Ne vous est-il jamais arrivé de vous dire : « Sa tête ne me revient pas, je ne sais pas pourquoi cette personne ne m’inspire pas confiance » ?  Il vous arrivera également, suite à l’observation du comportement d’une personne, de vous méfier.

Voici une petite expérience :

Auquel de ces deux visages accorderiez-vous le plus de confiance ? Le visage A ou le visage B ?


photo 1

A                                               B

La plupart des personnes répondront sans nul doute le visage B.

En effet, certaines recherches antérieures suggèrent que les individus forment leurs impressions, automatiquement et rapidement,  sur base des indices faciaux.

La présente recherche étudie si la relation sociale entre l’observateur et l’observé, ainsi que le comportement, modèrent l’impact des indices faciaux sur les jugements de la personne.

Willis et Todorov (2006) expliquent que lors d’une interaction interpersonnelle, un des premiers traits que l’individu infère, sur base des indices du visage, est sa fiabilité. Et ce, très rapidement (100 ms). Brownlow (1992) met également en exergue que les indices faciaux permettent d’évaluer le comportement d’autrui.

Dès lors, nous pourrions parler d’heuristique de représentativité. Dans le cours de cognition sociale dispensé par Olivier Klein (2011), la définition suivante a été donnée : « Cette heuristique qui concerne les jugements de probabilité, est valide lorsque les traits sont diagnostiques de la catégorie, c.-à-d. quand ces traits permettent de distinguer un membre d’un non-membre de la catégorie ». Dans le cas présent, distinguer un individu fiable ou non-fiable. Les heuristiques sont des règles intuitives. Ces heuristiques renvoient à l’inférence sociale. Klein cite la définition de Fiske & Taylor (1991, p.346) : « un ensemble de processus consistant à évaluer la nature des informations nécessaires pour effectuer un jugement ou une décision, à les rassembler et à les combiner ».

Selon Hassin & Trope (2000), il existe deux types de processus d’inférence des traits du visage. Le premier « Reading From Faces : RFF » concerne la formation d’impressions du comportement et de la personnalité d’une personne, sur base des caractéristiques faciales. Ce type de processus n’est applicable qu’uniquement lorsque le comportement de la personne est ambigu c’est-à-dire lorsque l’individu ne détient pas assez de description de celui-ci. Le second processus « Reading Into Faces : RIT » renvoie au fait que l’évaluation et la perception des caractéristiques faciales d’un individu sont basées sur les informations données, au préalable, sur la personnalité de cet individu.

Cependant, il est important de prendre en compte la relation interpersonnelle dans le jugement des traits du visage. En effet, la plupart des recherches ont été effectuées dans un « vide social » c’est-à-dire sans tenir compte du contexte social. C’est pourquoi les auteurs de la présente étude ont mis en place un contexte social dans leurs trois études.

Pour se faire, ils se sont basés sur le modèle théorique des relations humaines de Fiske (1992). Ce dernier propose que les relations humaines s’organisent selon un des quatre principes universels : le « communal sharing : CS » : le partage communautaire, liens de parenté, d’appartenance ; le « authority ranking : AR » : les rapports hiérarchiques, liens supérieurs/subordonnés ; l’ « equality matching : EM » : le principe d’échange égalitaire, relation basée sur l’égalité et sur un échange égal des valeurs ; et enfin, le « market pricing : MP » : l’échange marchand, relations dans lesquelles l’argent est l’outil d’échange des produits, services et faveurs. Les deux derniers types de relations seront utilisés dans les trois études ultérieures.

Prenons un exemple concret : quand un étudiant entre dans une classe, il sait que les personnes dans la pièce sont des élèves (EM), excepté pour la personne à l’avant de la pièce, le professeur avec lequel il entretient une relation de type AR.

La distinction entre les relations EM et MP peuvent être illustrées par la situation suivante : lors de l’achat d’un vêtement dans un magasin (MP), les conditions d’achat et d’échange sont précisées par le prix indiqué sur l’étiquette. Si nous sommes insatisfaits, nous pourrons le restituer et récupérer notre argent. A l’opposé, un ami nous prête un de ses vêtements (EM), celui-ci nous accorde sa confiance. Cette dernière prime avant tout dans ce type de relation, contrairement à la relation de type marchande.

En continuité aves les notions de Fiske, le but de cette étude est d’examiner si l’impact des inférences de fiabilité, basées sur les indices faciaux, diffère entre les relations EM et MP. Les auteurs utiliseront la méthode du « bouche à oreille » dans la recommandation de produits auprès des consommateurs. En effet, Herr, Kardes, & Kim (1991) ont démontré que le « bouche à oreille » influence fortement l’évaluation de produits. Il en va sans dire que le monde du business actuel est fortement intéressé par des stratégies favorisant celui-ci. Il est donc courant d’observer une récompense financière en échange d’une recommandation.

Le « bouche à oreille » est souvent pratiqué au sein des relations EM. Cependant,  dès qu’il y a de l’argent qui entre en compte (i.e. récompense financière), il s’agit d’une relation marchande (MP).  L’ambiguïté du comportement d’un individu, influencée par une  motivation financière, augmenterait le niveau de suspicion concernant la fiabilité. Par conséquent, on utilise des indices faciaux en vue d’évaluer plus rapidement une autre personne.

Selon Simpson (2007), une motivation financière, lors d’une recommandation, est mieux acceptée au sein d’une relation marchande (MP), contrairement à la relation communautaire (EM).

Les auteurs prédisent que le type de recommandation “bouche à oreille”  (motivé par l’argent, comportement de non confiance) est moins attendu d’une personne avec un visage fiable que d’une personne avec un visage non-fiable. Ce visage digne de confiance sera jugé plus sévèrement. Cet effet serait modéré par le contexte relationnel, et n’apparait uniquement que dans les relations dans lesquelles la confiance est importante et a été violée (recommandations ayant un but financier). Quand le contexte relationnel est un contexte dans lequel la confiance est moins importante et pas violée ( comme dans le cas de recommandations récompensées  au sein des relations MP), il devrait y avoir moins de différence entre les évalutations d’agents avec des visages fiables et non-fiables. Cependant, si les attentes de confiance ne sont pas violées  au sein des relations EM , les évaluations de visages seraient positives au lieu de négatives.

Les auteurs ont effectué trois études:

Dans la première étude,  les auteurs ont étudié si la relation (MP ou EM), dans laquelle une récompense financière est donnée en échange d’une recommandation, modère l’impact  de la confiance faciale sur les évaluations d’une personne.

Les résultats de cette étude sont en lien avec les prédictions des auteurs. En effet, lorsqu’une relation de type MP apparaissait, les indices de confiance n’influençaient pas l’évaluation. Cependant au sein d’une relation communautaire (EM), lorsqu’un agent (motivé par une récompensé financière) recommandait un produit, celui-ci était jugé moins positivement lorsqu’il avait une tête digne de confiance que lorsqu’il avait une tête indigne de confiance. Comme il l’a été dit précédemment, l’influence des indices faciaux n’est pas aussi claire que prévue.

Il faudra donc porter l’attention sur l’interaction entre les indices faciaux et le contexte social.

Moyennes du jugement de l’agent en fonction du type de relation et du type de visage présenté

 graph 1

Comme dit précédemment les inférences basées sur les indices faciaux se font rapidement et automatiquement (Willis & Todorov, 2006).

C’est pourquoi, dans la seconde étude, les auteurs ont examiné si les normes relationnelles sont également influencées au niveau automatique.

Dans la vie de tous les jours, les vendeurs n’expliquent pas qu’ils le sont. En effet, à l’aide de logo sur leur t-shirt, nous savons qu’ils travaillent pour un « tel magasin ». Nous savons, par conséquent, dans quelle relation nous nous situons (MP). Les auteurs ont donc étudié si ce genre de relation pouvait fournir une norme qui serait utilisée pour prédire ce genre de comportement comme « ambigu ».

Les auteurs ont répliqué les mêmes effets que lors de l’étude 1 dans lesquels les normes relationnelles modéraient l’évaluation des indices faciaux même si le contexte n’était pas clair. Comme observé précédemment, les agents ayant un visage indigne de confiance étaient évalués plus positivement qu’un visage digne de confiance, lorsque la relation communautaire était saillante. Au contraire des relations marchandes où la confiance est moins importante.

Moyennes du jugement de l’agent en fonction du type de relation et du type de visage présenté

graph 2

Dans les deux premières études, les chercheurs ont constaté un effet positif mais insignifiant sur l’utilisation d’indices faciaux sur le jugement de fiabilité. Cette manière automatique et associative se produit même lorsque la relation n’a pas été exprimée clairement. Comme le cas du logo du magasin sur le t-shirt du vendeur. La discrétion de cette activation, exclut le fait que la personne utilise des informations précises concernant cette relation pour engager délibérément des inférences d’attribution.

Comme les deux premières études l’ont montré, le type de relation influence fortement l’impact des indices faciaux sur l’évaluation. Comme vu précédemment, les effets des visages ne sont pas uniquement dus à la plus forte présence de confiance au sein des relations EM. En effet, il a été constaté que le comportement « non fiable » jouait également un rôle important.

Au sein des relations communautaires,  cela impliquerait que lorsque le comportement est digne de confiance (i.e. recommandations non dirigées par des fins financières), nous pourrions nous attendre à un effet positif sur les évaluations. Dans cette étude, le comportement des personnes évaluées par un agent a été manipulé.

Les résultats de cette troisième étude ont démontré qu’au sein d’une relation communautaire, lorsque le comportement est indigne de confiance, l’évaluation des visages dignes de confiance sera moins positive. Cependant, ils ont également démontré que lorsque le comportement était digne de confiance, la fiabilité faciale avait un effet positif sur les évaluations globales des agents.

Moyennes du jugement de l’agent, au sein d’une relation EM, en fonction de la présence ou non présence d’une récompense financière et du visage présenté

graph 3

En lien avec Simpson (2007), cette étude 3 a exposé que la fiabilité faciale ne dépend pas seulement du contexte relationnel mais également du comportement de l’agent.  Cela confirme que le comportement, lors de l’interaction, a une importance cruciale sur l’évaluation finale des caractéristiques faciales de la personne évaluée, digne de confiance ou indigne de confiance.

En conclusion, cette étude a examiné comment le contexte social et les traits inférés des caractéristiques faciales interagissent quand on évalue un partenaire social. Il a été pointé que les caractéristiques faciales jugées généralement positivement, pouvaient entraîner des résultats moins favorables. Cela dépendant à la fois des caractéristiques et du comportement de la personne à un moment donné.

Se basant sur le modèle de théorique de Fiske (1992), ils ont révélé que dans les deux premières études, au sein des relations EM (communautaire), la confiance a une plus forte importance que dans une relation MP (marchande). Dans les relations communautaires, une récompense financière en échange d’une recommandation est donc très mal vue.

Les résultats obtenus sont en accord avec les propos de Willis & Todorov (2006) quant à l’automaticité et la rapidité de l’inférence à partir des traits du visage.

Précédemment, nous avons fait référence à la théorie de Hassin & Trope (2000). Celle-ci a des implications importantes dans l’étude que nous abordons. Il s’agissait de la différence entre « RFF » Reading from faces et « RIF » Reading into faces.

Les recherches de nos auteurs concordent avec le processus de RFF car effectivement, l’impact des caractéristiques faciales a été mis en exergue. Ils ont également révélé que le contexte social dans lequel nous interagissons avec les autres, est un modérateur crucial du processus « RFF ».  Comme vu dans l’expérience 3 , les individus n’infèrent pas uniquement la personnalité à partir du visage mais également à partir des informations sur le contenu social et du comportement.

De nos jours, les individus sont souvent, un premier temps,  exposés au contexte (i.e. ils entrent dans un magasin ou une salle de classe) et dans un deuxième temps, ils interagissent avec un autre individu (i.e. vendeuse, professeur qui arrive). Ces deux éléments sont donc cruciaux dans l’examen de l’influence du contexte social sur l’évaluation des indices faciaux.

Si le comportement ne correspond pas aux attentes, cela entrera en conflit avec les inférences basées uniquement sur les traits du visage. Il y aura en quelque sorte une confrontation dans les informations. La personne qui juge émettra des suspicions.

Pour résumer, en fonction des situations dans lesquelles les individus interagissent, de la nature de leur relation ainsi que du comportement observé, l’impact de caractéristiques faciales sera positif ou négatif.

Bibliographie

 

Notre travail est basé sur l’article :

Tuk, M.A., Verlegh, P.W.J., Smidts, A. & Wigboldus, D.H.J. (2009). Interpersonal relationships moderate the effect of faces on person judgments. European. Journal Of Social Psychology. 39, 757-767

Références :

Brownlow, S. (1992). Seeing is believing – facial appearance, credibility, and attitude–change. Journal of Nonverbal Behavior, 16, 101– 115.

Fiske, A. P. (1992). The four elementary forms of sociality: Framework for a unified theory of social relations. Psychological Review, 99, 689–723.

Hassin, R., & Trope, Y. (2000). Facing faces: Studies on the cognitive aspects of physiognomy. Journal of Personality and Social Psychology, 78, 837–852.

Herr, P. M., Kardes, F. R., & Kim, J. (1991). Effects of word-of-mouth and product-attribute information on persuasion: An accessibility- diagnosticity perspective. Journal of Consumer Research, 17, 454–462.

Klein O. (2012), syllabus de  Cognition sociale,. Bruxelles : Presses universitaires de Bruxelles, p.34, 36

Simpson, J. A. (2007). Psychological foundations of trust. Current Directions in Psychological Science, 16, 264–268.

Willis, J., & Todorov, A. (2006). First impressions: Making up your mind after a 100-ms exposure to a face. Psychological Science, 17, 592–598.

Image

Notre image a été utilisée par les auteurs lors de leurs trois expériences.

Tuk, M.A., Verlegh, P.W.J., Smidts, A. & Wigboldus, D.H.J. (2009). Interpersonal relationships moderate the effect of faces on person judgments. European. Journal Of Social Psychology. 39, 757-767

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