CONSOLATION

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 « Je comprends ce que tu ressens. »  « Je peux me mettre à ta place. »  « J’imagine ce que tu vis. » : voici quelques exemples illustrant des comportements empathiques.

L’empathie est la capacité de percevoir, de comprendre et de ressentir les états émotionnels des autres.  Imaginez-vous une personne empathique.  Que voyez-vous ?  La majorité d’entre vous se représenteront une femme.  Mais existe-t-il réellement une différence entre les sexes ?

Dans plusieurs études (par exemple : Baron-Cohen et Wheelwright, 2004), on suggère que les femmes seraient plus empathiques que les hommes.  Mais cette théorie est essentiellement basée sur des données auto-déclarées.  Ceci pourrait s’expliquer par le principe de contrainte intériorisée qui consiste en l’intégration d’un stéréotype à l’identité de l’individu.  Ceci aura pour effet d’influencer son comportement (Krendl et al., 2008) (Plus d’informations ?  Voir : https://cognitionsocialeulb.wordpress.com/2012/11/29/quand-nos-croyances-deviennent-realite/).

La plupart des études sur les capacités empathiques se sont appuyées sur un aspect spécifique de l’empathie, comme la prise de perspective ou la reconnaissance émotionnelle.  Or, l’empathie est un concept multidimensionnel dont chaque composante s’appuie sur des systèmes neuronaux spécifiques.

Dernt et al (2010) ont étudié les trois dimensions de base de l’empathie :

  • La reconnaissance des émotions de soi et des autres par l’intermédiaire des expressions faciales, de la parole ou du comportement.
  • La sensibilité affective qui permet de ressentir des émotions semblables à celles des autres tout en sachant que ce que l’on ressent ne vient pas de nous.
  • La prise de perspective émotionnelle qui consiste à réussir à prendre le point de vue de l’autre tout en faisant la distinction avec le sien.

Une différence homme/femme ?

Sur base des études antérieures en neuro-imagerie  sur les compétences émotionnelles et les composantes séparées de l’empathie, Dernt et al (2010) ont émis l’hypothèse qu’il existe une différence significative entre les hommes et les femmes au niveau des réseaux cérébraux utilisés pour l’empathie.

Méthode et résultats

Pour confirmer leur hypothèse, ils ont fait passer trois tâches distinctes aux participants.  Chaque tâche mesure une des composantes de l’empathie.  Lors de chaque tâche, Dernt et al (2010) se sont particulièrement intéressés aux différences qu’il peut exister entre les sexes au niveau de l’activation des neurones à l’aide d’Imagerie par Résonnance Magnétique fonctionnelle¹ (IRMf).

a) La reconnaissance émotionnelle

Pour la reconnaissance des émotions, les chercheurs présentaient des photographies en couleur de visages exprimant des émotions ou des visages neutres.  Le sujet devait identifier l’émotion dépeinte en choisissant parmi deux possibilités proposées.
On constate que les hommes sont plus rapides que les femmes.  Au niveau des corrélats neuronaux², une différence a été remarquée.  Il y a une plus forte activation du gyrus angulaire droit et du gyrus frontal supérieur gauche chez les femmes.

Selon Gschwind (1965), le gyrus angulaire est une sorte de carrefour entre les modalités sensorielles³ et les régions de la parole.  Le gyrus angulaire est une représentation « en ligne » de représentation de l’information épisodique⁴ (Vilberg et Rugg, 2009).  Une activation dans le gyrus angulaire et dans les régions frontales supérieures est associée avec le souvenir et la prospection des événements de la perception personnelle (Abraham et al., 2008).
Ceci permet donc de supposer que les femmes compteraient plus sur leur mémoire autobiographique pour étiqueter correctement les expressions émotionnelles.

Dans cette tâche, une forte activation de l’opercule rolandique droite, du frontal supérieur gauche et du gyrus cingulaire median droit ont été enregistrées.  L’opercule rolandique est lié au traitement de la parole.  Une forte activation est enregistrée chez les hommes qui utilisent des stratégies cognitives pour résoudre les tâches de reconnaissance d’émotions explicites.

b) La prise de perspective émotionnelle

La tâche de prise de perspective émotionnelle a été évaluée à l’aide de scènes représentant deux personnes en interaction.  Un des individus était masqué et le sujet devait sélectionner l’émotion parmi deux possibilités.
Ici, une plus forte activation des neurones est remarquée chez les femmes surtout au niveau du gyrus frontal inférieur, de l’hippocampe, du gyrus temporal supérieur, du gyrus calcarine et de l’amygdale droite.

Le gyrus frontal inférieur joue un rôle majeur dans la prise de perspective émotionnelle (Schulte-Rülher, 2007) et (Schulte-Rülher, 2008).  Cette activation peut refléter un degré d’implication émotionnelle personnelle ce qui indique que les femmes sont plus impliquées et partagent plus leurs émotions.  Le niveau de performance comportementale ne présente aucune différence évidente entre les sexes (Schulte-Rülher, 2007).

Le gyrus temporal supérieur est activé lors de l’utilisation de stimuli visuels (Carr et al., 2003) et (Völlm et al., 2006).  Il est également associé à l’attention des émotions du visage (Narumoto et al., 2001)

Pour les hommes, la jonction temporo-pariétale est recrutée pour la prise de perspective.  Cette jonction est importante dans la distinction de soi et des autres (Decety et Sommerville, 2003) et (Vogeley et al., 2001).  Ceci permet à Firth et Firth (2003) d’avancer que cette jonction est liée au traitement perceptif des indices socialement pertinents et  aideraient à déterminer les états mentaux d’autrui.

Ces informations permettent d’avancer que les hommes s’appuieraient davantage sur un réseau d’analyse des perceptions et des capacités de mentalisation.  Alors que les femmes recruteraient des régions associées à la transmission émotionnelle et la sensibilité affective lors de l’évaluation de l’expression émotionnelle d’une autre personne.  Ce qui pourrait signifier que les hommes ont tendance à moins partager leurs émotions que les femmes.

c) La sensibilité affective

Concernant la sensibilité affective, le test consistait en la lecture de courtes phrases décrivant des situations susceptibles d’induire des émotions où les participants devaient dire ce qu’ils ressentiraient s’ils étaient confrontés à celles-ci.
Dans cette tâche, les femmes ont une plus forte activation du gyrus cingulaire, du cervelet, du gyrus frontal supérieur, de l’hippocampe et de l’insula.

Le cervelet est impliqué dans la perception et la production de la parole (Ackermann et al., 2007), dans le traitement des émotions (Schmahmann, 2000), dans la modulation émotionnelle (Simpson et al., 2000) et dans l’induction d’humeur (Hofer et al., 2006) et (Hofer et al., 2007).  Ceci peut expliquer l’activation du cervelet dans la tâche de sensibilité affective surtout chez les femmes.

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Les réseaux de l’empathie

Les femmes et les hommes présentent une activation bilatérale de l’amygdale aux trois tâches d’empathie mais globalement cette activation est plus prononcée chez les femmes et tout particulièrement pour la tâche relative à la sensibilité affective.

Le rôle de médiation de l’amygdale dans l’empathie proposé par Blair (2003) est confirmé par l’activation de l’amygdale à toutes les tâches et sa corrélation significative avec l’auto-évaluation empathique.  Alors qu’une amygdale saine permet un comportement empathique, un manque d’empathie peut être dû à une altération structurelle ou fonctionnelle de l’amygdale.  Une plus forte activation de l’amygdale ne signifie pas plus d’empathie, ce qui est démontré par les réponses comportementales similaires pour  les deux sexes.  Cette activation plus forte chez la femme pourrait refléter une plus grande attention (Pessoa et al., 2005) ou réactivité au matériel de stimulation et cacher un rôle modulateur distinct chez les hommes et les femmes.

En dehors de l’amygdale, cette étude a révélé que le gyrus frontal inférieur bilatéral, le gyrus temporal supérieur droit et le gyrus temporal médian gauche sont recrutés au cours de toutes les tâches et composent donc le réseau neuronal de l’empathie humaine.

Le gyrus temporal inférieur est impliqué dans le traitement des objets visuels complexes et la perception du visage (Kesler-West et al., 2001)  et  (Moser et al., 2007).  Le gyrus temporal médian est associée à l’acquisition (Maguire et Frith, 2004) et la récupération de différents types d’informations sémantiques (Vandenberghe et al., 1996)  et  (Phillips et Niki, 2002).

La  récupération des connaissances sémantiques et le traitement des objets visuels complexes permettraient de classer correctement les visages émotionnels et de réagir adéquatement aux scènes d’émotion ainsi qu’aux phrases.  Ceci permettrait donc d’attribuer des expressions émotionnelles aux autres et à soi-même.  C’est ce qui constitue la base du comportement empathique.

Chez les femmes, la région frontale inférieure gauche, associée à l’imitation et l’évaluation des émotions, est active au cours des trois tâches d’empathie.  Alors que chez les hommes, c’est la région temporale médiane droite, associée à la recherche sémantique pour classer correctement des items, qui est activée.

Conclusion

Des  différences significatives entre les sexes ont été observées dans les substrats neurobiologiques qui sous-tendent le traitement des trois tâches testant  les composants de base de l’empathie.

Les hommes et les femmes ne font donc pas appel aux mêmes stratégies pour traiter les informations empathiques.  Là où l’homme fait appel à des stratégies cognitives, la femme recrute les structures de base de l’empathie (voir Shamay-Tsoory et al., 2009).

De plus, les femmes s’auto-évaluent comme étant plus empathiques ce qui corrobore l’activation plus forte de l’amygdale mais qui ne s’exprime pas au niveau comportemental.  Selon Eisenber et Lennon (1983), les différences entre les sexes pourraient s’expliquer par le fait que les femmes assument d’être plus empathiques et donc plus susceptibles de se définir selon ce stéréotype.  Ces stéréotypes de genre seraient si puissants qu’ils s’étendraient aux réponses neurologiques (voir Krendl et al., 2008 ou https://cognitionsocialeulb.wordpress.com/2012/11/29/quand-nos-croyances-deviennent-realite/).

Quelques définitions

¹IRMf : technique d’imagerie pour étudier le fonctionnement du cerveau

²corrélats neuronaux : principe selon lequel chaque état d’esprit correspond à un ensemble d’activations spécifiques au niveau neuronal

³ modalité sensorielle (ou système sensoriel): relatives à la partie du système nerveux responsable de la sensation

⁴ informations épisodiques : des souvenirs vécus avec leur contexte (date, lieu, état émotionnel)

Bibliographie

Notre travail est basé sur l’article de B. Derntl et al. :

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“Consolation” de Kenneth Rougeau

http://www.flickr.com/photos/krougeau/3996163953/

Son site: http://artfamilia.etsy.com

 

 

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