Redakce_ArabCitez moi un maximum de stéréotypes négatifs!

La tâche n’est pas bien compliquée n’est-ce pas ? Si vous êtes de friands lecteurs du blog, vous saurez déjà que les stéréotypes influencent nos comportements et nos prises de décisions. Si je vous apprenais que notre humeur module cette influence, seriez-vous surpris ?

En effet, certaines humeurs engendrent une utilisation plus massive de nos représentations stéréotypiques. D’après vous, s’agit-il des humeurs plutôt positives ou négatives ?

Les stéréotypes ont «mauvaise réputation» (Leyens, 2012), ils sont généralement associés à des croyances négatives. Ces croyances peuvent, pourtant, être positives. Par exemple : « Les Italiens sont de bons vivants!». Ainsi, intuitivement, on pourrait penser que les humeurs négatives , comme la colère, sont celles les plus enclines à faciliter l’accès à ces stéréotypes.

Dans leur étude, C. Unkelbach, J.P. Forgas et T.F. Denson ont tenté d’appréhender dans quelles mesures des stéréotypes négatifs étaient associés à l’ «apparence musulmane» et dans quelles mesures les affects pouvaient jouer un rôle dans l’influence de ceux-ci sur des comportements agressifs.

Les attitudes négatives envers les exo-groupes (les groupes autres que celui/ceux au(x)quel(s) vous appartenez) sont assez difficiles à évaluer explicitement. Les gens sont souvent assez réticents à révéler leurs préjugés (Eagly & Chaiken, 1998). La peur de «ce qu’on pourrait penser de moi si je dis que …», «on va penser que je suis raciste si je dis que …» pourrait biaiser les résultats de l’étude. Ainsi, pour pouvoir mesurer les tendances agressives envers les minorités, une mesure moins explicite est nécessaire. Le paradigme du «biais du tireur» est un alternative intéressante.

Le principe de ce paradigme : proposer un jeu PC aux participants. Le but du jeu étant de tirer le plus vite possible sur les cibles portant une arme et de laisser saines et sauves les cibles non-armées. L’identité («race», genre, …) des cibles peut, ensuite, être manipulée en fonction de l’hypothèse de recherche. La rapidité attendue de la part des participants a une importance centrale : elle permet une réaction spontanée, beaucoup moins réfléchie.

Des études précédentes utilisant ce paradigme ont fait varier «la race» de la cible (noire/blanche). Elles ont révélé que les Américains tirent plus facilement sur les cibles noires, alors même que dans le jeu, la race n’est pas pertinente, c’est la dimension «armé ou non» qui l’est (Correll et al., 2002 et Correll et al., 2007). C’est ce qu’on appelle «le biais du tireur». Ce biais est expliqué par l’activation du stéréotype culturel du  «noir dangereux».

Etude

Unkelbach et ses collègues ont réalisé une étude semblable. Ils faisaient varier certaines caractéristiques des cibles : l’apparence musulmane ou non (le port d’un turban / hijab ou non), la «race» ( style caucasien ou non) et le genre ( masculin ou féminin). Selon eux, cette coiffe musulmane est un symbole très saillant de l’identité musulmane mais également un part importante de l’image liée aux terroristes musulmans (comme Osama Bin Laden par exemple). Le stéréotype du terroriste musulman pourrait, par exemple, contenir les traits :  » homme armé avec un turban ».

Fig1. Exemple de cibles : homme non-caucasien, avec ou sans turban, portant une arme ou un objet quelconque.exemple d'une cible

Afin d’appréhender l’influence des affects, les auteurs ont également manipulé l’humeur des participants (universitaires australiens), en leur induisant une humeur positive, négative ou neutre. Pour cela, on demandait aux participants d’écrire un e-mail à un individu, dans l’espoir d’obtenir un rendez-vous avec lui. Ils obtenaient ensuite un feedback neutre, positif ou négatif de l’individu. Les auteurs s’assuraient ensuite de la réussite de l’induction via des questionnaires d’humeur.

Les auteurs s’attendaient à un biais du tireur «en faveur» des cibles musulmanes. Ils se sont également demandés si les humeurs positives ou négatives pouvaient engendrer un plus (ou moins) grand biais du tireur à l’encontre des musulmans.

L’humeur a déjà été démontrée comme ayant une influence sur les stratégies du traitement de l’information. Selon de récentes théories (Bless & Fiedler, 2006), les humeurs positives pourraient engendrer un style de traitement plus «top-down» et ainsi augmenter l’influence des stéréotypes sur le comportement.

Par exemple, il a été démontré qu’une humeur positive engendre l’utilisation d’heuristiques  (opérations mentales intuitives permettant de faire des jugements rapidement), augmentent les erreurs de jugements (Forgas, 1998), les erreurs de reconstructions des faits dans le cas des témoins oculaires (Forgas, Vargas & Laham, 2005) et réduisent l’attention porté aux informations objectives (Forgas, 2007).

Qu’est-ce qu’un processus «top-down» ? C’est un processus déductif qui contraste avec les processus inductifs que sont les processus «bottom-up». En effet, plusieurs «chemins» s’offrent à nous lors du traitement d’une information. Nous pouvons élaborer une représentation directement à partir des données disponibles sur la cible (par exemple, à force de voir des lions, je finis par me fabriquer une représentation de ce genre d’animaux) : il s’agit là d’un processus inductif, qui part des processus de plus bas niveau, comme l’attention, jusqu’au processus de plus haut niveau, comme la conceptualisation. Néanmoins, dans le traitement d’une information, les processus de plus haut niveau peuvent également influencer les processus de plus bas niveau : ainsi si j’ai déjà des connaissances sémantiques sur les ours, dont je pense qu’ils sont agressifs, je serai peut-être plus attentif au degré d’agressivité des lions. Peut-être même que je déduirais ma représentation des lions sur base de ma représentation des ours.

Au vu de ces théories, nous nous attendons donc à ce que les participants de bonne humeur montrent une tendance plus marquée à tirer sur les cibles musulmanes (portant un turban ou une hijab).

Résultats

L’apparence musulmane semble faciliter les réactions agressives à l’égard d’une cible comme le montre la tendance de tous les participants à tirer plus facilement sur les cibles musulmanes. C’est ce que les auteurs ont appelé «l’effet turban». Il y aurait donc bien des stéréotypes négatifs associés à l’apparence musulmane.

Néanmoins, ces données pourraient être compatibles avec le fait que «l’effet turban» soit lié à des stéréotypes négatifs associés aux terroristes (par exemple, une personne avec un turban portant une arme) plutôt qu’aux Musulmans. Cependant cet « effet turban » restait stable lorsque les cibles masculines et féminines étaient analysées séparément, ce qui coïncide d’avantage avec la seconde explication.

Les participants «en colère» ont une plus grande tendance à tirer sur toutes les cibles confondues. Cela permet d’écarter l’hypothèse que le turban puisse agir comme un stimulus suscitant l’agression, comme cela est le cas avec une arme (Berkowite & LaPage; 1967). En effet, la colère attire l’attention sur les signaux de menace (Anderson & Bushman, 2002). Ainsi, si le turban était un stimulus engendrant une réponse d’agression, les gens en colère devraient montrer une tendance à tirer plus systématique à l’égard des cibles musulmanes, ce qui n’est pas le cas. Ceci suggère que le biais du tireur à l’égard des Musulmans est une manifestation comportementale des stéréotypes négatifs sur ce groupe.

Comme attendu, les affects positifs semblent effectivement faciliter les réponses «top-down» conduites, entre autres, par les stéréotypes : les participants de bonne humeur montrent une plus grande agressivité à l’égard des Musulmans et ce de manière sélective, contrairement aux participants de mauvaise humeur.

Fig2. Biais du tireur en fonction de l’humeur et de la cible. Le biais du tireur est un ratio :  les petites valeurs indiquent un grand biais, les valeurs supérieures ou égales à 1 indiquent qu’il n’y a pas de biais.

graphe fig2

Les cibles préférées étaient les hommes musulmans de style non caucasien, et les cibles les plus souvent épargnées étaient les femmes non musulmanes de style caucasien. Le fait que les participants tirent plus facilement sur les hommes que sur les femmes n’est pas surprenant : les hommes sont généralement vus comme plus dangereux que les femmes (Archer, 2004)(encore un stéréotype!). De plus, alors que le genre et la race peuvent avoir une valeur adaptative fortement ancrée, une dimension aussi instable qu’un vêtement ne peut avoir une valeur aussi profondément ancrée que celle de la race ou du genre. Cela suggère que les tendances agressives à l’égard des musulmans sont plus certainement dues à des stéréotypes négatifs.

Les auteurs ayant évalués des participants australiens, ils se sont donc demandés si l’effet turban aurait été plus grand s’ils avaient sélectionné des participants dont le pays avait été la cible d’attaques de terrorises musulmans. Cette hypothèse pourrait être testée lors d’études ultérieures.

Conclusion

Nous sommes parfois conscients de l’influence de nos stéréotypes sur notre comportement, ou sur nos prises de décisions. Par exemple : lors d’un entretien d’embauche, un patron doit choisir entre deux postulants (un «blanc» et un «noir») ayant des compétences et une formation semblables. Peut-être que son adhésion au stéréotype « les noirs sont paresseux» le fera embaucher le postulant  «blanc» supposé «moins susceptible d’arriver en retard».

Cette étude nous a montré que cette influence n’était pas toujours consciente. Et qu’il était possible de mettre en évidence un biais négatif à l’égard des Musulmans même chez des étudiants universitaires tolérants et ce, à partir du moment où une mesure «déguisée» des tendances agressives est utilisée.

Pour qu’un stéréotype puisse influencer un comportement, il faut que celui-ci soit activé ( il faut qu’on y pense). Un stéréotype activé n’est, cependant,  pas forcément appliqué (utilisé dans le but d’émettre un jugement). Dans notre étude, le stéréotype du «Musulman dangereux» a été activé.

Serions-nous capables de contrôler l’activation de stéréotypes ? Certaines personnes le seraient, des personnes poursuivants des objectifs égalitaires. Une régulation de leur système cognitif pourrait éviter l’activation de stéréotypes culturels et donc permettre à ces personnes de respecter leur ligne de conduite (Klein, 2013).

Est-il imaginable de contrôler l’influence d’un stéréotype activé sur notre comportement?

Certains travaux ont montré que des personnes expertes, des policiers par exemple, étaient capables de réguler l’influence du stéréotype activé sur leur comportement. Dans le paradigme du «biais du tireur», ceux-ci décidaient ( comme les étudiants lambdas) plus rapidement de ne pas tirer sur les cibles «blanches» et décidaient plus rapidement de tirer sur les cibles «noires». Mais une grande différence au niveau du taux d’erreur a été démontrée, les policiers n’étaient pas influencés par l’appartenance sociale de la cible, contrairement aux étudiants (Klein, 2013).

Certains d’entre nous seraient donc capables d’oeuvrer «contre» les stéréotypes, dans le but d’éviter leur influence sur leurs comportements.

Il ne faut cependant pas perdre de vue, comme quelques articles de ce blog l’ont déjà évoqué, l’importance centrale des stéréotypes dans notre vie de tous les jours. Ceux-ci nous sont d’une grande utilité, ils nous permettent d’organiser notre perception de la réalité sociale et de «nous orienter plus aisément dans notre environnement social en mobilisant des connaissances déjà apprises sur certaines catégories» (Klein, 2013).

Basé sur :

Unkelbach, C., Forgas, J.P., Denson, T.F. (2008). The turban effect: The influence of Muslim headgear and induced affect on aggressive responses in the shooter bias paradigm. Journal of Experimental Social Psychology, 44(5), 1409-1413.

Bibliographie

Anderson, C.A., Bushman, B.J. (2002). Human regression. Annual Review of Psychology, 53, 27-51.

Archer, J. (2004). Sex differences in aggression in real-world settings: A meta-analytic review. Review of General Psychology, 8, 291–322.

Berkowitz, L., LePage,  A. (1967). Weapons as aggression-eliciting stimuli. Journal of Personality and Social Psychology, 7, 202–207.

Bless, H., Fiedler, K. (2006). Mood and the regulation of information processing and behavior

Correll, J., Park, B., Judd, C.M., B. Wittenbrink, B. (2002). The police officer’s dilemma: Using ethnicity to disambiguate potentially threatening individuals. Journal of Personality and Social Psychology, 83, 1314-1329.

Correll, J., Park, B., Judd, C.M., B. Wittenbrink, B., Sadler, M.S., Keese, T. (2007). Across the thin blue line: Police officers and racial bias in the decision to shoot. Journal of Personality and Social Psychology, 92, 1006-1023.

Eagly, A.H., Chaiken, S. (1998). Attitude structure and function. D.T. Gilbert, S.T. Fiske, G. Lindzey (Eds.), The handbook of social psychology, McGraw-Hill, New York (1998), pp. 269–322

Forgas, J.P. (1998). On being happy but mistaken: Mood effects on the fundamental attribution error. Journal of Personality and Social Psychology, 75, 318-331

Forgas, J.P. (Ed.), Affect in social thinking and behaviour, Psychology Press, New York (2006), 65–84.

Forgas, J.P. (2007). When sad is better than happy: Negative affect can improve the quality and effectiveness of persuasive messages and social influence strategies. Journal of Experimental Social Psychology, 43, 513–528.

Forgas, J.P., Vargas, P., Laham, S. (2005). Mood effects on eyewitness memory: Affective influences on susceptibility to misinformation. Journal of Experimental Social Psychology, 41, 574–588.

Klein, O. (2013). Cognition sociale. Syllabus, Université Libre de Bruxelles, Bruxelles.

Leyens, Jean-Philippe (2012). Sommes-nous tous racistes ? Psychologique des racismes ordinaires. Wavre : Mardaga,159p.

Iconographie

L’image des cibles a été utilisée par les auteurs de l’étude : Unkelbach, C., Forgas, J.P., Denson, T.F. (2008). The turban effect: The influence of Muslim headgear and induced affect on aggressive responses in the shooter bias paradigm. Journal of Experimental Social Psychology, 44(5), 1409-1413.

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