Et si une étude scientifique vous révélait un jour que vos faits et gestes ne découlent pas nécessairement d’une décision prise consciemment ? Que penseriez-vous si vous appreniez que cette conviction d’avoir le contrôle sur vos actions s’avérait être  un leurre ? Seriez-vous rassuré d’apprendre qu’en fait votre inconscient vous réserve bien plus de mystères que vous ne l’imaginez ?

En effet, les stimuli présents dans notre environnement inhérent peuvent permettre à notre inconscient d’exercer une influence considérable sur nos comportements. En outre, la perception de tous les traits du prototype stéréotypé n’est pas indispensable  pour catégoriser un individu quelconque. Prenons le cas où nous nous retrouvons dans une ruelle déserte à une heure assez tardive face à deux individus totalement différents : l’un étant un homme tatoué, au regard froid et ayant des cicatrices sur le visage, et l’autre une dame âgée promenant son chien. Nous aurions tendance à nous diriger d’emblée vers la deuxième personne si nous souhaitons demander notre chemin. Cela s’explique, comme le suggère Blair (2002) par le fait que l’activation des stéréotypes est automatique : lorsque nous catégorisons une personne nous ne pouvons pas nous empêcher d’activer une représentation stéréotypée de la catégorie dont elle fait partie. Ainsi, dans la situation ci-dessus l’homme présenté est catégorisé comme étant dangereux, et ce, malgré l’absence d’actes violents de sa part.

Le traitement sensoriel des informations présentes dans notre environnement  nous engage à établir un lien étroit entre ces «raccourcis cognitifs» plus communément connus sous le terme de stéréotypes  et ce processus cognitif qu’est la catégorisation. On en vient à se demander si « le simple fait d’assigner un individu à une catégorie sociale implique automatiquement l’activation des représentations stéréotypées qui lui sont associées ?».

Il faut évoquer ici le fait que cette notion « d’automaticité d’activation des stéréotypes » a été au cœur de nombreux colloques ces dernières années et qu’un grand nombre de recherches sont en faveur de cette perspective d’activation automatisée qui a lieu lorsqu’on perçoit un individu et qu’on l’associe à une certaine catégorie stéréotypée (Devine, 1989 ; Bargh et al., 1996 ; Bargh,).

Selon Devine (1989), le biais d’un effort conscient pourrait permettre aux personnes  ayant un faible niveau de préjugé d’éviter de mettre en place l’application de ce stéréotype activé. Néanmoins, cette inhibition du stéréotype peut présenter un effet inverse par rapport au résultat attendu car une fois que l’attention de l’observateur n’est plus focalisée sur cet aspect de suppression de stéréotype, celui-ci pourrait se manifester par une réactivation stéréotypée plus vigoureuse ( Macrae,Bodenhausen,Milne, & Jetten, 1994).

Cependant, il est nécessaire de souligner que cela ne fait pas l’unanimité auprès de tous. En effet, certains stipulent que l’activation du stéréotype  n’a lieu qu’en présence  d’une mobilisation satisfaisante de ressources attentionnelles (Gilbert et Hixon, 1991).

Une autre approche (Macrae et al. (1997) émet  une condition  à l’activation automatisée du stéréotype qui est celle du traitement sémantique de l’information perçue. Cela signifie que cette information doit avoir un sens social et fera donc l’objet d’un traitement sémantique.

Nous retrouvons aussi le modèle de Moskowitz et Ignarri (2009) qui remet en question cette notion d’activation exclusivement automatique des stéréotypes culturels par  le fait que certaines personnes seraient animées par des intentions de jugement égalitaire spontané voire même inconscient de l’exogroupe. Ce dessein de vouloir juger les autres de manière équivalente aux membres de son propre groupe d’appartenance pourrait se relever être un piège s’il active des stéréotypes culturels péjoratifs vis-à-vis de l’autre groupe, mais il y a tout de même la présence d’un système cognitif de régulation qui éviterait cette issue défavorable.

En d’autres termes, l’activation de ces raccourcis cognitifs se résume au simple fait d‘y penser, mais poussons la réflexion un peu plus loin… Le processus s’arrête-t-il là ? L’activation du stéréotype n’aurait-elle pas de conséquences ? bien sûr que si ! Une fois le stéréotype activé, celui-ci peut influencer le comportement car il est devient utilisable, accessible à notre cognition. Par ailleurs, précisons tout de même que ceci n’est pas une évidence dans tous les cas. Le stéréotype peut être exploité comme il pourrait ne pas l’être malgré son activation. Malheureusement, l’impact du stéréotype sur notre comportement peut s’avérer désastreux comme le montre l’évènement tragique de février 1999 : Amadou Diallo, un jeune d’origine africaine fut criblé de balles par des policiers new-yorkais car ces derniers pensaient que la victime allait brandir une arme alors que ce n’était en fait que son portefeuille. Ici, le fait que ce jeune était noir activa chez les policiers le stéréotype du « délinquant dangereux », stéréotype qui eut une conséquence sur l’identification de l’objet ainsi que le comportement qui s’en suivit.

Nous allons à présent nous pencher sur le fait que des attitudes correspondant aux traits du stéréotype activé peuvent être suscitées par une influence automatique de ce stéréotype. En effet, il y aurait un lien entre les représentations mentales et le comportement. Ceci est ce qu’on appelle l’action idéomotrice : nous comporter dans le même sens que le comportement auquel nous pensons. Nous pourrions prendre cela comme une sorte d’amorce, de déclencheur. Il s’agit en fait d’utiliser les représentations les plus accessibles en mémoire.  On parle d’un effet d’assimilation ou d’imitation. La pensée d’un comportement particulier augmente donc la probabilité de la réalisation de celui-ci de manière passive. Il faut, en outre, savoir que les comportements affectés peuvent être divers. Plusieurs études montrent effectivement l’influence des stéréotypes sur le plan interpersonnel, le plan de performance intellectuelle, et le plan moteur. C’est ce dernier qui est mis en avant dans cet article où nous allons vous présenter une expérience effectuée en contexte sportif. Le but est de démontrer que les sujets n’échapperont pas à l’influence du stéréotype qui leur sera induit, malgré ce cadre particulier qui se distingue des laboratoires et le fait qu’ils possèdent durant l’expérience un but de performance. En pratique, l’activité sportive choisie pour le déroulement de cette étude est le lancer de balle lestée. Cet exercice sollicitant aptitudes de conditions physiques et coordination consiste à lancer une balle de 500g le plus loin possible sans avoir pris d’élan.

ψ    Déroulement

Cette expérience, en plus du fait d’être menée dans un contexte sportif, a pour particularité de vérifier l’hypothèse d’une corrélation directe entre l’activation du stéréotype et un comportement en milieu sportif. Contrairement à l’expérience reprise dans le billet de quinterocatalina (7 décembre 2012), ici,  les sujets ne sont pas sous l’effet de menace du stéréotype étant donné le fait qu’ils ne sont pas concernés par la catégorie sur laquelle porte le stéréotype. On s’attendrait, ainsi, à des performances qui ne sont pas influencées par celui-ci. «  Les stéréotypes ne sont alors pas choisis pour leur degré d’applicabilité quant aux participants, mais pour leur applicabilité au comportement sportif mesuré (Higgins, 1996) ».

Plus concrètement, selon l’hypothèse nous nous attendons à voir de meilleures performances de lancer de balle lestée chez les participants ayant été confrontés à l’activation du stéréotype catégorisant les basketteurs (groupe 1)  et de moins bons résultats chez les participants exposés au stéréotype catégorisant les personnes âgées (groupe 2). Notons que le choix de ces deux catégories distinctes fut stratégique. Cela car la population perçoit les  basketteurs  comme étant qualifiés dans le domaine sportif, et inversement pour les personnes âgées qui sont perçues comme n’étant pas adaptées aux activités sportives.

Pour démontrer cette hypothèse, 48 participants masculins ont été choisis parmi des étudiants en première année de sciences du sport dans une université parisienne. D’ailleurs, l’expérience se déroule au sein même de cette université dans un stade de sport comprenant l’atelier de lancer de balle lestée. Aléatoirement, les étudiants ont été exposés soit à l’amorçage du stéréotype des personnes âgées soit à celle des basketteurs. Précisions, que leur niveau sportif dans cette activité de lancer de balle est relativement équivalent entre eux.

Deux évaluations sportives sont réalisées à une semaine d’intervalle :

–  Une avant l’activation du stéréotype (phase de lancer pré-test) afin de pouvoir prendre en compte la grande  fluctuation des performances interindividuelles. Les participants sont conscients d’être évalués sur le lancer et ont donc tous le même but qui est de lancer le plus loin possible cette balle en sachant que leur meilleur résultat sur les deux lancers permis serait pris en compte.

–  Et une seconde évaluation après activation du stéréotype (post-test).

Une semaine après leur première phase de lancer, leur a été présenté une étude portant sur  « l’influence du contexte sur la mémoire des personnes », visant à activer le stéréotype des personnes âgées vs. des basketteurs (phase d’activation). Celle-ci consistait à remplir un questionnaire sur l’une des catégories. Plus précisément, on leur demandait d’attribuer un maximum  de caractéristiques  (des traits, adjectifs ou autres) à la catégorie des personnes âgées ou des basketteurs, dans un délai prescrit de trois minutes. Pour cela, ils disposaient d’une feuille sur laquelle était présentée une vingtaine de phrases à compléter de type « Les personnes âgées sont … » ou « Les basketteurs sont … ». Remarquons que cette procédure induit deux types d’amorçage différents : l’un  étant un amorçage par répétition suite à l’exposition de la même phrase (20 fois) reprenant le nom de la catégorie cible, et l’autre étant un amorçage de production par  le fait qu’ils fournissaient eux-mêmes des mots-traits liés à la catégorie présentée.

Ensuite, une deuxième étude sur « l’autoévaluation de performances sportives » leur est présentée,  qui elle servira à  s’assurer que les étudiants n’aient pas fait de rapprochement entre les deux phases. De ce fait,  les participants croient passer deux études totalement indépendantes. Et, par précaution, l’expérimentateur n’était présent que lors de la première étude impliquant l’activation des stéréotypes, tandis que les phases d’évaluation de lancer étaient dirigées par des enseignants de l’université.

ψ    Observations

Tout d’abord, soulignons que le questionnaire post-expérimental a pu confirmer que les participants n’avaient établi aucun lien direct entre la phase d’activation du stéréotype et la deuxième phase de lancer.

Ensuite, en ce qui concerne les résultats des performances de lancer de balle lestée, nous constatons que, de manière intra-individuelle, il y a une différence significative entre les performances collectées dans le premier lancer et celles du deuxième : nous remarquons que l’activation du stéréotype lié aux personnes âgées a mené à une diminution de performance de 2,7 % en moyenne pour une grande majorité du groupe 2 ( 67%), et qu’à l’inverse, l’activation du stéréotype lié aux basketteurs a induit une amélioration moyenne de 5,8 % de la performance en lancer pour 62% des sujets du groupe 1. De plus, les données démontrent également l’influence de  la phase d’amorçage sur les performances au lancer de balle. En effet, nous observons que les sujets ayant été exposés au stéréotype des personnes âgées ont obtenu des performances moins élevées que ceux confrontés au stéréotype des basketteurs.

Ce graphique illustre la différence moyenne de performance (en %) entre le premier lancer (prétest) et le second lancer (posttest) selon le stéréotype activé. Un score positif indique une amélioration de la performance et un score négatif indique une diminution de la performance entre le pré-test et le posttest.

ψ    Que pouvons-nous en déduire ?

L’objectif de cette étude était de mettre en évidence l’existence d’une influence directe de l’activation d’un stéréotype sur un comportement sportif dans un contexte où les sujets poursuivent un but de performance. Les résultats récoltés montrent qu’il y a bel et bien un effet de l’activation de stéréotype sur le comportement sportif des sujets.

En outre, un phénomène d’assimilation (ou imitation, Bargh et Chartrand, 1999) est en accord avec la spéculation des auteurs selon laquelle la présentation d’une catégorie stéréotypée a un impact sur la performance sportive dans un sens conforme au contenu du stéréotype.

Par ailleurs, les résultats de cette étude concordent avec la théorie du comportement automatique, processus ne demandant qu’un effort minimum et possédant un aspect automatique et autonome qui n’est pas déclenché de manière intentionnelle mais inconsciente.

Cette  relation directe entre la perception activant un stéréotype et le comportement peut nous permettre de généraliser cet effet automatique à un comportement quelconque. Ceci a déjà été observé il y a de cela plus d’une dizaine d’années par le triste fait divers de février 1999 ou encore par l’étude de Bargh, Chen et Burrows,(1996) qui consistait à soumettre un premier groupe de participants à une  série de mots contenant des termes associés au stéréotype de la personne âgée  et un second groupe à une liste ne contenant aucun lien avec ce stéréotype. Le but visé par les expérimentateurs était d’évaluer l’effet de l’activation ou non du stéréotype de la personne âgée dans l’esprit du participant de manière inconsciente et indirecte. Les résultats ont montré que l’activation de ce stéréotype a permis de mettre en évidence le fait que les participants marchaient plus lentement en se dirigeant vers la sortie de la pièce comme s’ils  s’étaient comportés «comme une personne âgée» et donc montrent clairement une  activation de ce stéréotype.

ψ    Implications des résultats obtenus

Ces connaissances sur le comportement automatique peuvent être utilisées dans le domaine sportif comme moyen d’améliorer les performances motrices individuelles et la capacité à atteindre un objectif précis.

D’ailleurs, ce lien entre les pensées et le comportement n’est pas étranger aux entraîneurs sportifs et athlètes qui utilisent couramment des méthodes d’imagerie mentale (Ungerleider et Golding, 1992) qui est une stratégie faisant appel à des aspects concernant un objet ou évènement non présent dans notre champ visuel (Denis, 1985 ; Murphy et Jowdy, 1992). Par exemple, «  Gould et al. (1980) montrent que le recours à des stratégies d’imagerie ou d’activation a des effets significativement positifs sur la performance à une tâche d’haltérophilie. »  D’autres auteurs encore  (Woolfolk et al., 1985) montrent que  les performances en golf sont améliorées quand l’imagerie mentale est positive et diminuées quand il s’agit d’imagerie négative.

De récentes études en psychologie et neurophysiologie se sont intéressées à cette technique d’entrainement mentale et lien entre les représentations mentales et les réactions physiologiques et/ou musculaires. Le simple fait de penser à des actes moteurs tels que  sauter, nager, courir ou autre, suscite des modifications neurophysiologiques (activation neuronale, fréquence cardiaque, etc.) identiques à celles produites lors de l’accomplissement de ces mêmes actes (Decety et al., 1991).

Les possibles conséquences de ces représentations mentales au niveau du comportent vont dans le sens des résultats obtenus dans l’étude présentée ci-dessus.

Au final, l’activation des stéréotypes en mémoire joue un rôle non négligeable sur l’issue de l’action que nous souhaitons exécuter. La présence de cette notion d’inconscient ne nous permet pas d’avoir le contrôle total sur ce que nous accomplissons. Au-delà de nos choix personnels, des mécanismes automatiques utilisant les stéréotypes accessibles en mémoire participent à la concrétisation de nos comportements dans notre environnement. En fait, les stéréotypes prennent le rôle d’une consigne implicite qui peut avoir un impact favorable ou non sur l’objectif visé. Cette étude ouvre des pistes intéressantes pour de futures recherches comme le fait de savoir quels sont les mécanismes par lesquels la perception d’un individu ou d’un groupe d’individus influence le comportement sportif.

« L’homme est le lieu des faits qu’il contrôle et de ceux qu’il ne contrôle pas. »

Références :

*    http://www.colourbox.com/preview/1649763-261132-vector-illustration-of-businessmen-marionette.jpg

*   Leyens,J.-P.( 2012). Sommes-nous tous racistes? : Psychologie des racismes ordinaires. Wavre : Mardaga

*   Klein,O.( 2012) .Cognition sociale. Syllabus, Université libre de Bruxelles , Bruxelles.

*    Follenfant,A.,Légal, J.-B.,Dit Dinard, F.M.,Meyer,T.(2005). Effect of stereotypes activation on behavior: An application in a sport setting [Effet de l’activation de stéréotypes sur le comportement: Une application en contexte sportif] .Revue Européenne de Psychologie Appliquée, Vol 55, 121-129

*    http://www-scopus-com.ezproxy.ulb.ac.be/record/display.url?eid=2-s2.0-19144364523&origin=resultslist&sort=plf-f&src=s&st1=+Effect+of+stereotypes+activation+on+behavior%3a+An+application+in+a+sport+setting&sid=1BA5E6D2DBCC7B2517E02BE23A5441F6.iqs8TDG0Wy6BURhzD3nFA%3a90&sot=q&sdt=b&sl=100&s=TITLE-ABS-KEY-AUTH%28+Effect+of+stereotypes+activation+on+behavior%3a+An+application+in+a+sport+setting%29&relpos=0&relpos=0&searchTerm=TITLE-ABS-KEY-AUTH

 

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