Si je vous dis « Cours Forrest, cours! ». La grande majorité d’entre nous visualise Tom Hanks, un système métallique barbare fixé aux jambes se détruisant au rythme des enjambées de plus en plus grandes du héros. Mais pourquoi l’histoire de ce garçon a-t-elle à ce point marqué nos esprits? Le talent de l’acteur joue certainement, mais est-ce qu’il peut expliquer, à lui seul,  un tel succès?

forrest

Et puis, d’autres personnages, réels ou fictifs, peuvent également rejoindre Forrest. Je ferai premièrement le choix de rester dans la fiction, afin de ne pas citer des personnages suscitant la polémique.

Les (un peu) plus âgés d’entre nous se souviennent sûrement du succès du film « Rocky » racontant l’histoire d’un boxeur qui, contre toutes attentes vu ses conditions d’entrainement, devient LE champion.

Harry Potter, un petit garçon orphelin, ignorant tout du monde des sorciers, rejeté par sa famille d’adoption et qui, après de multiples péripéties, parvient à tuer le plus grand sorcier (maléfique) de tous les temps.

Un petit tour maintenant vers les contes : « Le Vilain petit Canard » qui, après avoir subi les moqueries de son entourage deviendra un superbe cygne (blanc, celui-ci).

Tous ces personnages, s’adressant à des publics d’âges variés, ont, d’une manière ou d’une autre, dû surmonter un handicap dans un univers où leur place n’était pas gagnée d’avance. Ils n’avaient ni le statut du compétiteur efficace, ni les moyens de s’en sortir. Et ces personnages ont suscité l’engouement, la grande majorité du public leur souhaitant intensément la victoire, une belle victoire.

On pourrait expliquer ce soutien et le succès de ces héros par l’identification. En effet, des études montrent que l’on s’identifie aux vainqueurs, cette identification permettant d’augmenter sa propre estime de soi. Une défaite pouvant même provoquer une distanciation de la personne ou du groupe soutenu jusque-là (Snyder et al., 1986).

Il ne s’agit pas ici de comprendre pourquoi nous admirons un gagnant, mais pourquoi, durant tout le film, tout le livre, toute l’histoire nous avons soutenu un personnage qui, en fait, « n’avait pas grand-chose pour lui ». Sommes-nous sensibilisés par le fait que ces héros n’ont que peu de chances d’obtenir une victoire ou par le fait qu’ils n’ont pas tous les moyens qu’ont leurs « adversaires » ? Que ces moyens aillent de compétences cognitives normales au plumage de la bonne couleur en passant par une salle d’entraînement hyper équipée ou un environnement familial chaleureux et soutenant.

Une étude réalisée par Vandello, Goldschmied and Richards (2007) va nous aider à comprendre. Cette étude s’appelle « The appeal of the underdog » ou, en traduction littérale, « l’attractivité de l’opprimé ».

Dans un premier temps, les auteurs se sont demandé si le public soutiendrait plus une équipe de basket ayant une grande chance de victoire (en ayant déjà cumulé beaucoup) ou une équipe n’ayant que peu de chances de gagner (n’ayant que très peu de victoires à son actif). Ils ont dès lors présenté à 71 personnes les résultats sportifs d’équipes de basket fictives, avec leur palmarès tout aussi fictif. Ils leur ont alors demandé qui ils souhaitaient voir gagner sur une échelle d’intensité allant de 1 (je ne veux pas du tout les voir gagner) à 9 (je veux absolument les voir gagner). En regardant le graphique des résultats (fig. 1), on voit clairement que, quel que soit l’adversaire, la Slovénie, n’ayant cumulé que 6 médailles, est particulièrement soutenue. Dans l’autre sens, la Suède, ayant cumulé 469 médailles, est l’équipe la moins soutenue. La Belgique (140 médailles), quant à elle, est soutenue quand elle joue contre un pays « vainqueur » (la Suède) et n’est plus soutenue dès lors que son adversaire semble avoir moins de chance.

fig1

Fig. 1 : Intensité du soutien à chaque équipe.

Il semble donc que nous ayons tendance à supporter davantage ceux qui n’ont pas eu un parcours glorieux dans le passé. Comme si nous avions la  volonté de rétablir la justice, tout au moins une répartition équitable des choses.

Effectivement, les pauvres Forrest, Rocky, Harry et le Vilain petit Canard n’ont pas, du moins au début de leur histoire, été très chanceux. Inconsciemment, nous aimerions voir revenir les plateaux de notre balance de la justice à un niveau égal.

Dans un deuxième temps, les mêmes chercheurs se sont demandé si nous attribuons aux « opprimés » des caractéristiques flatteuses qui expliqueraient notre engouement pour eux. Ils ont fait lire à 57 personnes un texte décrivant deux équipes de basket: pour la première moitié, l’équipe de Tel Aviv était présentée comme favorite (beaucoup de victoires précédentes), pour l’autre moitié, c’était Moscou. Ils ont avant tout vérifié que le lien « nombreuses victoires-favoris » étaient bien réalisé comme attendu. Ils ont alors présenté une séquence de 15 minutes d’un match de basket confrontant les deux équipes et ont ensuite demandé à chaque participant à l’étude de décrire les qualités de jeu de chacune des équipes.

Ayant tous regardé la même séquence de match, les personnes testées ont attribué des qualités différentes (en cotant de 1 à 5) aux équipes en fonction de leur statut, soit de favoris, soit de challenger.

fig2

Fig. 2 : Attribution de caractéristiques de jeu aux différentes équipes.

En effet, on pense plus souvent et de manière plus soutenue que l’équipe favorite présente plus de facultés innées, possède une meilleure technique de jeu, est plus douée (Fig. 2). Par contre, l’équipe challenger est plus souvent qualifiée de volontaire, mettant plus de coeur dans le match (Fig. 2). L’effort est plus valorisé, étant vu comme quelque chose dépendant de l’équipe alors que les facultés semblent être plus indépendantes du travail fourni et donc moins valorisables (Wann et al., 2002). Les qualités attribuées aux challengers nous amèneraient donc plus facilement à  soutenir ceux-ci.

Si nous nous retournons vers nos héros, que trouvons-nous? Forrest est clairement volontaire, Rocky est un vrai battant, Harry s’accroche malgré les obstacles et le Vilain petit Canard ne baisse pas les bras et continue à chercher un groupe qui l’acceptera enfin. Ces qualités sont-elles suffisamment louables pour que nous prenions leur parti?

Dans la suite de leur étude, les auteurs démontrent également que le fait d’être présenté comme ayant moins de chances de gagner est un point nécessaire pour inciter le soutien du public. Mais ce soutien n’est réellement important que lorsqu’il est montré clairement que, en plus d’une faible chance de réussite, la personne ou l’équipe a des moyens inférieurs à ceux des favoris.

Petit retour chez nos héros : Forrest manque de moyens intellectuels, Rocky manque de moyens financiers, Harry manque d’expérience de cet univers et le Vilain petit Canard manque de… charme? Ca se tient, non?

Mais qu’est-ce qui expliquerait que nous fonctionnons de cette manière? Pourquoi faisons-nous ce choix?

Une première explication, avancée par les auteurs, serait notre besoin de justice et d’équité. Une envie de voir le monde équitable nous inciterait à soutenir ceux qui ont moins reçu au départ afin de nous réconcilier avec notre vision du monde.

Une autre explication, présentée par Mellers et al. (1997), que personnellement je trouve moins chevaleresque et flattant moins notre ego, serait que le parti de soutenir une équipe désavantagée est plus rentable en terme de satisfaction et moins risqué en terme de déception. En effet, imaginons que nous soutenons un favori: s’il perd, c’est une terrible déception, c’était tellement inattendu; s’il gagne, oui, c’est bien, mais quoi de plus normal… Par contre, si nous soutenons un outsider: il gagne, c’est une joie intense car presqu’inespérée, et s’il perd, c’est triste, mais bon, il fallait s’y attendre. Cette anticipation d’une joie importante ou d’une déception difficile influencerait donc nos choix.

Forrest ne serait pas devenu l’homme qu’il est devenu, reconnu de tous, aimé, nous aurions pu marchander avec la logique de cette fin de film : la fin aurait été triste, mais prévisible. Pareil pour Rocky, Harry, le Vilain petit Canard… Et nous les aurions oubliés aussi vite!

Arrivons maintenant à ce qui m’a le plus interpelée dans cet article. Je vous ai présenté en détails deux études, en très bref une troisième, mais il y avait un quatrième volet. Dans cette partie, les auteurs ont quitté les stades de basket pour s’interroger sur le choix des opprimés sur la scène politique internationale.

Ils ont présenté aux personnes testées un récit d’une page reprenant l’historique du conflit Israélo-Palestinien. Un groupe avait, en annexe, une carte géographique se centrant sur Israël, cette dernière occupant donc une grande partie du document. Un second groupe avait une carte se centrant sur le Moyen-Orient, donnant une impression plus petite de l’espace occupé par Israël. Enfin, un troisième groupe ne reçoit aucune carte. Après avoir vérifié que personne n’était très familier avec la situation Israélo-palestinienne, les auteurs ont demandé aux candidats quel était pour eux le pays opprimé et quel pays ils souhaitaient voir gagner le conflit.

Malgré que les informations consultées sur le conflit soient identiques pour tous, le pays vu comme l’ « opprimé » varie suivant la carte qui a été observée. Lorsqu’Israël occupait la plus grande surface de la carte, la Palestine se voit qualifiée du statut d’ « opprimé » par 70% des personnes testées. Au contraire, lorsqu’Israël est représentée plus petite sur la carte, 62,1% voient Israël comme « opprimé ».

L’état choisi comme sortant gagnant du conflit varie également d’un groupe à l’autre. Lorsque la taille de la Palestine est visuellement plus petite, elle récolte la majorité des suffrages. La situation s’inverse lorsque c’est la taille de l’Etat d’Israël qui est minimisée (Fig. 3).

fig3

Fig. 3: Pourcentage de soutien à Israël ou la Palestine en fonction de la carte géographique observée.

Dans le groupe appelé contrôle (le groupe ne recevant pas de carte géographique), 56,7% des personnes testées donnent le statut d’opprimé à Israël et 56,7% soutiennent ce pays. L’opinion a donc été influencée par l’image d’ « opprimé », elle-même influencée uniquement par le support visuel proposé puisque l’historique fourni était identique pour tous.

Cette étude m’a marquée car elle montre que la construction de nos opinions sur des sujets ayant autant d’impact dans le monde et pouvant influencer nos choix politiques semble être malléable et peut être influencée par le choix de l’une ou l’autre représentation (ici géographique). Il me semble important d’insister sur le fait que les deux représentations étaient correctes. Il n’y a pas eu dans cette expérience de falsification d’informations, juste un choix particulier de support visuel! Et les opinions ont varié de près de 20%…

Que des auteurs, scénaristes, conteurs, jouent sur cette particularité de notre traitement de l’information nous permet de vibrer devant un écran, de passer des nuits blanches sans lâcher un livre et c’est, finalement, très agréable. Mais quand nous sortons de l’imaginaire, les conséquences sont tout autres.

Basé sur:

Vandello, J., A., Goldschmied, N., P., & Richards, D., A., R. (2007). The appeal of underdog. Personality and Social Psychology Bulletin, 33, 1603-1616.

Références:

Mellers, B., A., Schwartz, A ., Ho, K., & Ritov, I. (1997). Decision affect theory : emotional réactions to the outcomes of risky options. Psychological Science, 10, 210-214.

Snyder, C., R., Lassegard, M., & Ford, C., E. (1986). Distancing after group success and failure : Basking in reflected glory and cutting off reflected failure. Journal of Personality and Social Psychology, 51, 382-388.

Wann, , D., L., Keenan, B., L., Burnett, S., Martin, J., Page, L. & Smith, L. (2002). The impact of sport team identification and attributions of ability and effort on spectators’ impressions of athletic performance. North American Journal of Psychology, 4, 347-354.

Publicités