photo cognition sociale

Avez vous lu le roman « le bûcher des vanité » de Tom Wolfe ? Ce livre relate l’histoire de Sherman McCoy, un riche financier de Wall Street marié et père de famille. Un jour, il se rend à l’aéroport pour chercher sa maitresse. Sur le chemin du retour, il se trompe de sortie et se retrouve en plein cœur du Bronx, dans un cul de sac. Rapidement deux Afro-Américains s’approchent de la voiture. Sa maitresse et lui atteignent un état de tension intense qui les pousse à démarrer et renversent l’un des noirs. Pourquoi une telle angoisse ? Est ce que ces individus ne voulaient-ils pas tout simplement les aider ? Auraient-ils réagit de la même façon si la situation s’était déroulée à Manathan en présence de deux individus blancs ? Par la suite, Mccoy sera la cible des média, des journalistes et politiciens qui s’emparent de l’affaire pour dénoncer une justice non équitable pour tous. Nous allons essayer de comprendre ce qui pousse les gens à inférer des valeurs morales à des actes selon l’appartenance des transgresseurs à certains groupes.

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De multiples recherches ont examinés les jugements de personnes à propos d’actes immoraux commis par des individus, en se concentrant sur les intuitions concernant ce qui est et ce qui n’est pas moral, et les motivations pour punir les malfaiteurs. Elles considèrent qu’aucunes informations n’étaient données au sujet de la raison que la personne avait de commettre une transgression au sein du groupe. En effet, la majorité des recherches en psychologie morale ont suivi une approche individualiste en se concentrant sur les principes des droits individuels comme ligne directrice pour le jugement moral. La manière dont les individus perçoivent, traitent de l’information et interagissent avec les autres dépend de leur appartenance ou non à un groupe (Haidt, 2008). De plus, certains groupes sont évalués de manière plus négative et doivent faire face à la discrimination de manière plus récurrente que d’autres. Par exemple, les afro-américains sont jugés plus sévèrement dans des contextes légaux et incarcérés à des taux sensiblement plus élevés que les Américains blancs, indiquant que la justice n’est pas égale pour tous. Une expérience de Eberhardt, Davies, Purdie-Vaughs et Johnson (2006) ont examiné les archives judiciaires de l’état de Pennsylvanie et on constatés que la peine de mort était plus régulièrement infligée à des détenus afro-Américains si leur visage correspondait aux traits stéréotypiques des noirs (voir article « quand nos croyances deviennent réalités). Cette expérience met en évidence le fait que nous avons recours fréquemment à la catégorisation sociale. Elle se définit par le fait que nous plaçons sans cesse les individus dans des groupes sociaux. (voir « Sa tête et son comportement ne m’inspirent pas confiance »)

Dans la recherche de Newheiser et al (2012), les auteurs postulent l’hypothèse que, indépendamment du contexte social des membres d’un groupe spécifique, la structure perçue d’un groupe peut avoir un impact sur le jugement moral des gens à propos de la transgression commise par le groupe. Ils se concentrent particulièrement sur la perception de l’entité c’est-à-dire, le degré avec lequel un groupe est perçu comme étant unifié et les membres du groupe sont considérés comme similaires. Ce concept est un facteur central dans la perception de la transgression du jugement moral.

La justice punitive considère que les malfaiteurs méritent d’être puni en proportion à la quantité de dommages causés par l’infraction. De plus, les circonstances atténuantes jouent un rôle majeur dans la détermination des jugements et des punitions (Carlsmith, 2008; Carlsmith, Darley, & Robinson, 2002; Darley, Carlsmith, & Robinson, 2000; Hamilton & Rytina, 1980; Roberts & Gebotys, 1989). Par exemple, un acte immoral commis pour des raisons égoïstes comme le bénéfice personnel, est perçu comme une plus grande transgression, et donc comme méritant plus de punition, que le même acte commis pour des raisons désintéressées. En plus de ces facteurs, la perception de l’entité du groupe auquel appartient le malfaiteur influe également sur la responsabilité morale des actions. Ainsi, les groupes à haute entité sont perçu comme composés d’individus plus similaires, capables d’actions communes comparés aux groupes à faible entité.

Les groupes à haute entité sont perçus comme étant d’avantage capables de s’engager dans des comportements négatifs que le groupes à faible entité. Corollairement, les gens sont plus disponibles à tolérer les représailles contre les membres des exo-groupes à haute entité, même quand les membres n’ont pas pris personnellement part au conflit. C’est ce qu’on appelle, en cognition sociale, l’heuristique de représentativité. Elle illustre le fait que nos catégorisations se fondent sur le degré auquel un exemplaire représente la catégorie. Elle relève de l’inférence sociale qui concerne les raisonnements qu’utilisent les individus pour formuler des jugements à propos d’objets sociaux (Klein, O., 2012). Les conséquences peuvent être fatales comme illustré précédemment dans l’expérience d’Eberhardt et al. (2006).

La perception constamment négative et la menace associée aux comportements des groupes à haute entité suggère que les gens sont plus enclins à voir leurs actions avec suspicion. Ce qui les amène à voir les comportements de ces groupes comme étant moins morale et méritant plus de punition que les groupes à faible entité. Les groupes à haute entité ne sont pas simplement perçus comme une cohésion mais aussi comme élaborant activement des plans pour parvenir à leur but collectif. Donc en mettant ensemble ces trouvailles, on peut suggérer que les individus jugent plus sévèrement les transgressions commises par les groupes à haute entité que ceux à faible entité.

Etude Pilote

Pour tester l’hypothèse de départ, ils ont fournis aux participants des informations à propos d’un groupe fictif appelé « Greels ». Ils ont manipulé l’entité des Greels en variant les similarités physiques et comportementales parmi les membres du groupe.

Deux conditions :

-la condition haute entité : les Greels avaient la même couleur et s’engageaient dans des comportements collectifs.

-la condition faible entité : les Greels avaient des couleurs différentes et agissaient individuellement.

La manipulation confirme que les participants perçoivent les Greels comme plus unifié dans la condition haute.

Ensuite, les participants lisaient une série de comportements spécifiques aux Greels et étaient invité à indiquer dans quelle mesure ils pensaient que chacun de ces comportements étaient acceptable moralement (échelle : 1=tout à fait en désaccord à 7= tout à fait d’accord). Les comportements ont étés conçus pour représenter des valeurs morales fondamental. Ainsi, ces comportements devraient être perçus comme acceptable. Cependant, comme prévu l’acceptabilité morale était plus faible dans la condition haut degré d’entité.

Précédemment, il a été démontré l’influence de la variable entité et de la variable circonstance atténuante indépendamment l’une de l’autre. Cependant, nous savons que les individus sont plus enclins à punir les transgresseurs lorsqu’il n’y a pas de circonstance atténuante et que les groupes à haute entité sont perçus comme moralement suspicieux. Ce qui laisse penser qu’il y aurait une interaction entre ces deux variables. Dès lors, une seconde hypothèse peut être formulée. Bien que l’on s’attendent à ce que les groupes à haute entité, perçu comme ayant commis une transgression pour des raisons égoïstes vont recevoir une punition plus sévère que ceux à faible entité. Cependant, les auteurs prédisent surtout qu’une haute entité va être jugée plus sévèrement qu’il y ait ou non des circonstances atténuantes.

Etude 2

Pour examiner ses prédictions, les auteurs présentent aux participants la description d’un crime commis dans un groupe à haute ou faible entité et en présence ou en l’absence de circonstances atténuantes (selfless vs selfish).

Méthode

319 personnes ont été recrutées via une annonce en ligne.

Les participants on été assigné au hasard dans la condition circonstance atténuante soit présente ou absente, et dans la condition entité, soit haute ou faible.

                              EntitéCirconstance atténuante Haute Faible
Présence
Absence

Les participants ont été informés que l’étude portait sur l’opinion des individus concernant la peine appropriée pour différents types de crimes. Ensuite, on leur a demandé de lire une description d’un crime commis par un groupe de quatre dirigeants d’entreprise. La description a été prise de Carlsmith et al, et adaptée pour décrire un groupe comme étant l’agresseur. Dans chaque cas, le groupe agresseur était coupable d’avoir détourné des centaines de milliers de dollars de leur employeur.

Dans la condition absence de circonstances atténuantes, le groupe détourne l’argent pour son profit personnel : ils ont besoin d’argent pour combler des dettes contractées au près d’usuriers. Ils ont l’habitude de parier et de jouer. En revanche, dans la conditions présence de circonstances atténuantes, le groupe détourne pour aider les autres dans le besoin : ils détournent de l’argent car il est destiné aux personnes travaillant dans des usines de la société à l’étranger et qui reçoivent un salaire qui est en dessous du coût de vie.

Dans la condition haut degré d’entité, le groupe agresseur a été décrit comme une équipe soudée, organisant des stratégies efficaces pour atteindre des buts commun et chaque membre joue un rôle très actif. Dans la condition faible entité, le groupe agresseur a, au contraire, été décrit comme étant composé d’individus vaguement liés qui se connaissaient à peine, non organisé en une équipe mais travaillant chacun pour des objectifs personnels.

Après avoir lu le crime, les participants répondaient à une série de mesures de médiateurs, variables dépendantes, et manipulation vérifiée.

Tout d’abord, trois items ont évalué, à l’aide d’une échelle métrique, la mesure dans laquelle les participants ont perçu le groupe agresseur comme moralement responsable de la perpétration du crime. On s’attend à ce que la responsabilité morale émerge comme un médiateur.

Ensuite, ils ont évalués les réactions émotionnelles face à la criminalité.

Les participants complétaient ensuite la mesure principale qu’ils recommandaient comme peine, les propositions allaient de non coupable à une peine à vie, avec comme niveaux intermédiaires des sentences de durées spécifiques.

Après ça, quatre items évaluaient la perception du niveau d’entité du groupe agresseur (: le groupe est une équipe très performante, les membres du groupe sont efficaces lorsqu’ils travaillent ensemble, le groupe est bien coordonné, le groupe est soudé.)

Six items mesuraient la nocivité du groupe (: Quelle est la gravité du crime ? Quelle est la nocivité du crime ? Le crime à-t-il causé beaucoup de tord à la coopération ? Le crime a-t-il causé beaucoup de dommage matériel ? Est ce que la coopération devrait être préoccupée si quelqu’un d’extérieur commettait ce crime ? Quelle est la gravité de ce crime en général ?)

Enfin, les participants fournirent des informations démographiques basiques (âge, genre…), et on été débriefés.

Résultats

Manipulations :

Les participants perçoivent une plus grande unité dans la condition haute entité que dans la conditions faible, confirmant le succès de la manipulation. Comme anticipé, il n’y pas d’effet principal des circonstances atténuantes et pas d’interaction.

Dans la manipulation concernant la perception de la gravité du crime, on voit un effet des circonstances atténuantes, un plus faible effet de l’entité et une interaction significative.

L’analyse de ces effets montre que dans la condition faible entité, les participants perçoivent le crime comme étant plus nuisible en l’absence de circonstances atténuantes.

Au contraire, dans la condition haute entité, l’absence de circonstances atténuantes n’affecte pas la vision de la nuisibilité du crime. Ainsi, bien que la manipulation des circonstances atténuantes ai eu l’effet escompté sur la nocivité perçue de l’acte criminel, la nocivité a également augmenté par l’entité élevée dans le groupe agresseur.

delersAnalyse principale :

-Effet principal de l’entité ; les participants recommandent une peine plus sévère pour les groupes à haute entité.

-Effet principal des circonstances atténuantes ; une peine plus sévère était recommandée en l’absence de cette condition.

Les effets principaux sont qualifiés par une interaction significative. En l’absence de circonstances atténuantes ; les participants recommandent des sentences équitables pour les groupes à haute et à faible entité.

En revanche, comme prévu, en présence de circonstances atténuantes les participants recommandent des sentences plus sévères pour les groupes à haute entité.

Médiation :

La responsabilité morale est perçue comme étant plus élevée dans la condition absence de circonstances atténuantes.

Il y a aussi un effet de l’entité, les participants perçoivent les groupes à haute entité comme étant plus moralement responsable.

En l’absence de circonstances atténuantes, les participants perçoivent les groupes à haute et à faible entité comme égaux face à leur responsabilité morale. Mais, lorsqu’il y a présence de circonstances atténuantes, les participants estiment les groupes à haute entité comme plus responsable moralement que les autres groupes. La responsabilité morale perçue émerge comme un médiateur aussi bien quand l’entité est haute que faible.

Discussion

Il a été prouvé que la justice n’est pas la même pour tous.

En effet, dans nombre de cultures, la justice se montre plus sévère avec les personnes issues d’une minorité.

En cherchant ce qui influence la perception que l’on peut se faire d’un groupe, nous avons pu montrer que l’entité d’un groupe, le fait qu’il soit plus ou moins soudé, impactait le degré de sanction à lui appliquer.

Ainsi, plus le groupe a une entité élevée,  plus la sanction à lui imposer sera importante. De même que l’existence de circonstances atténuante jouera dès lors peu sur cette sanction.

L’auteur propose donc que  l’on réagira différemment face à un groupe selon le degré d’entité de celui-ci. Et ce, parce qu’une unité trop grande est vue comme une menace.

C’est pour cela que les circonstances atténuantes sont généralement mieux accueillies en se qui concernent des groupes criminels peu soudés.

La position de l’auteur est donc dans la suite de celle de Malle (2010), qui suggérait que les groupes à haute entité étaient également ceux qui étaient les plus conscient de leurs actions.

C’est donc cet aspect menaçant des groupes unifiés qui conduit l’intuition première des gens dans leur appréciation des sanctions à apporter à ce type de groupes.

On constate également que l’auteur tend à proposer que les différentes perceptions, que l’on se fait du degré d’entité d’un groupe, sont en mesure de nous aider à interpréter les stéréotypes basés sur l’appartenance à un groupe. Partant de cette prémisse, il observe que le statut culturel faible accordé aux minorités, et ce indépendamment du type de culture, n’est que la conséquence directe de l’entité de ces groupes.

Le faible degré de coercition au sein d’un groupe pourra mener à un partage de responsabilité pouvant amener à une diminution des peines. De manière inverse, le parquet pourra mettre l’accent sur la coordination des agents à commettre un acte répressible pour accroitre leur responsabilité, et ainsi requérir des peines plus importantes.

Selon l’auteur, des travaux futures pourraient également permettre de démontrer que les gens pourraient être moins à même de féliciter une bonne action si elle a été accomplie par un groupe très unis.  Cela pourrait notamment affecter l’image publique de que l’on accorde aux personnes morales à but charitable.

En conclusion, cette étude a démontré que la vision que l’on a d’un groupe, qu’il soit très uni ou pas, influe sur la sévérité des sanctions posées lors d’une transgression. Ce biais potentiel, étant indépendant du contexte social, peut être difficile à éviter. Force est cependant d’apercevoir que l’objet de cette étude peut avoir d’importantes conséquences sur la manière dont rendre la justice, et ainsi faire qu’elle devienne effectivement une justice égale à tous.

Bibliographie

Newheiser, A., Sawaoka, T. & Dovidio, J.F. (2012). Why do we punish groups? High entitativity promotes moral suspicion. Journal of Experimental Social Psychology. 48, 931-936

Klein O. (2012), syllabus de  Cognition sociale. Bruxelles : Presses universitaires de Bruxelles.

Source de l’image :

http://www.flickr.com/photos/33203322@N08/3183875510/

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