Les hommes et les femmes partagent des stéréotypes communs sur leurs émotions. Un bon nombre d’expériences ont été menées à ce sujet. Nous allons en aborder quelques-unes.

Comme il a déjà été vu dans une précédente contribution, les femmes sont considérées comme plus émotives que les hommes, à tel point qu’il est devenu stéréotypique des femmes d’être émotives. Cependant cela n’inclut pas que toutes les émotions leur soit liées. Certaines émotions telles que la peur, le bonheur ou la tristesse sont plus facilement attribuées aux femmes qu’aux hommes, inversement la colère est plus attribuée aux hommes qu’aux femmes (Kelly & Hutson-Comaux, 1999).

Bien que les émotions soient rattachées à l’un ou l’autre genre, il faut dire aussi qu’elles dépendent du contexte : les femmes affichent plus d’émotions positives que les hommes dans les contextes sociaux (interpersonnels)  alors que les hommes affichent plus d’émotions positives dans des contextes personnels, c’est-à-dire, orienté vers soi (Johnson and Shulman 1988). D’après ces mêmes auteurs, les stéréotypes des émotions liées au genre sont plus dus à l’expression de l’émotion qu’à l’intensité de l’émotion c’est-à-dire que les hommes et les femmes ressentent la même chose mais l’expriment différemment.
D’autres recherches (Brody, 1997) montrent que nos croyances et attentes peuvent influencer nos interprétations et réactions au comportement des autres. Dès lors, quand l’expression émotionnelle d’une personne ne correspond pas au stéréotype lié au genre de cette personne, elle sera jugée négativement, inversement, si elle correspond au stéréotype elle sera jugée positivement.
D’après l’étude de Shields (1995) les femmes font face à une double contrainte : qu’elles expriment ou qu’elles contrôlent leurs émotions, elles seront jugées négativement. En effet, étant considérées comme plus émotives, si elles montrent leurs émotions, on dira qu’elles en font trop et si elles contrôlent leurs émotions elles sortent du stéréotype et sont donc jugées négativement.

Kelly et Hutson-Comeaux (2000) ont fait une étude sur les sous-réactions (manque d’expression) et sur-réactions (expression exagérée) aux émotions liées au genre. Les résultats montrent que le comportement des femmes est évalué comme moins approprié socialement si l’émotion sur- ou sous- exprimée est liée au genre féminin, inversement, le comportement des hommes est évalué comme socialement approprié pour les mêmes émotions (donc non liées au genre masculin). Et vice versa pour les sur- et sous- réactions aux émotions liées aux hommes (le comportement exprimé par un homme sera jugé moins approprié socialement que celui exprimé par une femme). L’effet de double contrainte s’applique donc aussi bien aux hommes qu’aux femmes, surtout dans un contexte interpersonnel.
Les émotions exprimées non-cohérentes avec le stéréotype de genre semblent plus sincères, véridiques et valides. Donc, un sourire exprimé par une femme donnera moins d’informations sur son état que le sourire d’un homme, les femmes étant considérées comme plus souriantes que les hommes (leurs sourires semblent donc moins sincères).

À la lumière de ces résultats Sarah L. Hutson-Comeaux et Janice R. Kelly se sont demandé comment l’expression d’émotions habituellement cohérentes et non-cohérentes avec le stéréotype de genre sont perçues en termes de validité et de sincérité. Et dans quel contexte elles sont appropriées.

Alors elles se sont intéressées à deux émotions particulières : la joie et la colère.

 

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Elles ont postulé que la joie (attribuée généralement aux femmes) ou la colère (attribuée aux hommes) exprimées de manière excessives sont perçues comme sincères et appropriées (ou pertinentes)  selon que les acteurs de ces comportements soient des hommes ou des femmes et selon les contextes (interpersonnel ou d’accomplissement).
Selon leur hypothèse l’expression exagérée des émotions cohérentes au stéréotype de genre sera perçue comme moins appropriée que les émotions incohérentes au stéréotype de genre. Les émotions incohérentes seront jugées comme plus sincères et valides. Les résultats devraient interagir avec le contexte et être plus forts dans un contexte interpersonnel (qui à trait aux relations personnelles et intimes) que dans un contexte d’accomplissement (qui à trait, lui, aux évènements liés au travail et aux poursuites d’objectifs).

Comment ont-elles évalué cela ?

D’une part, elles ont présenté à une série de participants (hommes et femmes) des scénarios montrant des réactions émotionnelles exagérées cohérentes avec le stéréotype de genre. C’est-à-dire qu’il y avait des scénarios montrant une femme (une « actrice ») qui réagissait de manière excessivement joyeuse à un évènement et d’autres où un homme (un « acteur ») réagissait avec une colère excessive. D’autre part les scénarios montraient des réactions émotionnelles exagérées non-cohérentes avec le stéréotype de genre. Là, ce sont les femmes qui réagissaient avec une colère excessive et les hommes qui se montraient excessivement joyeux.

Ensuite, les sujets devaient évaluer la sincérité des comportements des hommes et des femmes et dire dans quelles mesure ils trouvaient que ces comportements étaient appropriés ou non.

Quels résultats ont-elles obtenus ?

Tout d’abord, intéressons-nous au fait de juger si un  comportement est approprié ou non.

Dans un contexte interpersonnel et pour des événements heureux, les réactions excessives des femmes ont été jugées moins appropriées que celles des hommes, comme les auteures l’avaient espéré. Dans un contexte d’accomplissement, cependant,  il n’y a pas de différence quant à savoir si un comportement excessivement joyeux est plus approprié pour une femme que pour un homme.

Regardons maintenant ce qu’il en est pour les réactions excessives de colère. Dans le contexte interpersonnel, les colères excessives exprimées par des hommes ont été jugées moins appropriées que les colères excessives exprimées par les femmes. Alors que dans un contexte d’accomplissement, les colères excessives des hommes ont été jugées plus appropriées que celles des femmes.

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De plus les participants masculins ont jugé les colères excessives exprimées (contexte et sexe des acteurs confondus) comme plus appropriées que les participantes féminines.

Maintenant, intéressons-nous au jugement de sincérité.

Dans un contexte interpersonnel, les réactions de joie excessives sont jugées comme plus sincères si elles viennent des hommes plutôt que si elles viennent des femmes. Cependant, dans un contexte d’accomplissement il n’y a pas de différence dans le jugement de sincérité des comportements des hommes et des femmes. Le contexte a plus d’influence sur le jugement des participantes que des participants.

Pour les réactions excessives de colère,  celles des femmes ont été perçues comme plus sincères que celles des hommes dans le contexte interpersonnel.  Alors que dans le contexte d’accomplissement, il n’y a pas de différence entre les réactions des hommes et celles des femmes.

 

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Un effet majeur du contexte montre que les réactions excessives de colère (tous sexes confondus) ont été jugées plus sincères dans le contexte d’accomplissement que dans le contexte interpersonnel. Les participants masculins ont jugé les comportements excessifs de colère (tous sexes et tous contextes confondus) plus sincères que les participantes féminines

On remarque que l’effet du stéréotype est présent autant dans le jugement des participants masculin que féminin, il est donc socialement partagé.

Sur base de ces résultats, nous pouvons dire que les hypothèses formulées précédemment sont confirmées : l’expression d’une émotion incohérente avec le stéréotype du genre est perçue comme plus sincère et plus appropriée autant pour les hommes que pour les femmes. Ces résultats sont significatifs dans le contexte interpersonnel. Dans le contexte d’accomplissement les différences sont minimes et non significatives à une exception près : la colère des femmes est perçue comme moins appropriée dans un contexte de travail, alors que l’hypothèse prédisait l’inverse. Serait-ce dû à un manque de reconnaissance sociale du statut de la femme au travail ?

D’après cette étude, les émotions consistantes au genre sont de bons indicateurs de la réelle émotion de la personne, car elles sont attendues par les participants, mais les émotions inconsistantes sont jugées plus sincères et plus appropriées quand l’émotion est exagérée (car elles légitiment la (sur)expression).

Dans la même perspective, d’autres études pourraient être menées afin d’affiner les résultats. On pourrait utiliser des émotions plus modérées afin de voir si les mêmes résultats qu’en situation exagérée sont relevés. Il serait aussi intéressant de préciser ce que l’on entend par le terme « approprié », car le sens donné à ce mot peut varier en fonction du genre de la personne, son âge, sa culture,…
On pourrait aussi enrichir les stimuli et donc remplacer un simple scénario écrit par une vidéo ou une scénette, donnant ainsi plus de réalisme à la situation. Le jugement serait basé sur d’autres informations que celles apportées par le comportement, telle l’attitude verbale, l’expression faciale et d’autres facteurs de l’environnement.
Dans la même idée que l’expérience de Robinson et Johnson (1997), les participants pourraient juger la situation du point de vue d’un spectateur et d’un acteur (juger une personne et se juger soi-même dans la même situation), et, de cette façon, voir si ils suivent le stéréotype qui influence leurs jugements ou si, au contraire, ils s’y soustraient. En d’autres mots, si je juge un comportement selon un stéréotype, aurais-je moi-même ce comportement stéréotypé dans la même situation? Si je suis conscient du stéréotype (si j’ai « activé » les représentations liées au stéréotype) ou non. De la même façon on pourrait comparer l’évaluation sociale de l’expression émotionnelle  d’un inconnu et celle d’un ami.

Par ailleurs, il pourrait aussi être intéressant de voir dans quelle mesure la culture influence l’expression et l’interprétation des émotions. Et savoir si nos stéréotypes concernant les émotions liées à un certain genre sont partagés à travers les cultures ou s’il s’agit d’une conception purement occidentale.

Bibliographie :

.   Brody, L. R. (1997). Gender and emotion: Beyond stereotypes. Journal of Social Issues, 53, 369–394.

.   Johnson, J. T., & Shulman, G. A. (1988). More alike than meets the eye: Perceived gender differences in subjective experience and its display. Sex Roles, 19, 67–79.

.   Kelly, J. R., & Hutson-Comeaux, S. L. (1999). Gender-emotion stereotypes are context specific. Sex Roles, 40, 107–120.

.   Kelly, J. R., & Hutson-Comeaux, S. L. (2000). The appropriateness of emotional expression in women and men: The double-bind of emotion. Journal of Social Behavior and Personality, 15, 515–528.

.   Robinson, M. D., & Johnson, J. T (1997). Is it emotion or is it stress? Gender stereotypes and the perception of subjective experience. Sex Roles, 36, 235–258.

.   Shields, S. A., Steinke, P.,&Koster,B.A. (1995).The double bind of caregiving: Representation of gendered emotion in American advice literature. Sex Roles, 33, 467–488.

Source de l’image:

http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Bipolar_Dyptych_1_365.jpg?uselang=fr

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