La tension est palpable sur le court. Votre adversaire vous fixe dans le blanc des yeux alors que vous, alerte au moindre de ses mouvements, attendez qu’il serve enfin cette balle de match.
Lentement vous voyez la balle s’élever … jeu, set et match. Vous venez de perdre pour la troisième fois consécutive face au même adversaire. Néanmoins vous avez la conviction que vous êtes meilleur que lui.

Beaucoup d’entre nous ont déjà été dans cette situation où, bien que les faits montrent que nous sommes moins bons qu’un autre, nous restons persuadés que nous sommes malgré cela meilleurs. Ainsi nous blâmerons la fatigue, le stress, la chance, de manière générale, tout ce qui échappe à notre contrôle. Tout ces facteurs nous ayant empêché de manifester notre potentiel à son maximum.

Dans l’article du 25 novembre nous avons vu comment nous imaginons ce que les autres pensent de nous en prenant en compte des informations qu’ils n’ont pas. Ici nous prendrons la perspective à un niveau plus basique : comment nous utilisons les informations que nous avons  pour se construire une image du potentiel de l’autre tout en négligeant les informations que nous n’avons pas.

Dans cet exemple, nous nous faisons une image du potentiel de l’autre basée sur la performance que nous avons pu observer, omettant tout les aspects internes de l’autre auxquels nous n’avons pas accès. Ceci pouvant nous mener à juger notre potentiel comme supérieur à celui de la personne qui vient de nous battre.

La question que nous nous posons est : y a-t-il réellement une différence entre l’évaluation de soi et l’évaluation que nous faisons des autres?

Que savons-nous ?

Une étude réalisée par (Williams, E.F., Gilovich,T., & Dunning, D. (2011). Being all that you can be: The weighting of potential in assessment in self and others. Personality Social Psychology Bulletin, 38, 143-154) a mis en évidence que le potentiel joue un rôle important dans la création de l’image de soi et de celle des autres.

Par potentiel, il est entendu tout ce qu’une personne est capable de réaliser durant sa vie mais aussi la force et les ressources dont dispose un individu. Il s’exprime dans le futur et ne s’agit donc pas d’actions passées ni même présentes.

La découverte majeure des auteurs est que le poids assigné au potentiel est plus importante pour l’image de soi que pour l’image qu’on se fait des autres. Aussi lorsque l’on prend en compte le potentiel de l’autre, on estime que celui-ci est plus proche de sa limite alors que ce n’est pas le cas quand on pense à notre propre potentiel. Pour arriver à considérer qu’autrui a le même potentiel que nous, ce dernier doit montrer beaucoup plus de “preuves” de son potentiel. Dans le même ordre d’idée, on va s’évaluer sur comment idéalement nous aurions pu faire alors que nous évaluons les autres sur ce qu’ils ont déjà accompli.

Comment l’ont-ils mis en évidence ?

Cette étude a été réalisée en plusieurs expériences. Dans l’une, il a été demandé aux participants de donner le poids des actions passées, des actions présentes ou compétences actuelles et les actions futures – soit le potentiel – lorsqu’ils doivent se décrire le plus justement possible. La question a été posée à un autre groupe mais concernant cette fois la description de quelqu’un d’autre.

Les résultats ont montré que l’on accorde un poids plus important aux actions futures et donc au potentiel lorsque l’on doit se décrire que lorsque l’on doit décrire quelqu’un d’autre où l’on accordera plus de poids à ses compétences actuelles.

Dans une autre expérience, les participants devaient faire un trait représentant leur niveau actuel d’action accomplie, sur une ligne représentant leur potentiel total. Dans un second temps, ils devaient effectuer la même tâche pour une personne dont ils jugeaient le potentiel total égal au leur. Il en est ressorti que l’on se voit moins loin dans l’accomplissement de son potentiel par rapport aux autres. Autrement dit, pour juger qu’une personne a le même potentiel total que nous, elle doit avoir accompli plus d’actions que nous.

Dans une troisième expérience, les auteurs ont demandé à des joueurs de tennis de citer des joueurs contre qui ils perdent régulièrement, mais qu’ils considèrent comme ayant un niveau inférieur et des joueurs contre qui ils gagnent régulièrement, mais qu’ils considèrent comme ayant un niveau supérieur au leur.

Ils pouvaient se rappeler de plus de joueurs “inférieurs” qui les battaient régulièrement. Ils ont ensuite demandé au participants d’auto-évaluer leurs performances sur une échelle allant de 1 à 9. Paradoxalement les joueurs qui s’auto-évaluent le mieux sont ceux qui pouvaient se rappeler de plus de défaites contre des joueurs de niveau jugé inférieur. Cela montre qu’ils donnent un plus grand poids à leur potentiel dans leur auto-évaluation que dans le potentiel des autres.

Dans une dernière expérience, une première tâche déterminait un niveau de compétences linguistiques. Ensuite, lors de la seconde tâche, les participants devaient détecter le plus rapidement possible un point qui apparaissait sur l’écran. Entre chaque apparition de point était affiché soit ses résultats au test ainsi que son résultat potentiel, soit le résultat d’une autre personne ainsi que son résultat potentiel.

On a remarqué que l’on mettait plus de temps à répondre lorsque le point apparaissait soit du coté du score actuel du participant soit du coté du résultat potentiel d’un autre participant. Cela montre que l’on porte plus d’attention à notre propre potentiel, alors que l’on porte plus d’attention aux performances actuelles des autres. En effet, le temps mis pour répondre est plus court si le participant a déjà le regard tourné vers cette partie de l’écran. Ce qui montre qu’il porte son attention sur l’information située de ce côté.

Moyenne des temps de réaction (millisecondes) à la tâche de détection des points

Comme nous montre le graphique, on met moins de temps à identifier le point du bon coté lorsqu’il se trouve au même endroit que les scores potentiels (potential) du participant (self) ainsi que lorsqu’il se trouve du coté des scores actuels (actual) des autres (other).

Au vu de ces expériences, nous pouvons conclure que l’importance des critères dans l’évaluation de soi et des autres n’est pas la même. L’évaluation de soi est basée plus sur les attentes de ce qu’on pourrait être là où l’évaluation des autres est basée sur ce qu’ils sont.
Les gens se voient comme ayant plus de potentiels que les autres. Et même lorsque les potentiels sont considérés comme égaux, notre propre potentiel est plus pris en compte que celui de l’autre.

Quelles pourraient être les implications concrètes de ces mécanismes d’évaluation du potentiel?

Que pouvons nous en tirer ?

Les recherches sur les attitudes vis-à-vis des produits pharmaceutiques montrent que les gens sont plus hésitants à consommer des médicaments qui améliorent, augmentent le “soi” que ceux qui le guérissent. (Riis, Simmons, & Goodwin, 2008)

Étant donné que les gens considèrent leur potentiel comme étant naturel et le voient plus comme le reflet de quelque chose de personnel que celui des autres, ils pourraient voir ces médicaments visant l’augmentation, le dépassement de soi comme moins acceptables. En revanche, ils seraient plus enclins à prendre des médicaments qui simplement débloqueraient ou révéleraient leur “vraie” nature, leur vrai potentiel.

Une autre implication sont les défis que les gens sont prêts à relever. Les défis que les gens sont prêts à tenter peuvent différer de ce qu’on pourrait leur conseiller. Les intentions des gens font impasse sur les erreurs passées, les rendant ainsi plus ambitieux qu’il ne serait sage.

Un exemple serait celui de Josh choisissant de prendre un cours en plus trouvant ça judicieux en pensant à l’unique fois où il a été le plus studieux. A l’inverse un bon ami de Josh lui déconseillerait fortement ce choix en lui rappelant les nombreuses fois où ce dernier était en seconde session. Remarquez ici que son ami évalue le potentiel de Josh uniquement sur des performances passées.

Une dernière implication est que nous pensons à nous et aux autres de façon différente. Lorsque nous pensons à nous, nous partons du futur, de nos intentions, de nos plans interprétant le présent à la lumière du futur. Alors que quand nous pensons aux autres on va commencer par le passé pour interpréter le présent.

Les gens pensent que leur potentiel a une plus grande valeur informative que celui des autres. Il existe deux explications plausibles à ce phénomène.

Pourquoi faisons-nous celà ?

La première est que nous avons plus d’information sur nos propres pensées que sur celles des autres; on ne connaît pas toutes les pensées, intentions et les plans futurs des autres. Ensuite, même quand nous en avons connaissance, ces actions potentielles sont prise avec un certain recule (Gilbert & Malone, 1995; Pronin, 2008).

La seconde est que nous avons envie de voir notre potentiel non atteint comme une partie de ce que nous sommes, mais nous avons moins tendance à faire la même chose pour les autres. Voir son potentiel comme une partie de soi est un bon moyen de maintenir une image de soi positive. L’expérience sur les joueurs de tennis le montre bien. Les joueurs se sentant les plus forts sont aussi ceux qui se rappellent le plus d’adversaires jugés “inferieurs” qui les ont battu.
Ces joueurs se voient meilleurs que ce que leurs réelles performances suggéreraient, leur permettant d’avoir des évaluations plus positives d’eux-mêmes que si ils se basaient uniquement sur leur performance du passé et du présent.

Selon nous, ces théories sont tout à fait logiques et tombent sous le sens. Néanmoins, nous les voyons sous un autre jour et interprétons cette deuxième explication autrement.
Nous l’avons appelée, “l’Ôde à la paresse”; prenons l’exemple d’un étudiant en première année à l’Université issus d’un milieu où les études universitaires sont mises sur un piédestal qui manifestement n’arrivera pas à terminer son année avec fruit. Néanmoins, au lieu de se rendre à l’évidence et donc de subir une baisse d’estime de soi, réalisant qu’il ne peut accomplir ce que tout son entourage attendait de lui et a fait avant lui, il va se cacher derrière son prétendu potentiel.

Il va se retrouver tiraillé entre s’enfoncer dans le maintient de l’estime de soi, en accumulant les circonstances où son potentiel ne pourra s’exprimer complètement, préférant aller guindailler avec ses amis plutôt que d’étudier sérieusement. Ou affronter la difficulté avec le  risque d’échouer et donc de devoir assumer sans excuse le poids de son échec.

De même, le tennis-man se retrouvera une bière à la main, se plaignant de la chance qu’à eu son adversaire au lieu d’aller s’entraîner et voir ses chances de victoires réellement augmenter.

Nous voulons ici mettre en garde contre une dérive de ce mécanisme de protection. En effet, prenez garde à ce que à force de créer son identité sur le potentiel, celle-ci ne devienne plus qu’une bulle de chose qui pourraient être faites, vous réconfortant lors de journées passées sur votre canapé ; à ce que l’identité ne devienne que potentielle.

Référence :

Williams, E.F., Gilovich,T., & Dunning, D. (2011). Being all that you can be: The weighting of potential in assessment in self and others. Personality Social Psychology Bulletin, 38, 143-154

Image : http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/0/0e/Alex_Bogomolov%2C_Jr._at_the_2009_Indianapolis_Tennis_Championships_03.jpg

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