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Si on vous dit que la femme est plus souvent triste que l’homme et que l’homme est plus colérique que la femme qu’en pensez-vous ? La croyance selon laquelle les femmes seraient plus émotives que les hommes constitue l’un des stéréotypes de genre les plus ancrés actuellement en Occident. Prenez les deux phrases suivantes, l’une provenant de psyphonie :  « Les hommes étant considérés comme moins émotifs que les femmes », l’autre extraite de neli101 :  « En effet, si l’aspect émotif est plein plus présent dans les comportements et les jugements chez les femmes » ce qui confirment cette croyance.

Il semblerait également que ce stéréotype ne serait pas applicable à toutes les émotions. En effet, en accord avec ce dernier, les femmes seraient plus fréquemment susceptibles de vivre et d’exprimer certaines émotions telles que la honte, la peur, le bonheur, la culpabilité, la sympathie, la tristesse et l’amour. Les hommes, quant à eux, exprimeraient davantage la colère et l’orgueil. Cela aurait une influence sur l’interprétation des expressions émotionnelles (Algoe, Buswell, et DeLamater, 2000; Condry & Condry, 1976; Plant et al, 2000; Robinson, Johnson & Shields, 1998; Widen & Russell, 2002).

Comme le souligne julauma dans sa contribution, « Existe-t-il un lien entre les stéréotypes de genre et la perception de nos émotions et stress ? », on attriburait des émotions spécifiques en fonction du genre. Néanmoins, dans cette contribution nous prenons en compte la tristesse et la colère alors que dans la précédente, il s’agissait de traiter de l’émotivité et du stress.

C’est ce que Condry et Condry (2006) ont démontré dans une étude portant sur l’évaluation des expressions émotionnelles du nourrisson. Les résultats de leur étude attestent que les émotions sont évaluées différemment selon qu’on ait dit aux sujets qu’il s’agissait d’une fille ou d’un garçon.

D’autres chercheurs tels que Plant et al. ont examiné cette influence auprès des adultes. Ils ont mis en évidence une cohérence au niveau de l’interprétation des émotions en lien avec les stéréotypes portant sur le genre. Selon eux, les modèles féminins sont considérés comme plus tristes et moins en colères que les modèles masculins. En outre, les participants ont interprété les expressions de colère comme étant plus importantes chez les modèles hommes que chez les modèles femmes.

Sur base de ces études, les auteurs de l’article présenté, Plant, Kling & Smith : « The Influence of Gender and Social Role on the Interpretation of Facial Expression », ont réalisé deux études ayant pour but de reproduire les conclusions de Plant et al. Nous allons détailler chacune d’entre elles dans la suite de cette contribution.

Première étude

Le but de cette première étude est d’examiner l’influence éventuelle du genre apparent sur l’interprétation d’expressions émotionnelles ambiguës.

  • Dans le cadre de cette étude, une stratégie de manipulation de photos numériques a été employée de manière à constituer deux versions de la même expression émotionnelle. Pour cette expérience, les photos de l’étude de Plant et al. ont été utilisées et modifiées, grâce à différents programmes informatiques tels que le FACS (Ekman and Friesen’s Facial Action Coding system, 1978), également utilisé par Plant et al. et « Cosmopolite relooking virtuel », le visage d’un homme et d’une femme faisant le même mélange de colère et de tristesse ont pu être combinés afin de former un même et unique visage. Celui-ci a ensuite été associé à un genre selon les coiffures et vêtements ajoutés.

  • L’étude 1 a été menée sur soixante-neuf étudiants du premier cycle (56 femmes et 13 hommes) dans une université du Mildwest. Les participants ont vu un total de 32 photos en couleurs, correspondant aux modèles créés par les programmes énoncés ci-dessus, qui ont été intercalés avec 24 autres photos de visage. Les participants ont visionné la version homme et la version femme de chaque modèle.

  • Avant chaque photo, une phrase d’énoncé de situation neutre a été présentée (par exemple, « Vous et un collègue de travail allez avoir une réunion dans votre bureau. Vous regardez à l’extérieur de votre bureau et voyez votre collègue affichant l’expression suivante »). Ces phrases ont été créées pour empêcher les participants de faire des comparaisons directes entre les photos lors de leurs évaluations et de réduire les soupçons concernant l’objet de l’étude. Trois versions différentes de l’énoncé ont été créées pour correspondre avec les différentes diapositives. Chaque participant n’a vu que l’une des trois versions. En accord avec les mesures utilisées par Plant et al. (2000), pour chaque image cible, les participants ont évalué l’intensité de deux émotions féminines stéréotypées (tristesse et sympathie) et de deux émotions masculines stéréotypées (colère et mépris) sur une échelle de 1 (aucune émotion) à 7 (émotion extrême).

Les résultats nous montrent que l’analyse des notes « tristesse » a révélé un effet principal selon le modèle de genre, de sorte que les expressions des modèles féminins ont été jugées plus tristes que les expressions des modèles masculins. D’autre part, l’analyse des évaluations de la colère a révélé que les expressions des modèles masculins ont été évaluées plus colérique que les expressions des modèles féminins.

Par ailleurs, la sympathie et le mépris ont également été évalués étant donné que ce sont deux émotions stéréotypées, la première étant une émotion féminine stéréotypée tandis que la seconde est une émotion masculine stéréotypée. L’analyse révèle que les versions des visages féminins ont été évaluées comme exprimant plus de sympathie que les versions des visages masculins. Concernant l’analyse des évaluations du mépris, celle-ci révèle des résultats non significatifs selon le genre.

Vous pouvez observer les résultats sur le graphique ci-dessous :

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En résumé, nous pouvons constater que les visages exprimant un mélange de colère et de tristesse sont considérés comme étant moins tristes et plus colériques lorsqu’il s’agit d’un homme tandis que la femme apparaît comme étant plus triste et moins colérique. Ces résultats vont donc dans le sens des conclusions de Plant et al. Ces auteurs démontrent une fois plus que lorsque l’individu est amené à évaluer des émotions ambiguës, celui-ci s’y attarde de manière à être cohérent avec les stéréotypes de genre.

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Deuxième étude

Une deuxième étude a été menée afin d’examiner l’influence éventuelle du rôle social sur l’interprétation des émotions. Via cette deuxième étude, les auteurs ont voulu déterminer l’importance du rôle social par rapport au genre lors de l’évaluation des expressions émotionnelles.

L’étude 2 poursuivait plusieurs objectifs. Tout d’abord, les auteurs ont voulu déterminer si les conclusions de l’étude 1 pouvaient être répliquées. Deuxièmement, il s’agissait d’examiner si la différence dans l’interprétation des expressions émotionnelles des hommes et des femmes était liée aux rôles sociaux que ceux-ci exercent dans notre société. A cette fin, dans cette étude, des modèles variant à la fois au niveau du genre apparent mais aussi du rôle social ont été présentés aux participants. Plus précisément, les pompiers et les électriciens ont été choisis comme emplois masculins et les infirmières et les enseignantes d’écoles primaires comme emplois féminins sur la base de la proportion d’hommes et de femmes qui, en général occupent ces emplois.

Conformément à l’étude 1, les auteurs s’attendaient à ce que les participants évaluent les expressions émotionnelles selon les stéréotypes de genre de sorte que les expressions faciales des hommes seraient interprétées comme étant plus en colère et moins triste que les évaluations des modèles féminins. Ils avaient également anticipé que les intensités des émotions seraient évaluées différemment en fonction du titre de l’emploi associé. Une autre dimension, à savoir le sexe des participants a été ajoutée à l’étude 2.

  • L’étude 2 a été menée auprès de 140 étudiants du premier cycle (97 femmes et 43 hommes) dans une grande université du sud-est. Les mêmes images que celles de l’étude 1 ont été utilisées. Afin d’éviter tout soupçon éventuel concernant la vision des deux versions (homme/femme) du même visage, il a été décidé de présenter aux sujets une seule version de chacune des quatre différentes expressions. Il ne fut dès lors pas nécessaire d’introduire des images distractives à faire visualiser aux participants. En conséquence, seules quatre photos ont été évaluées dans cette étude. Les titres d’emploi ont été mentionnés à côté de chaque photo.

  • La consigne suivante fut donnée aux participants : « Pour chacun des visages ci-dessous, vous recevrez le nom de la personne et son occupation. Examinez attentivement l’information et chaque expression du visage ». Ils ont ensuite été invités à évaluer chaque expression faciale sur quatre émotions (tristesse, la colère, la sympathie, et le mépris). Chaque émotion a été évaluée sur une échelle allant de 1 (pas d’émotion) à 5 (émotion extrême). Les participants ont rempli les questionnaires dans des salles de classe avec 15-20 personnes par session.

En ce qui concerne les résultats, les réponses des sujets ont été regroupées dans les différentes versions du questionnaire. L’analyse a révélé que les expressions des modèles féminins ont été jugées plus émotives que celles des modèles masculins. Il s’avère également que les versions des modèles féminins ont été jugées plus triste qu’en colère conformément aux études de Plant et al. Contrairement à celles-ci, les photos ont été notées plus triste qu’en colère indépendamment du genre du modèle. L’analyse des évaluations de la colère a révélé que les expressions des modèles féminins ont été évaluées aussi en colère que les expressions des modèles masculins tandis que ces derniers ont été évaluées comme autant triste qu’en colère.

Les analyses effectuées sur l’évaluation de la sympathie et du mépris n’ont révélé aucun effet principal significatif. Il semble également important de souligner qu’aucune analyse n’a déterminé d’effet principal ou d’interaction par rapport au sexe des participants. De même, le titre d’emploi du modèle ne semble pas avoir eu d’influence sur l’interprétation des expressions émotionnelles. Il semblerait donc que l’effet de genre prime sur le rôle social lors de l’évaluation des émotions ambiguës.

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Conclusion

Les résultats des deux études indiquent que les interprétations des personnes par rapport aux expressions émotionnelles ambiguës sont influencées par leurs attentes de telle sorte que l’évaluation des hommes et des femmes expriment des émotions d’intensité différente selon le stéréotype de genre.

Les auteurs ont mis l’accent sur le fait que les résultats ne peuvent être étendu à la population générale étant donné que les modèles dans les deux expériences étaient de races blanches et âgés dans la vingtaine. Les résultats auraient pu différer si les chercheurs avaient associé des âges et des origines ethniques différentes aux modèles. Klein suggère que « Le rôle ou la position d’un groupe au sein de la société l’amène à développer certains traits qui se reflètent dans le stéréotype ». (Klein, 2012, p.104).

En outre, dans l’étude 2, le choix des emplois sélectionnés pourrait être une des explications possibles à l’absence de résultats significatifs en ce qui concerne le rôle social. Par exemple, il se peut que le métier de pompier soit moins associé à la colère mais fortement à la sympathie contrairement à un métier tel qu’officier de police. Une deuxième explication pourrait être le fait que les participants n’aient pas vu le titre de l’emploi mentionné à côté du visage avant d’évaluer l’expression émotionnelle. Ils auraient eu recours à l’heuristique d’accessibilité.

Quelles peuvent être les implications de ces résultats ?

Les interprétations des émotions de manière cohérente au stéréotype sont inquiétantes pour une variété de raisons (Brody, 1999; Fischer, 2000). Tout d’abord, l’interprétation des expressions émotionnelles de manière à être cohérente avec les stéréotypes peut renforcer les croyances concernant les émotions liées au genre. Deuxièmement, la réaction des autres fondée sur la cohérence des interprétations liées aux stéréotypes peut influencer la façon dont la personne interprète ses émotions. Troisièmement, les réactions des autres peuvent finalement influencer nos réponses émotionnelles de manière à se conformer aux attentes d’autrui. Par exemple, dans certaines situations, cela peut se traduire par une prophétie auto-réalisante (Darley & Fazio, 1980).

Ces réponses pourraient avoir des conséquences négatives pour le bien être psychologique des personnes (Fischer, 2000). Chez les femmes, cela se traduirait par des répercussions sur leur sentiment de puissance et d’auto-efficacité (Algoe et al, 2000;. Conway, Di Fazio, & Mayman, 1999; Roseman, Wiest, et Swartz, 1994; Tiedens, Ellsworth, & Mesquita, 2000). Tandis que chez les hommes considérant leurs propres expériences émotionnelles comme baignés par la colère, cela peut augmenter leurs tendances agressives, ce qui pourrait avoir des effets négatifs sur eux-mêmes et leurs cibles. De plus, au sein de notre société, les hommes qui expriment de la tristesse peuvent être l’objet de sanctions sociales sévères.

« Enfin, ces stéréotypes ont un effet sur l’identité même (…) et sur la façon dont elle se perçoit. C’est ce qu’on appelle la contrainte intériorisée : le stéréotype est intégré à l’identité de l’individu et influencera son comportement » (psyphonie).

Comme le formule quinterocatalina à l’aide de la question : « Quelqu’un appartenant au groupe associé à un stéréotype, va-t-il agir de manière à confirmer le stéréotype qui le touche ou à s’en défendre ? », les présentes études fournissent une tentative de réponse qui soutient plutôt l’idée de confirmation du stéréotype de genre par rapport aux émotions. Ce qui est en accord avec sa conclusion que nous recitons ici : « Il semble que de nos jours, notre entourage et notre culture est capable d’influencer directement les attitudes à long terme d’une personne, à travers la répétition de situations stéréotypées associées à l’identité de genre » (quinterocatalina).

Il serait intéressant de réaliser des recherches plus approfondies afin de pallier aux différentes limites énoncées dans l’article et de s’intéresser aux diverses catégories d’âge, de race et de métier.

Références

  • Plant, E.A., Kling, K.C., Smith, G.L. (2004). The influence of gender and social role on the interpretation of facial expressions. Sex Roles, volume 51, Issue 3-4, August 2004, p. 187-196.

  • Klein, O. (2012). Syllabus de Cognition sociale. Bruxelles, Presses Universitaires de Bruxelles. 43-44.

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