les attitudes implicites des femmes vis-à-vis de stimuli non-sociaux dans des domaines académiques. Comme pour la première étude, les auteurs s’interrogent sur la valeur que les participantes donnent à leur identité de genre et dans quelle mesure cette croyance peut influencer leurs attitudes implicites envers les maths et les arts.

À ce propos, ils ont divisé des étudiantes en deux groupes.

  • Chaque participante devait d’abord remplir le même questionnaire qu’à la première étude activant ainsi le stéréotype pour le premier groupe et l’appartenance à un groupe neutre (opérateur téléphonique) pour le deuxième groupe.
  • Elles passaient ensuite le test IAT permettant de démontrer  des contradictions entre pensées conscientes et non-conscientes. Dans ce test on leur demande d’associer des mots de catégories différentes, ici : «arts ou maths » à associer avec « plaisir- déplaisir ». On calcule alors le temps pris pour faire les associations : d’après ce test on serait capable de mesurer les attitudes implicites grâce au calcul du temps de réponse. Si on aime l’art et on n’aime pas les maths, on mettrait peu de temps à associer « art-plaisir » et « maths-déplaisir », et plus de temps pour associer « maths-plaisir » et « art-déplaisir ».

pictureresultsok

Les résultats vont dans ce sens pour les deux groupes et montrent que l’effet est encore plus prononcé dans le groupe 1 où on a rappelé aux étudiantes leur appartenance au genre « femme », au groupe stéréotypé. L’effet concernait seulement leur propre attitude et non la croyance de l’attitude de leurs pairs.

La deuxième étude met en évidence que les attitudes implicites des femmes suivent la direction du stéréotype et ceci de façon plus prononcée quand on leur rappelle leur catégorie de genre, c’est-à-dire quand on active le stéréotype. Cette étude se développe en deux directions. La première étude a démontré que l’appartenance à une catégorie sociale peut influencer les attitudes des membres du groupe stéréotypé. La deuxième a trouvé qu’une subtile manipulation peut influencer non seulement les attitudes explicites des femmes mais aussi leurs attitudes implicites.

Il reste tout de même difficile de déterminer si les stéréotypes jouent un rôle important dans la formation d’attitudes ou dans le changement d’attitudes à long terme ! Nous avons vu que les femmes à qui on ramène le stéréotype de la féminité, sont capables de changer leurs attitudes implicites et explicites à court terme. Le problème est que nous sommes quotidiennement confrontés à des stéréotypes de ce genre.

Il semble que de nos jours, notre entourage et notre culture est capable d’influencer directement les attitudes à long terme d’une personne, à travers la répétition de situations stéréotypées associées à l’identité de genre. Suffirait-il de manipuler les valeurs sociales pour amener les gens à modifier leur comportement et leurs attitudes envers des domaines spécifique ? D’après les résultats des trois expériences, il est possible d’affirmer que le contexte et l’identification de genre jouent un rôle primordial dans la formation des attitudes implicites et explicites, et que les gens arrivent à croire et à ajuster leur comportement en fonction d’informations complètement aléatoires reçues. Les stéréotypes sont auto-entretenus par les groupes stéréotypés ! Ceci pourrait expliquer en mesure qu’il y a une majorité de filles en psychologie par exemple, car elles sont « poussées »  par le stéréotype à être empathiques, sociables etc. et une majorité de garçons dans les filières d’informatique et ingénierie car ils sont eux « poussés » par le stéréotype à être plus pragmatiques.

Ne laissez pas que les stéréotypes décident pour vous !

Image

Référence bibliographique :

  • Steel, J.R., Ambady, N. (2006). “Math is Hard!” The effect of gender priming on women’s attitudes. Journal of Experimental Social Psychology, 42, 428-436

Source images:

Publicités