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“Tu lances comme une fille!” Vous avez vraisemblablement déjà entendu cette expression ou l’une de ses variantes.  Peut-être même avez-vous vous-même prononcé ces mots à quelques reprises… Nous utilisons souvent cette expression pour signaler à une personne de sexe masculin – ou féminin-(!) qu’elle a eu une performance qu’on qualifierait de mauvaise.  En effet, c’est une phrase assez commune mais est-elle vraiment sans danger ? Je ne pense pas.  Elle suggère non seulement que les filles lancent mal mais on pourrait même aller plus loin pour dire qu’elle sous-entend une idée selon laquelle les filles ne seraient pas douées pour le sport en général. Une idée pareille peut faire des ravages!

Nous en savons maintenant un peu plus sur les stéréotypes grâce aux diverses contributions sur ce blog et nous pouvons admettre qu’elles peuvent avoir une influence remarquable sur la performance. De nombreuses études, dont une sur la performance de noirs américains à un test de capacité verbale standardisé (Steele & Aronson, 1995), ont montré qu’une personne qui se sent stéréotypée négativement lors d’une tâche tend à réussir moins bien la tâche en question. Il s’agit là de la théorie de la menace du stéréotype. Celle-ci sous-entend qu’un individu d’un groupe stigmatisé peut s’inquiéter de voir se confirmer un stéréotype négatif à son égard dans un contexte de performance à une tâche.  Cette inquiétude peut, ensuite, avoir une influence négative sur sa performance. Ces petites étiquettes ont un pouvoir immense sur notre processus de pensée, nous pourrions dès lors nous demander comment  la présence d’une multitude d’indices de menace de stéréotypes influencerait la performance.

J. Stone et C. McWhinnie (2008) se sont penchés sur cette question et ont réalisé une expérience qui devrait nous aider à avancer dans notre compréhension de cet aspect de la cognition sociale. Ils se sont basés sur l’hypothèse que les indices de menace de stéréotype peuvent être d’une part flagrants comme dans le cas où l’expérimentateur énonce clairement que le groupe dont l’individu fait partie a généralement une moins bonne performance.  D’autre part, ils peuvent être subtils comme, par exemple, lorsque l’expérimentateur appartient à un groupe externe à celui du sujet. Ce sont les indices utilisés dans l’expérience que l’on examinera ici.

Les expérimentateurs se sont intéressés aux différents processus par lesquels les indices flagrants ou subtils de stéréotype seraient susceptibles de modeler la performance. Ceci dans le but de savoir si ces processus sont indépendants l’un de l’autre, s’ils fonctionnent plutôt en tandem ou si un indice, notamment celui de nature flagrante, dominera et sera traité de façon exclusive.

Les indices de stéréotype subtils sollicitent une partie des ressources attentionnelles et émotionnelles d’un individu qui lui tentera de réduire l’incertitude sur l’existence du stéréotype négatif sur sa personne ou son groupe. En d’autres termes, les indices subtils affecteraient la concentration et, par conséquent, la performance à la tâche sera réduite. Quant aux indices flagrants de stéréotype, ils conduiraient l’individu à se focaliser sur l’évitement d’erreurs pour ne pas confirmer le stéréotype négatif dont il connaît l’existence. Nous pourrions penser que ceci devrait plutôt améliorer la performance mais selon J. Stone et C. McWhinnie, les stratégies d’évitement de l’échec interféreraient avec l’exécution des compétences nécessaires à la réalisation de la tâche et auraient donc un effet négatif sur la performance.

Les chercheurs se sont par ailleurs intéressés à l’effet de ces stéréotypes négatifs sur la performance des athlètes féminins. Nous savons de par une contribution précédente qu’il existe un stéréotype négatif sur les athlètes Blancs Nord-américains mais ceci est particulièrement vrai pour les athlètes féminins. L’article de J. Stone et McWhinnie étudie les stéréotypes négatifs sur les capacités sportives liés à lethnicité mais aussi et surtout au genre.

Les expérimentateurs ont testé 110 jeunes femmes caucasiennes qui étaient toutes des joueuses occasionnelles de golf dans une condition de menace de stéréotype subtile (l’expérimentateur est un homme) et dans une condition de menace de stéréotype flagrante (la présence d’inégalités entre sexes ou ethnicités est clairement énoncée lors des instructions).  L’expérience s’est déroulée dans le cadre d’un jeu de golf miniature ou minigolf. Le but du jeu est de faire rentrer la balle dans le trou avec le moins de coups possible. Avant chaque piste, les participantes ont aussi dû prédire le nombre de coups dont elles auraient besoin pour faire rentrer la balle dans le trou.

 Quelques résultats intéressants :

  • Le nombre de coups nécessaires pour compléter chaque piste augmente dans la condition de menace de stéréotype négatif flagrante liée au sexe. Voir la Figure 1.

Un nombre plus élevé indique une performance plus faible. Notez que ce nombre est bien grand quand le test mesure des différences liées au genre.  Image

Figure 1.  Average number of achieved and expected strikes required to complete the course for the blatant threat cue conditions

  • La précision lors du dernier coup diminue avec la menace de stéréotype subtile liée au sexe. La précision des participantes diminue quand l’expérimentateur était un homme. Un nombre plus petit indique une précision plus grande (un trou plus petit).

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Figure 2.  Average number of achieved and expected accuracy on the last putt of each course layout for the subtle threat cue conditions

Légende : l’abscisse désigne le sexe de l’expérimentateur et l’ordonnée la largeur du dernier trou.

  •  Les participantes ont également prédit qu’elles auraient besoin de plus de coups pour compléter les pistes dans la condition où le test mesurait les différences entre sexes.

Les deux types d’indices influenceraient donc le comportement de façons différentes mais que se passe-t-il s’ils  sont présents en même temps?

Lorsque les deux types d’indices de menace de stéréotype négatif sont présents lors d’une tâche, chaque signe provoque un mécanisme indépendant qui influence le comportement. Ceci confirme la prédiction des auteurs selon laquelle les indices de menace de stéréotype flagrants et subtils fonctionnent selon un modèle à processus duel. Un indice flagrant entraîne des stratégies de prévention qui rend les sujets plus prudents et limite leur performance. Cependant, un indice subtil va causer une concentration moindre en touchant la mémoire du travail. Ces deux processus séparés ont le même résultat final qui est de diminuer la qualité de la performance mais ils n’agissent pas sur le même aspect du comportement.

Actuellement, les femmes sont encore sous-représentées dans beaucoup de domaines professionnels. Elles occupent aussi moins de postes administratifs et de management que les hommes et on ne voit toujours pas assez de femmes ingénieurs ou mathématiciennes. Dans le domaine du sport, les femmes sont très souvent comparées aux hommes de façon négative. Les équipes sportives féminines ne reçoivent pas beaucoup d’aide financière et ne captivent pas l’attention des médias comme les équipes masculines. De plus, il y a une croyance générale selon laquelle les femmes seraient moins athlétiques que les hommes. Il est clair que les expressions telle celle vue précédemment ne doivent pas beaucoup aider!

Les résultats de cette expérience sont importants pour les recherches sur la manière de réduire l’effet des stéréotypes négatifs chez plusieurs groupes.

Pour conclure, selon Stone et McWhinnie, le modèle à processus duel  conduit à penser, qu’à chaque fois qu’un individu stigmatisé tente d’accomplir quelque chose, il est amené à affronter simultanément de nombreuses menaces à l’encontre de son identité sociale !

La phrase suivante de Kierkegaard  prend alors tout son sens : « Once you label me, you negate me.»                         .

Références

Stone, J. & McWhinnie, C. (2008).Evidence that blatant versus subtle stereotype threat cues impact performance through dual processes. Journal of Experimental Social Psychology, 44, 445-452

Steele, C. M., & Aronson, J. (1995). Stereotype threat and the intellectual test performance of African Americans. Journal of Personality and Social Psychology, 69, 797-811.

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