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Dans un restaurant, le rôle social est très codé : on ne s’attend pas, et l’on serait surpris que le serveur du restaurant nous donne une tape amicale dans le dos ou nous demande de nous servir nous-mêmes les plats car nous suivons un script. Un script est une séquence de comportements interactifs conforme à des modèles culturels et sociaux.

Dans notre vie de tous les jours nous suivons des scripts, des schémas cognitifs qui contiennent des séquences appropriées d’événements dans un contexte particulier.

Les scripts incluent également des éléments descriptifs spécifiant les caractéristiques et actions qui sont typiquement rencontrées dans une situation et des éléments normatifs spécifiant quels comportements sont attendus ou acceptés dans la situation. Par exemple, une rencontre avec des amis est différente d’un entretien d’embauche.

En ce qui concerne le comportement sexuel, les scripts sexuels ont été conçus comme des représentations cognitives de séquences d’événements dans les interactions sexuelles. Les scripts sexuels contiennent les connaissances générales d’un individu à propos des éléments typiques d’une interaction sexuelle, incluant les attentes à propos des comportements du partenaire et les activités comportementales conformes à la norme.

Les scripts n’ont pas seulement un contenu descriptif, ils ont aussi une composante normative indiquant quels actions et événements sont attendus et considérés comme appropriés.

Le fait de participer à une représentation partagée d’événements prototypiques de rencontres sexuelles ne signifie pas le fait de les accepter comme des lignes directrices pour son propre comportement sexuel. Par conséquent, l’étude suggère qu’il est important de différencier les représentations cognitives individuelles d’interactions sexuelles dans leur groupe d’âge en général (script général) et leurs représentations cognitives de leur propre comportement sexuel (script individuel). En d’autres termes, le fait d’accepter qu’il existe un script sexuel pour les adolescents ne signifie pas que tous les adolescents prendront ce script comme guide pour leur propre comportement. Nous faisons donc l’hypothèse que les scripts individuels devraient être plus étroitement liés au comportement sexuel que les scripts généraux.

La recherche de Barbara Krahe, Steffen Bieneck et Renate Scheinberger-Olwig explore le rôle des scripts sexuels en relation avec les facteurs de risque d’agression sexuelle chez les adolescents allemands.

En particulier, l’étude a examiné la mesure avec laquelle les facteurs de risque connus pour augmenter la probabilité d’agression sexuelle font partie intégrante des scripts sexuels des adolescents. Nous supposons que les scripts sexuels contiennent ces facteurs de risque comme des traits tout à fait normatifs et acceptés. Ce qu’un individu intègre dans ses scripts sexuels est façonné par ce que la personne voit comme répandu et accepté par les autres.

Spécialement, l’adolescence est une période critique dans laquelle les modèles de comportements sexuels sont développés et les normes de la sexualité sont formées.

De plus, on peut s’attendre à ce que les normes et la cognition liées à la sexualité changent à mesure que les adolescents deviennent sexuellement actifs.

Les éléments à risque sont définis comme des traits appartenant à des personnes qui se rencontrent et qui sont associés à un risque accru d’agression ou de victimisation. La victimisation se définit par l’action de considérer quelqu’un comme une victime.

Trois éléments comportementaux à risque sont inclus dans l’étude présentée :

Tout d’abord, la consommation d’alcool a été identifiée comme un facteur de risque de victimisation sexuelle pour les femmes. Pour les hommes, ils augmentent le risque de s’engager dans un comportement sexuel agressif

Le second facteur de risque est une communication ambiguë sur ses intentions sexuelles sous la forme de résistance symbolique (dire « non » quand on veut dire « oui ») ou de conformité (dire « oui » alors qu’on veut dire « non »).

Enfin, un niveau élevé d’activité sexuelle, un grand nombre de partenaires et la volonté de s’engager dans des relations sexuelles occasionnelles participent aux facteurs de risque.

Le but de la recherche était d’explorer comment ces trois éléments à risque étaient représentés dans les scripts sexuels généraux et individuels dans deux échantillons d’adolescents plus jeunes et plus âgés en utilisant une étude longitudinale avec deux prises de données à 9 mois d’intervalle. Ils ont pu observer que de manière générale, les participants voyaient ces facteurs augmentant le risque d’agression sexuelle comme moins saillants dans leur script individuel par rapport à la façon dont ils les ont vus dans les scripts attribués à leur groupe d’âge en général.

L’étude était divisée en 2 parties que nous allons exposer l’une après l’autre.

La première partie était guidée par 2 buts principaux : le premier était de démontrer l’importance de la différenciation entre la représentation cognitive des rencontres sexuelles pour soi-même et pour le groupe d’âge en général. Le second but était d’explorer la relation entre l’importance et l’acceptation normative des éléments à risque de l’agression sexuelle dans les scripts sexuels et de les relier à la manifestation comportementale des éléments à risque aussi bien que l’acceptation de la force dans la relation sexuelle.

Au total, 283 étudiants entre 15 et 16 ans ont participé à l’étude. Il y a eu deux prises de données qui ont été effectuées au début et à la fin de l’année scolaire laissant donc un intervalle de 9 mois entre les deux prises de données (T1 et T2).

Le groupe d’âge le plus jeune a été choisi pour pouvoir examiner les changements dans les scripts sexuels en relation avec l’expérience de la première relation sexuelle. L’écart d’âge dans ce groupe représente une fenêtre de temps critique parce qu’une proportion importante d’adolescents aura sa première expérience sexuelle entre 15 et 16ans. L’étude permettait aussi d’explorer la mesure avec laquelle les scripts individuels et généraux des adolescents pour des relations hétérosexuelles consentantes contenaient des éléments de risque pour une agression sexuelle et comment cela évoluait quand ils devenaient sexuellement actifs.

Pour mesurer les scripts sexuels des participants, il leur a été demander d’évaluer la présence d’une liste de traits décrivant 2 types d’interactions sexuelles.

Premièrement au niveau du script général, les chercheurs ont évalué les traits caractéristiques d’une relation sexuelle consentante avec un partenaire du même âge que celui du groupe dans son ensemble. Les questions portaient sur le groupe en général et pas sur leurs expériences personnelles. Par exemple, « Comment penses-tu que la première relation sexuelle s’est passée pour la plupart des jeunes gens? »

Deuxièmement, au niveau des scripts individuels évaluant les traits caractéristiques du premier acte sexuel avec un nouveau partenaire comme ils le perçoivent lui-même ou elle-même. Par exemple, « Tu passes une soirée avec un garçon et la nuit tu dors avec lui pour la première fois, imagine la situation et décrit  ce qui pourrait se passer. Nous ne voulons pas connaître une expérience personnelle mais plutôt savoir ce que tu penses à quoi ça devrait ressembler. »

Des versions parallèles ont été construites pour les filles et les garçons.

La mesure avec laquelle les participants trouvaient l’usage de l’agression physique pour arriver à une relation sexuelle était évaluée par des questions du type : « Imagine qu’un garçon veuille avoir une relation sexuelle avec une fille mais que la fille dise non, quelles sont les circonstances pour lesquelles tu trouverais l’usage de la force compréhensible ? » La question était suivie par 14 justifications potentielles pour utiliser l’agression physique pour forcer une fille à avoir une relation sexuelle.

La partie finale du questionnaire contenaient des questions démographiques (âge, sexe, nationalité) aussi bien que des questions sur l’expérience sexuelle.

En ce qui concerne le premier objectif de la recherche, c’est-à-dire, démontrer l’importance de la différenciation entre la représentation cognitive généralisée individuelle des rencontres sexuelles pour soi-même et pour le groupe d’âge en général un soutien constant a été obtenu pour la distinction entre scripts sexuels individuels et généraux.

Les scores de risque étaient significativement moins prononcés dans les scripts sexuels individuels que dans les scripts sexuels généraux, indiquant que la représentation cognitive individuelle de leur propre conduite sexuelle comprend dans une moindre mesure les facteurs de risque d’une agression sexuelle que dans leur perception des scripts sexuels de leurs pairs.

En second, la distinction entre les scripts sexuels individuels et généraux était soutenue par le fait que les scripts individuels étaient plus étroitement liés à l’acceptation normative des éléments à risque que les scripts généraux.

Troisièmement, les éléments à risque des scripts individuels mais pas généraux prédisaient le comportement à risque réel.

En ce qui concerne le deuxième but qui permet de faire la lumière sur les éléments à risque des scripts sexuels par rapport aux variables critiques liées au risque d’agression sexuelle, les données confirment aussi nos hypothèses. Il a été montré que l’acceptation normative des éléments à risque de l’agression sexuelle augmentait quand les adolescents devenaient sexuellement actifs. Il a été aussi établi que les facteurs de risque comme des éléments normatifs acceptés des scripts sexuels influencent le comportement.

Utilisant un paradigme longitudinal, l’étude présente démontrait que l’acceptation normative des facteurs de risque prédisait l’adoption de ces comportements auto-déclarés de ces facteurs de risque pendant cette période de 9 mois.

Finalement, les présentes données montraient, dans la mesure où les adolescents acceptaient les éléments de risque d’agression sexuelle comme partie intégrante de leurs scripts sexuels,  une attitude plus permissive à propos de l’usage de la force dans les relations sexuelles.

Le second échantillon d’adolescents a été inclus dans l’étude pour répliquer les résultats de la première partie de la recherche et pour collecter les mesures d’agression sexuelle ou de victimisation liées aux éléments à risque dans les scripts sexuels.

Au total 232 étudiants dont la moyenne d’âge était de 19,03 ans ont répondu à des questionnaires à deux reprises, au début et à la fin de l’année scolaire de manière à ce que l’intervalle entre les 2 prises de données soit de 9 mois.

Ensuite, les chercheurs ont utilisé les mêmes instruments que dans la première partie de l’étude pour mesurer les éléments à risque dans les scripts sexuels généraux et individuels, l’approbation normative et l’acceptation de l’agression sexuelle.

Par ailleurs les questions étaient formulées de manière similaire. Cela demandait aux participants d’observer les items avec attention pour trouver la différence entre ceux-ci. Le nouveau format couvrait ainsi 18 aspects de l’agression sexuelle : 3 stratégies agressives (force physique, exploitation de l’état d’incapacité de la femme, pression verbale), par 3 types d’actes sexuels (embrasser/caresser, rapports sexuels, autres actes sexuels) par 2 résultats (tenté, accompli).

Par exemple, dans la version du test pour les hommes qui commettent une agression sexuelle :

1)    force physique : «Avez-vous déjà essayé qu’une femme ait des contacts avec vous contre sa volonté en menaçant d’utiliser la force pour lui nuire ? »

2)    exploitation de l’état d’incapacité de la femme : « Avez-vous déjà essayé qu’une femme ait des contacts avec vous contre sa volonté en exploitant le fait qu’elle était incapable de résister ? »

3)    pression verbale : « Avez-vous déjà essayé qu’une femme ait des contacts avec vous contre sa volonté en utilisant des pressions verbales? »

Une version parallèle pour les femmes victimes sexuelles a été conçue avec les items correspondants suivants :

1)    force physique : « Est-ce qu’un homme a essayé d’avoir des contacts sexuels avec vous contre votre volonté en vous menaçant d’utiliser la force ? »

2)    exploitation de l’état d’incapacité de la femme : « Est-ce qu’un homme a essayé d’avoir des contacts sexuels avec vous contre votre volonté en exploitant le fait que vous étiez incapable de résister ? »

3)    pression verbale : « Est-ce qu’un homme a essayé d’avoir des contacts sexuels avec vous contre votre volonté en utilisant des pressions verbales ? »

La dernière partie du questionnaire contenait des questions à propos du contexte démographique ou de l’expérience sexuelle.

Globalement, les résultats de la deuxième partie de l’étude corroborent largement les conclusions de la première partie pour un échantillon plus âgé et avec plus d’expérience sexuelle.

Par ailleurs, les chercheurs ont pu qualifier les hommes d’agressifs ou de non-agressif selon les réponses qu’ils avaient données. Sur cette base, 80 hommes  ont été qualifiés de non-agressifs. Le statut de victime pour les femmes a été défini dans un mode parallèle, menant 40 participantes dans le groupe des victimes et 86 dans le groupe non-victimes.

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Après une série d’analyses statistiques, les chercheurs ont pu dégager un certains nombres de conclusions.

Tout d’abord,  les scores de risque dans les scripts individuels sont plus étroitement liés à une agression sexuelle que les scores de risque dans les scripts généraux.

Ensuite, les hommes agressifs sexuellement montrent une plus grande acceptation normative des éléments à risque des scripts sexuels et aussi une plus grande acceptation de l’usage de la force dans une relation sexuelle comparés aux hommes non-agressifs.

Les femmes victimes montrent un plus haut score de risque que les femmes non-victimes. Cependant, l’interaction supposée entre l’état de victimisation et le type de script n’était pas significative, et ne soutient pas que les scripts individuels seraient plus étroitement liés à l’état de victimisation que les scripts généraux.

Les dernières hypothèses prédisaient que les femmes victimes sexuelles révélaient un plus haut score de comportements à risque et montrait une plus grande acceptation normative des éléments à risque dans les scripts sexuels que les femmes non-victimes. Cela n’est absolument pas vérifié par l’étude.

Finalement, les femmes victimes montrent moins d’acceptation de l’usage de la force dans les relations sexuelles. Les femmes victimes montrent une plus faible acceptation de la force que les femmes non-victimes.

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Nous pouvons conclure que le rôle causal des scripts comme lignes directrices du comportement est prouvé dans les 2 études par le fait que les éléments à risque dans les scripts individuels et leur acceptation normative prédisent les mesures de comportement à risque 9 mois plus tard.

En outre, les participants qui possédaient dans leur script individuel, pour des relations consentantes, des éléments les mettant à risque ont été moins catégoriques pour exclure le recours à la force pour obtenir des contacts sexuels contre la volonté du partenaire.

De plus, les participants sexuellement agressifs avaient un plus grand score de risque dans leur script individuel pour des relations sexuelles consentantes que les participants non-agressifs et ils acceptaient aussi les comportements à risque comme normaux dans une plus large mesure. Alors que les 2 groupes de participants ne montraient aucune différence dans leur script général.

Nous remarquons donc que les éléments à risque et l’acceptation de la force dans les relations sont des éléments connectés d’une plus large représentation cognitive de la sexualité.

Une idée largement répandue, que les femmes précipitent l’agression sexuelle en se livrant à des comportements à risque, est démentie. Cela est très important car beaucoup de victimes ressentent une culpabilité.

« Des études réalisées aux Etats-Unis et au Canada estiment que seul 1 viol sur 5 aboutit au dépôt d’une plainte. En France, le nombre de viols réels serait 10 fois supérieur au nombre de plaintes enregistrées. (…) Parmi les raisons les plus souvent avancées pour expliquer les réticences des victimes à déposer plainte; il y a la crainte des représailles, le sentiment de honte, la crainte de voir sa parole mise en doute, la méconnaissance du processus judiciaire. (..) En Belgique, chaque jour, 7 viols sont commis!» (SOS Viol, n.d.)

Par ailleurs, les victimes et non-victimes ne diffèrent pas dans leur acceptation normative des éléments à risques.

Cependant, nous pouvons aussi évoquer les limites de l’étude.

Tout d’abord, la limite de cette recherche se trouve dans le nombre relativement faible de participants sexuellement agressifs dans la seconde partie de l’étude.

Ensuite, étant donné le jeune âge des participants, la taille de l’échantillon n’est pas assez grande pour contenir une importante proportion d’hommes sexuellement agressifs.

En outre, les prédictions longitudinales étaient difficiles à tester car la proportion de participants qui ont commis ou subis une agression sexuelle entre T1 et T2 était trop petite que pour pouvoir généraliser une observation.

De plus l’étude présentée se restreint aux relations hétérosexuelles et considèrent les rôles traditionnels de l’homme et de la femme : l’homme en tant qu’auteur et la femme en tant que victime. « Même si les témoignages restent rares sur les forums, quelques victimes osent raconter leur calvaire sur des sites anglophones. Dans la plupart des cas, l’alcool est la principale cause de l’agression, les hommes ayant un tel taux d’alcoolémie qu’ils en deviennent vulnérables. Mais ça n’explique pas tout.

On estime entre 7 à 10 % le nombre d’hommes ayant subi des violences sexuelles au cours de leur vie en France. (…) Bien que 93% des viols touchent les femmes, il serait tant que l’omerta sur les agressions sexuelles soit brisée chez les victimes masculines. (Femme Zoom, n.d.)

Enfin, on peut se demander quelles sont les finalités sociales, éducatives de cette étude.

Cette étude permet de modifier la représentation cognitive des individus par rapport aux interactions consentantes avec une attention sur les facteurs connus qui sont liés au risque d’agression sexuelle. Elle peut aider la prévention du viol en prévenant les facteurs de risque.

Puis, elle amène les adolescents à gérer leurs relations sexuelles consentantes d’une manière plus responsable.

Tous ces éléments réunis peuvent participer à la réduction de la probabilité d’agression sexuelle.

Basé sur :

“An affair to remember: The role of sexual scripts in perceptions of sexual intent” LENTON, ALISON P. – BRYAN, ANGELA

Bibliographie :

Source des images :

  • Party in Barcelona. (2007). Retrieved from

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