STAPLES CENTER, 22 janvier 2006 – De notre correspondant A. G.

Où étiez-vous le 21 juillet 1969 ? Que faisiez-vous le 9 novembre 1989 ?

Voici les questions auxquelles les anciens, et les moins anciens d’entre nous connaissent la réponse. Le basket-ball, lui aussi, a désormais sa date-référence. Le 22 janvier 2006. Cette nuit, Kobe Bryant a marqué de sa massive empreinte (il chausse du 49) l’histoire de la National Basketball Association, la ligue majeure américaine. Durant sa longue et fructueuse carrière, Phil Jackson, l’entraîneur légendaire de la non moins légendaire franchise or et violet de Los Angeles, a été le témoin privilégié de rencontres rocambolesques, extraordinaires, prodigieuses, des matchs sui generis, comme seul le showtime américain sait en produire.

Mais cette nuit était différente. Bien sûr, Wilt Chamberlain, avant Kobe, avait marqué 100 points en une seule rencontre. Mais c’était en 1962. La NBA était différente à bien des égards. Phil Jackson a joué contre Wilt. Il a entrainé Michael Jordan. Il n’avait jamais vu un match pareil.

Kobe, Kobe, Kobe. Les commentateurs s’égosillent, les yeux s’écarquillent, les ballons tombent au fond des paniers. Irrémédiablement. Comme pipée, cette balle orange n’a de cesse de suivre une trajectoire courbe. Qu’importent les fautes des pauvres témoins de Toronto, simple auditoire d’une partition jouée en solo. Kobe a tiré avec une efficacité redoutable, à 28/46 (61% de réussite). Il a marqué 67% des points de son équipe. Smush Parker a bien essayé de marquer quelques points, mais tout le stadium l’a compris. Les « passez-lui la balle » se mêlent aux « MVP, MVP » (Most Valuable Player, meilleur joueur de la ligue) repris par un Staples Center entièrement voué à sa cause. Ce soir, Kobe a joué aux dés, Kobe a gagné. Il avait la hot hand. Voyez plutôt la répartition des points par membre des deux équipes :

Fig. 1. Points par joueur des Toronto Raptors

Fig. 2. Points par joueur des Los Angeles Lakers

Et pourtant, Einstein l’a dit : « Dieu ne joue pas aux dés ». Combattant la théorie naissante d’un monde physique gouverné par la contingence, Einstein refuse l’idée même d’un univers instable. Il valide la continuité de la réalité, refusant de se confronter à l’existence probabiliste que lui opposent les scientifiques de l’époque.

Il paraît que notre esprit n’est pas suffisamment adapté pour comprendre le hasard. Il paraît que même le cerveau d’Einstein n’était pas suffisamment adapté pour comprendre le hasard. Cela ne signifie pas non plus que nous ne croyons qu’au destin. Cela voudrait plutôt dire que nous sommes enclins à croire qu’une suite d’évènements positifs provoquera un autre événement positif, une corrélation si vous préférez. Ce processus est bien ancré au fond de nous-même, il est difficile de s’en dépêtrer, il a grandi avec nous, il évolue avec nous. Des auteurs abondent en ce sens et expliquent que face à des choix dichotomiques, l’homme préhistorique a souvent fait appel à la fréquence de certains évènements pour assurer sa survie. Prenons l’exemple du ravitaillement : dans une civilisation fort fort lointaine, pourquoi pas les chasseurs-cueilleurs, l’homme, avec force et courage et pour nourrir sa meute, quitte le logis dès l’aube en quête… de baies sauvages (pendant que Madame range les caleçons de Monsieur). Si l’homme doute de la comestibilité de baies violettes, il n’a d’autre choix que de se référer à ses connaissances antérieures pour connaître les conséquences qu’entrainerait la digestion de ces baies et surtout pour prendre sa décision : Manger ou Pas manger ?

L’hypothèse de Wilke et Barrett (2009) est de dire que la hot hand est l’adaptation de notre mode de pensée à un environnement où les éléments sont principalement auto-corrélés. Il est vrai qu’on peut observer dans la nature des relations flagrantes comme celle qui lie la faune à la flore : nous aurons plus de chance de croiser diverses variétés d’animaux dans une forêt que dans un désert. L’homme, dans son long voyage à travers l’évolution, a dû s’adapter à son environnement et donc apprendre ces corrélations. C’est ce qui expliquerait, toujours selon Wilke et Barrett, qu’aujourd’hui encore nous avons tendance à nous baser sur des événements produits pour prendre nos décisions. Un peu à la manière d’Han Solo qui peut sentir le danger d’une situation avant son effectif déroulement, se basant sur les expériences précédentes. « I have a bad feeling about this », qu’il dira.

Le phénomène de la hot hand a engendré une grande littérature assez bien départagée : il y a ceux qui, comme Gilovich, ne voient en la hot hand qu’un processus fallacieux de notre esprit (entrainée par l’heuristique de représentativité qui est largement explicitée dans les contributions précédentes : « sa tête et son comportement ne m’inspirent pas confiance » ou « pourquoi la justice n’est-elle pas équitable pour tous » pour ne citer que les plus récents) ou comme Camerer, Loewenstein et Weber (1989), qui considèrent que la quantité d’information n’est pas relative à une prise de décision adéquate (il existe une expression qui illustre parfaitement cette idée : la malédiction de la connaissance). Sous cette catégorie, il sera facile d’y rencontrer Nassim Nicholas Taleb pour qui « le fait de prendre une observation naïve du passé pour quelque chose de définitif ou de représentatif du futur est la seule et unique raison de notre incapacité à comprendre la Cygne Noir » (Taleb : 74). Et puis il y a ceux qui croient dur comme fer à la hot hand.  Abondant en la croyance des fans de Kobe Bryant, nombreux sont les chercheurs qui tentent de prouver l’existence du phénomène.

L’axiome généralement suivi par les théories évolutionnaires et surtout néo-darwiniennes est que l’émergence du langage s’est faite dans un contexte relativement altruiste. Le comportement adopté par l’homme était coopératif. Reprenons notre valeureux chasseur-cueilleur évoqué plus haut, toujours en proie au doute face à la comestibilité des baies violettes. Un inconnu passe à ce moment-là et lui conseille de manger ces baies.

La question qu’on peut alors se poser est la suivante : comment en vient-on à croire ce qu’on nous dit ? Ce domaine de la psychologie sociale a été largement recouvert par de nombreuses études, notamment celle de Kissine et Klein (2012), pour qui le fait de croire aux informations communiquées est une activité ordinaire à la base même de l’interaction sociale.

Pour résumer très grossièrement la position de ces auteurs, lorsqu’une information est communiquée (« ces baies sont comestibles »), l’auditeur (notre homme préhistorique) la croit aussitôt qu’il l’a comprise ; il s’agit d’une perception aussi directe que la perception visuelle. Ce mécanisme de transmission de l’information est appelé Direct Perception Model (que l’on peut traduire sans prendre trop de risque par « modèle de perception directe »). Le long et parfois laborieux processus de compréhension des intentions n’est pas réalisé par l’homme dans un premier temps. En d’autres termes, lorsque l’individu dit « ces baies sont comestibles » avec l’intention première que l’homme cueille et mange ces baies, celui-ci va directement  enregistrer l’information « ces baies sont comestibles » comme vraie sans interpréter l’intention de l’individu.

Autant dire tout de suite que si l’intention de l’individu était d’empoisonner notre homme, il faudra à celui-ci une certaine énergie pour démentir l’information ; il lui faudra « mobiliser plus de ressources cognitives » (pour employer le jargon cognitiviste).

Si l’on prend en compte ce modèle de perception directe qui, comme on l’a vu, demande à l’homme de se creuser les méninges pour corriger à chaque fois les informations fausses qui lui sont communiquées, on peut imaginer qu’il ait au fil du temps éprouvé le besoin d’employer des raccourcis. Ces raccourcis, cognitifs pour la plupart, permettent à l’homme non seulement de prendre des décisions rapidement mais aussi, et là nous rejoignons l’hypothèse de Wilke et Barrett, de s’adapter.

Remettons nous en situation de la cueillette de baies sauvages : « ces baies sont comestibles ». La première étape est la croyance directe de l’information et ce en vertu du modèle de perception directe. La deuxième étape comporte plusieurs alternatives :

  1. Il mange les baies sans même se poser de question (ce qu’on peut voir comme un comportement instinctif et irraisonné) ;
  2. Il commence un long processus d’interprétation ;
  3. Il se dit que, par le passé, cet individu lui a souvent fourni des informations valables. Il décide de valider l’information et cueille les baies l’esprit tranquille.

Le processus mental de l’alternative numéro 3 est le plus probable, si l’on suit l’idée de Wilke et Barrett, et aurait façonné le mécanisme cognitif humain tel qu’on le connaît aujourd’hui. L’homme a pris sa décision en prenant en compte la suite d’événements positifs qui a précédé cette situation. La suite d’événements correspond ici à l’ensemble des informations confirmées proposées par l’individu.

C’est dans ce contexte psychologique que serait, toujours selon Wilke et Barrett, apparu le phénomène de hot hand. Mais une de leurs hypothèses que nous aimerions illustrer ici est que ce phénomène apparait plus facilement lorsqu’il s’agit d’items naturels plutôt que d’items artificiels. Pour ce faire, les auteurs ont demandé à leurs sujets, à partir d’un jeu sur ordinateur, d’émettre des prédictions sur la probabilité d’apparition, d’une part, de fruits dans un arbre (naturel) et d’autre part d’arrêts de bus dans une ville (artificiel). On leur demandait également d’évaluer la probabilité de tomber sur pile (ou face) en lançant une pièce de monnaie. Cette dernière tâche est facilement perçue comme aléatoire. Voici les résultats obtenus (en ordonnée la probabilité que l’événement dépendent du hasard) :

Fig. 3. Répartition des probabilités en genre et domaine (Wilke et Barrett)

Les résultats mettent en évidence l’hypothèse avancée par Wilke et Barrett selon laquelle nous évitons de prendre nos décisions de manière hasardeuse et ce plus encore dans un milieu naturel. Le jeu de pile ou face nous semble effectivement aléatoire, l’apparition d’arrêts de bus dans une ville l’est un petit peu moins, mais reste significativement plus incertaine que l’apparition de fruits dans un arbre. Le caractère naturel de la hot hand renforce l’idée selon laquelle le phénomène est un « réglage par défaut » ancré dans notre mode de pensée, et qui doit être désappris dans le cas d’évènements entièrement hasardeux. Ainsi, quand Einstein a dit « Dieu ne joue pas aux dés », Bohr lui aurait simplement répondu : « Qui êtes-vous, Einstein, pour dire à Dieu ce qu’il doit faire ! ».

(Source : http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/9/94/Niels_Bohr_Albert_Einstein3_by_Ehrenfest.jpg)

Références :

Kissine, M & Klein, O. (2012). Models of communication, epistemic trust and epistemic vigilance. To appear in Janos Laszlo, Joe Forgas, & Orsolya Vincze (Eds.). Social Cognition and Communication. New York : Psychology Press.

Klein,O.( 2012) .Cognition sociale. Syllabus, Université libre de Bruxelles , Bruxelles.

Taleb, N. N. (2011). Le cygne noir : la puissance de l’imprévisible. Les Belles Lettres, Paris.

Wilke, A & Barrett, H. C. (2009). The hot hand phenomenon as a cognitive adaptation to clumped resources. Evolution and Human Behavior, 30, 161-169.

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