Le 20 juillet 1969, Neil Armstrong posait le pied sur la Lune. Cet événement, retransmis à la télévision dans le monde entier, outre la prouesse technologique dont il fit montre, marqua la victoire des Américains dans la course à l’espace engagée contre l’Union Soviétique. Nous sommes alors en pleine guerre froide. Petit à petit, des voix vont se faire entendre pour dénoncer ce que certains qualifient de mise en scène. Deux clans vont se former, sur base d’une distinction très simple : ceux qui y croient, et ceux qui n’y croient pas. Des arguments vont jaillir dans les deux clans, tous étant persuadés de connaître la vérité (voir Rumeurs sur le programme Apollo pour les arguments et contre-arguments avancés), des documentaires vont même voir le jour pour crédibiliser ou détruire cette théorie. Chaque groupe pense bien entendu avoir raison.

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Dans une étude datant de 2005, G. D. Reeder, J. B. Pryor, M. J. A. Wohl et M. L. Griswell se sont intéressés à notre perception des partisans d’une théorie opposée à la nôtre et de leurs motivations. Ils partent pour leur étude d’une question bien éloignée de la conquête spatiale…

« It has nothing to do with oil, literally nothing to do with oil ». Voici la réponse de D. Rumsfeld, alors secrétaire de la Défense, aux accusations portées à l’encontre de l’administration Bush d’avoir provoqué cette guerre pour des enjeux économiques, notamment par N. Mandela : « It is clearly a decision that is motivated by George W. Bush’s desire to please the arms and oil industries in the United States of America ».

Cette question de la motivation de G. W. Bush s’est très rapidement répandue dans la population, chacun ayant généralement sa petite idée sur la question. G. D. Reeder et al. ont montré, dans une étude réalisée sur 105 étudiants américains (dont 51% étaient favorables à l’intervention en Irak, 25% étaient contre et 24% étaient indécis) que les opposants à la guerre étaient généralement suspicieux à l’égard du Président. Ils considéraient majoritairement qu’il s’agissait d’une agression pro-active, et non défensive (73 sujets) et qu’on leur cachait des choses sur les vraies raisons de cette attaque (50 sujets). À l’inverse, les étudiants favorables à une intervention en Irak estiment dans 74 des cas qu’il s’agit de légitime défense ou d’une volonté de leur Président de faire le bien autour de lui (70). Une étude tout à fait similaire à celle-ci réalisée sur des étudiants canadiens, a priori moins directement impliqués dans le conflit. Ils arrivent au même résultat. Une question se pose toutefois à la lecture de ces résultats : attribuent-ils des motivations négatives à G. W. Bush parce qu’ils sont opposés à la guerre en Irak ou sont-ils opposés à la guerre en Irak parce qu’ils attribuent des motivations négatives à G. W. Bush ? Quelle est la chaîne causale des événements ? Reeder et al. avaient bien anticipé la question. Pour y répondre ils ont organisé une troisième étude, portant cette fois sur la perception d’un groupe d’individus pour ou contre la guerre en Irak. Cette étude a montré que les gens considéraient, dans la majorité des cas, que les personnes qui se trouvaient dans le groupe opposé ne savaient pas ce qu’elles faisaient ou cachaient les véritables raisons de leur position. Ce graphique représente l’attribution des motivations d’individus pour ou contre la guerre, en fonction de la position du sujet (pour, indécis, contre).

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Enfin, les auteurs ont cherché à élargir leur recherche en se penchant, dans une quatrième étude, sur le jugement de sujets favorables ou opposés à l’avortement ou au mariage homosexuel sur les motivations de personnes qui ont une position opposée. Les résultats sont similaires : les sujets perçoivent les personnes avec qui elles sont en désaccord comme déconnectées de la réalité, pas réellement conscientes de leur motivation. Les auteurs ont également pu constater que ce sentiment est proportionnel à leur degré d’implication dans le débat. Comment peut-on expliquer ces résultats ? Pour les auteurs de l’article, cette tendance est une manifestation de « réalisme naïf », qui se caractérise par trois croyances : croyance que notre perception du monde est objective, que les personnes sensées perçoivent les choses de la même façon et enfin que d’autres ne pensent pas comme nous, c’est qu’ils manquent d’informations, sont paresseux, irrationnels, ou que leur jugement est biaisé par leur idéologie ou leur intérêt propre.

C’est ce que les auteurs appellent une attribution égocentrique de motivations (« egocentric motive attribution ») ; « égocentrique » étant à comprendre ici dans un sens particulier. Reeder et al. parlent d’égocentrisme pour désigner le fait que notre jugement d’autrui est biaisé par notre propre vision des choses. En d’autres termes, nous avons tendance à considérer que notre perception des choses est meilleure que celle des autres, que nous avons réellement compris le monde. Ainsi, les étudiants qui étaient contre la guerre en Irak ont eu tendance à attribuer des motivations négatives à G. W. Bush, alors que ceux qui y étaient favorables le voyaient comme le défenseur de nobles valeurs, ou, s’ils sont favorables à l’avortement, à considérer que ceux qui y sont opposé manquent d’informations ou sont aveuglés par leurs convictions.

Cette étude montre donc notre tendance à considérer que les autres sont dans l’erreur et à chercher des raisons cachées aux événements. Ces deux éléments rappellent les théories du complot. Reprenons la guerre en Irak. Certains n’ont pas hésité à parler de complot, à tenter de convaincre que les attentats du 11 septembre 2001 avaient été fomentés par les services secrets américains et qu’Al-Qaïda n’était qu’une façade pour pouvoir attaquer Saddam Hussein. Les citations que nous avons reproduites un peu plus haut montrent clairement que, pour certains, G. W. Bush avait un motif caché : contrôler le pétrole irakien. Et ce n’est pas le seul exemple. L’ombre de la conspiration a plané sur de nombreuses affaires, qui peuvent aller du complot juif et des Protocoles des Sages de Sion (largement utilisés par le parti Nazi pour sa propagande antisémite, alors qu’il avait déjà été prouvé depuis longtemps qu’il s’agissait d’un faux) à la maladresse du médiateur chargé de superviser la rencontre entre Jean-Denis Lejeune et Michèle Martin, dont le téléphone portable a malencontreusement passé un appel d’environ une heure à une journaliste, en passant par la mort d’Elvis et le crash d’un vaisseau extraterrestre à Roswell… On se retrouve avec deux clans : l’un favorable à la théorie officielle, l’autre à la théorie du complot, s’accusant mutuellement de naïveté.

Mais qu’est-ce qu’exactement une théorie du complot ?

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Ce genre de théories explique un événement en attribuant une intention cachée à un groupe d’individus agissant en secret. Elles refusent donc le caractère aléatoire, imprévisible de l’événement et préfèrent y voir une intentionnalité. Elles proposent également une relation de cause à effet entre divers éléments, a priori indépendants. Il est important de noter que nous avons tendance à considérer un facteur comme une cause si celui-ci est intentionnel. Or, il faut savoir que l’attribution d’une intentionnalité est un processus quasiment automatique. Cela permet de créer des liens, de constituer une histoire tout à coup très cohérente et de l’assimiler beaucoup plus facilement.

Enfin, nous l’avons dit, les individus se positionnent dans un groupe en fonction de leur avis sur l’événement. Mais la catégorisation du groupe dénoncé est également importante : personne n’irait accuser de conspiration un groupe que l’on considère comme fondamentalement sympathique, ou manquant cruellement d’organisation. La dénonciation d’un complot est donc étroitement liée aux stéréotypes attribués à un groupe, et à nos attentes par rapport à ces stéréotypes.

Mais si ces éléments sont essentiels pour le développement de la théorie, elle ne naît pas ex nihilo. Deux types de données vont permettre à un investigateur suspicieux de semer le trouble dans le chef d’un groupe d’individus. Il y a tout d’abord des éléments qui restent inexpliqués, des détails oubliés de la version officielle auxquels l’accusateur va donner une explication, voire même des contradictions apparentes. C’est ce que J. Buenting et J. Taylor appellent les errant data. Ensuite, il y a ces données douteuses, qui corroborent tellement bien la version officielle qu’elles en deviennent suspectes, d’autant qu’elles apparaissent souvent grâce à un heureux hasard. Ce sont les fortuitous data de Buenting et Taylor. Un exemple va nous permettre d’éclaircir les choses. La version officielle de l’assassinat de J. F. Kennedy compte trois coups de feu. Or, certains témoins déclarent en avoir entendu plus (voir par exemple D. Coady, Conspiracy Theories : The Philosophical Debate, 2006, p. 119). Il s’agit d’un exemple d’errant data.

À l’époque du scandale du Watergate (qui, pour rappel, est une théorie du complot qui s’est avérée exacte), des enregistrements audio des discussions qui eurent lieu entre Nixon et ses collaborateurs ont été écoutées par les enquêteurs pour juger de l’implication du Président dans l’affaire. Malheureusement, il y avait, sur l’une d’entre elles, enregistrée à un moment particulièrement critique, un blanc d’environ 18 minutes. Ainsi, les cassettes ne comportaient aucune preuve que Nixon savait pour les écoutes. Mais l’on peut difficilement croire à une erreur de manipulation accidentelle, comme va le soutenir une secrétaire interrogée sur la question. Il s’agit d’un exemple de fortuitous data.

Les théories du complot s’appuient donc bien sur des faits, réels ou fictifs. Elles offrent généralement des explications beaucoup plus complètes, plus satisfaisantes que la version officielle, ce qui les rend particulièrement attractives.

Bien sûr, plusieurs biais sont à épingler, à différents niveaux.

Commençons par le raisonnement même qui sous-tend la théorie du complot. Il fonctionne en deux étapes : la version officielle doit tout d’abord être discréditée. Il faut inviter le public à relativiser les informations qu’on lui a fournies toutes prêtes à consommer, à faire appel à son esprit critique. Mais seulement le temps de la remise en doute. Une fois que le dénonciateur a exposé sa théorie, il n’y a plus de doutes possibles : les hypothèses avancées sont présentées comme des vérités révélées et absolues, les indices sont directement propulsés au statut de preuves.

Prenons un exemple. Sur certaines images prises lors de la mission Apollo 11, le drapeau planté dans le sol donne l’impression de flotter. Or, il n’y ni air ni vent sur la Lune. Il s’agit donc, pour certains, d’une preuve indéniable que l’homme n’est jamais allé sur la Lune, et que toutes les images diffusées à la télévision en juillet 1969 ont en fait été tournées dans un studio hollywoodien. Il peut toutefois y avoir une autre explication : on peut par exemple dire que ce drapeau donnait l’impression de flotter à cause du tissu dans lequel il a été conçu. D’autres avancent encore que, si l’on compare des photos prises à des moments différents, on constate que le drapeau ne bouge pas. Mais ces éléments ne sont pas pris en compte par le dénonciateur, il n’envisage pas cette possibilité.

La manière de raconter les choses est également pertinente. Dans une étude réalisée en 2010, J. Hansen et M. Wänke (2010) montrent que, tout comme beaucoup de détails rendent une histoire plus vraisemblable, plus un énoncé est concret, plus il a de chances d’être cru. En outre, le dénonciateur peut également induire des relations causales en choisissant avec minutie la façon dont il va présenter les choses. Par exemple, dire qu’une réunion de la CIA a eu lieu le 9 septembre 2001 aura moins d’impact que si l’on dit que cette réunion a eu lieu deux jours avant les attentats du 11 septembre.

Ce dénonciateur, justement, ne peut pas être n’importe qui. N’importe qui ne peut pas affirmer que le gouvernement américain nous ment, il faut qu’il ait minimum de crédibilité. Il faut tout d’abord qu’on puisse le catégoriser comme expert, quitte à parfois cacher au public la véritable nature de son expertise. Bill Kaysing en est un bel exemple. Ce dernier a accusé la NASA d’avoir tourné les images du premier pas sur la Lune dans un studio hollywoodien. Selon lui, aucun astronaute des missions Apollo n’a fait le moindre petit pas sur le sol lunaire. Dans un documentaire réalisé en 2001 (« Théorie de la Conspiration : avons-nous été sur la Lune ? ») Kaysing se voit attribué l’étiquette d’ingénieur dans la société Rocketdyne, qui aurait fabriqué les fusées Apollo. Ce qu’on ne dit pas, c’est que la société, dans laquelle il a effectivement travaillé, ne s’occupait que de certaines pièces des propulseurs. En outre, il y exerçait la fonction d’ingénieur de service, dans la bibliothèque, et a quitté son poste six ans avant la mission Apollo 11 (voir Th. Herman, L’irrésistible rhétorique de la conspiration, pour une analyse complète du documentaire). Mais pour le grand public, il est ingénieur ; il peut donc supposer que M. Kaysing sait bien de quoi il parle. Mais cet expert doit être un peu marginal : il faut qu’il prenne bien ses distances par rapport à une quelconque autorité officielle ou apparentée qui paraîtrait suspicieuse aux yeux de son interlocuteur. Qu’il opère dans l’ombre, au service du bien commun plus que des conspirateurs. À nouveau, la catégorie dans laquelle va être placé le dénonciateur a une importance capitale. Il faut que le public puisse lui faire confiance : il sera alors plus réceptif et remettra moins en doute le contenu du message (voir La confiance ressentie à l’égard d’un émetteur, change-t-elle le traitement de son message ?).

On peut bien sûr se demander pourquoi les gens continuent d’adhérer à ces théories, même quand on leur a prouvé qu’elles étaient fausses. Plusieurs réponses peuvent être avancées. La première est que certaines théories qui paraissent de prime abord farfelues sont en fait exactes. Repensons au Watergate. Ensuite, il est difficile de contrer les arguments avancés par une théorie du complot. En effet, vu qu’elle part du principe qu’on nous cache des choses, on peut toujours considérer que les preuves de sa véracité ne sont pas encore connues. Enfin, l’esprit humain est bien moins cartésien qu’on ne veut bien le penser. Nos émotions jouent un rôle important donc nos prises de décisions, et une fois que nous avons reçu une affirmation et l’avons considérée comme vraie, il est extrêmement difficile de faire marche arrière (cette question a déjà été traitée sur ce même blog : Pourquoi continue-t-on à croire à des « théories » même lorsqu’elles sont discréditées ?).

Et fondamentalement, les théories du complot proposent des explications plus poussées que les versions officielles, cognitivement plus satisfaisantes, et partent parfois d’éléments qui invitent réellement à se poser des questions. Elles permettent d’avoir une impression de contrôle sur des événements majeurs, que personne, pourtant, n’avait prévu ; ce que N. N. Taleb appelle les « Cygnes Noirs ». Le sentiment d’avoir été dupé n’est agréable à personne, et nous aurons toujours tendance à considérer que notre version des faits est meilleure que celle des autres, qu’elle soit officielle ou dissidente. Ce serait une erreur de penser que les personnes qui adhèrent à ces explications sont forcément plus crédules que les autres.

Pour terminer, nous vous invitons à regarder un reportage réalisé sur la mission Apollo 11 et les éléments qui permettent de dire que les astronautes n’auraient pas foulé le sol lunaire, Opération Lune (réalisé en 2002 par Wiliam Karel). Après l’avoir visionné, posez-vous cette question toute simple : avons-nous vraiment marché sur la Lune ?

Bibliographie :

Les idées exposées dans cette contribution sont puisées dans les publications suivantes :

J. Buenting et J. Taylor, Conspiracy Theories and Fortuitous Data, Philosophy of the Social Sciences 40, 2010, p. 567-578.

D. Coady, Conspiracy Theories : The Philosophical Debate, 2006.

M. Dominicy, Les sources cognitives de la théorie du complot. La causalité et les « faits » ; E. Danblon, Les « théories du complot » ou la mauvaise conscience de la pensée moderne ; O. Klein et N. Van der Linder, Lorsque la cognition sociale devient paranoïde ou les aléas du scepticisme face aux théories du complot ; Th. Herman, L’irrésistible rhétorique de la conspiration : le cas de l’imposture de la Lune, in E. Danblon et L. Nicolas (éds.) Les rhétoriques de la conspiration, Paris, 2010.

J. Hansen et M. Wänke, Truth from Language and Truth from Fot : the Impact of Linguistic Concretenesss and Level of Construal on Subjective Truth, Personality and Social Psychology Bulletin 36, 2010, p. 1576-1588.

B. L. Keeley, Of Conspiracy Theory, The Journal of Philosophy 96, 1999, p. 109-126.

G. D. Reeder, J. B. Pryor, M. J. A. Wohl et M. L. Griswell, On attributing negative motives to others who disagree with our opinions, Personality and Social Psychology Bulletin 311, 2005, p. 1498-1510.

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