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Si on vous dit que la femme est plus souvent triste que l’homme et que l’homme est plus colérique que la femme qu’en pensez-vous ? La croyance selon laquelle les femmes seraient plus émotives que les hommes constitue l’un des stéréotypes de genre les plus ancrés actuellement en Occident. Prenez les deux phrases suivantes, l’une provenant de psyphonie :  « Les hommes étant considérés comme moins émotifs que les femmes », l’autre extraite de neli101 :  « En effet, si l’aspect émotif est plein plus présent dans les comportements et les jugements chez les femmes » ce qui confirment cette croyance.

Il semblerait également que ce stéréotype ne serait pas applicable à toutes les émotions. En effet, en accord avec ce dernier, les femmes seraient plus fréquemment susceptibles de vivre et d’exprimer certaines émotions telles que la honte, la peur, le bonheur, la culpabilité, la sympathie, la tristesse et l’amour. Les hommes, quant à eux, exprimeraient davantage la colère et l’orgueil. Cela aurait une influence sur l’interprétation des expressions émotionnelles (Algoe, Buswell, et DeLamater, 2000; Condry & Condry, 1976; Plant et al, 2000; Robinson, Johnson & Shields, 1998; Widen & Russell, 2002).

Comme le souligne julauma dans sa contribution, « Existe-t-il un lien entre les stéréotypes de genre et la perception de nos émotions et stress ? », on attriburait des émotions spécifiques en fonction du genre. Néanmoins, dans cette contribution nous prenons en compte la tristesse et la colère alors que dans la précédente, il s’agissait de traiter de l’émotivité et du stress.

C’est ce que Condry et Condry (2006) ont démontré dans une étude portant sur l’évaluation des expressions émotionnelles du nourrisson. Les résultats de leur étude attestent que les émotions sont évaluées différemment selon qu’on ait dit aux sujets qu’il s’agissait d’une fille ou d’un garçon.

D’autres chercheurs tels que Plant et al. ont examiné cette influence auprès des adultes. Ils ont mis en évidence une cohérence au niveau de l’interprétation des émotions en lien avec les stéréotypes portant sur le genre. Selon eux, les modèles féminins sont considérés comme plus tristes et moins en colères que les modèles masculins. En outre, les participants ont interprété les expressions de colère comme étant plus importantes chez les modèles hommes que chez les modèles femmes.

Sur base de ces études, les auteurs de l’article présenté, Plant, Kling & Smith : « The Influence of Gender and Social Role on the Interpretation of Facial Expression », ont réalisé deux études ayant pour but de reproduire les conclusions de Plant et al. Nous allons détailler chacune d’entre elles dans la suite de cette contribution.

Première étude

Le but de cette première étude est d’examiner l’influence éventuelle du genre apparent sur l’interprétation d’expressions émotionnelles ambiguës.

  • Dans le cadre de cette étude, une stratégie de manipulation de photos numériques a été employée de manière à constituer deux versions de la même expression émotionnelle. Pour cette expérience, les photos de l’étude de Plant et al. ont été utilisées et modifiées, grâce à différents programmes informatiques tels que le FACS (Ekman and Friesen’s Facial Action Coding system, 1978), également utilisé par Plant et al. et « Cosmopolite relooking virtuel », le visage d’un homme et d’une femme faisant le même mélange de colère et de tristesse ont pu être combinés afin de former un même et unique visage. Celui-ci a ensuite été associé à un genre selon les coiffures et vêtements ajoutés.

  • L’étude 1 a été menée sur soixante-neuf étudiants du premier cycle (56 femmes et 13 hommes) dans une université du Mildwest. Les participants ont vu un total de 32 photos en couleurs, correspondant aux modèles créés par les programmes énoncés ci-dessus, qui ont été intercalés avec 24 autres photos de visage. Les participants ont visionné la version homme et la version femme de chaque modèle.

  • Avant chaque photo, une phrase d’énoncé de situation neutre a été présentée (par exemple, « Vous et un collègue de travail allez avoir une réunion dans votre bureau. Vous regardez à l’extérieur de votre bureau et voyez votre collègue affichant l’expression suivante »). Ces phrases ont été créées pour empêcher les participants de faire des comparaisons directes entre les photos lors de leurs évaluations et de réduire les soupçons concernant l’objet de l’étude. Trois versions différentes de l’énoncé ont été créées pour correspondre avec les différentes diapositives. Chaque participant n’a vu que l’une des trois versions. En accord avec les mesures utilisées par Plant et al. (2000), pour chaque image cible, les participants ont évalué l’intensité de deux émotions féminines stéréotypées (tristesse et sympathie) et de deux émotions masculines stéréotypées (colère et mépris) sur une échelle de 1 (aucune émotion) à 7 (émotion extrême).

Les résultats nous montrent que l’analyse des notes « tristesse » a révélé un effet principal selon le modèle de genre, de sorte que les expressions des modèles féminins ont été jugées plus tristes que les expressions des modèles masculins. D’autre part, l’analyse des évaluations de la colère a révélé que les expressions des modèles masculins ont été évaluées plus colérique que les expressions des modèles féminins.

Par ailleurs, la sympathie et le mépris ont également été évalués étant donné que ce sont deux émotions stéréotypées, la première étant une émotion féminine stéréotypée tandis que la seconde est une émotion masculine stéréotypée. L’analyse révèle que les versions des visages féminins ont été évaluées comme exprimant plus de sympathie que les versions des visages masculins. Concernant l’analyse des évaluations du mépris, celle-ci révèle des résultats non significatifs selon le genre.

Vous pouvez observer les résultats sur le graphique ci-dessous :

Graphique OK

En résumé, nous pouvons constater que les visages exprimant un mélange de colère et de tristesse sont considérés comme étant moins tristes et plus colériques lorsqu’il s’agit d’un homme tandis que la femme apparaît comme étant plus triste et moins colérique. Ces résultats vont donc dans le sens des conclusions de Plant et al. Ces auteurs démontrent une fois plus que lorsque l’individu est amené à évaluer des émotions ambiguës, celui-ci s’y attarde de manière à être cohérent avec les stéréotypes de genre.

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Deuxième étude

Une deuxième étude a été menée afin d’examiner l’influence éventuelle du rôle social sur l’interprétation des émotions. Via cette deuxième étude, les auteurs ont voulu déterminer l’importance du rôle social par rapport au genre lors de l’évaluation des expressions émotionnelles.

L’étude 2 poursuivait plusieurs objectifs. Tout d’abord, les auteurs ont voulu déterminer si les conclusions de l’étude 1 pouvaient être répliquées. Deuxièmement, il s’agissait d’examiner si la différence dans l’interprétation des expressions émotionnelles des hommes et des femmes était liée aux rôles sociaux que ceux-ci exercent dans notre société. A cette fin, dans cette étude, des modèles variant à la fois au niveau du genre apparent mais aussi du rôle social ont été présentés aux participants. Plus précisément, les pompiers et les électriciens ont été choisis comme emplois masculins et les infirmières et les enseignantes d’écoles primaires comme emplois féminins sur la base de la proportion d’hommes et de femmes qui, en général occupent ces emplois.

Conformément à l’étude 1, les auteurs s’attendaient à ce que les participants évaluent les expressions émotionnelles selon les stéréotypes de genre de sorte que les expressions faciales des hommes seraient interprétées comme étant plus en colère et moins triste que les évaluations des modèles féminins. Ils avaient également anticipé que les intensités des émotions seraient évaluées différemment en fonction du titre de l’emploi associé. Une autre dimension, à savoir le sexe des participants a été ajoutée à l’étude 2.

  • L’étude 2 a été menée auprès de 140 étudiants du premier cycle (97 femmes et 43 hommes) dans une grande université du sud-est. Les mêmes images que celles de l’étude 1 ont été utilisées. Afin d’éviter tout soupçon éventuel concernant la vision des deux versions (homme/femme) du même visage, il a été décidé de présenter aux sujets une seule version de chacune des quatre différentes expressions. Il ne fut dès lors pas nécessaire d’introduire des images distractives à faire visualiser aux participants. En conséquence, seules quatre photos ont été évaluées dans cette étude. Les titres d’emploi ont été mentionnés à côté de chaque photo.

  • La consigne suivante fut donnée aux participants : « Pour chacun des visages ci-dessous, vous recevrez le nom de la personne et son occupation. Examinez attentivement l’information et chaque expression du visage ». Ils ont ensuite été invités à évaluer chaque expression faciale sur quatre émotions (tristesse, la colère, la sympathie, et le mépris). Chaque émotion a été évaluée sur une échelle allant de 1 (pas d’émotion) à 5 (émotion extrême). Les participants ont rempli les questionnaires dans des salles de classe avec 15-20 personnes par session.

En ce qui concerne les résultats, les réponses des sujets ont été regroupées dans les différentes versions du questionnaire. L’analyse a révélé que les expressions des modèles féminins ont été jugées plus émotives que celles des modèles masculins. Il s’avère également que les versions des modèles féminins ont été jugées plus triste qu’en colère conformément aux études de Plant et al. Contrairement à celles-ci, les photos ont été notées plus triste qu’en colère indépendamment du genre du modèle. L’analyse des évaluations de la colère a révélé que les expressions des modèles féminins ont été évaluées aussi en colère que les expressions des modèles masculins tandis que ces derniers ont été évaluées comme autant triste qu’en colère.

Les analyses effectuées sur l’évaluation de la sympathie et du mépris n’ont révélé aucun effet principal significatif. Il semble également important de souligner qu’aucune analyse n’a déterminé d’effet principal ou d’interaction par rapport au sexe des participants. De même, le titre d’emploi du modèle ne semble pas avoir eu d’influence sur l’interprétation des expressions émotionnelles. Il semblerait donc que l’effet de genre prime sur le rôle social lors de l’évaluation des émotions ambiguës.

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Conclusion

Les résultats des deux études indiquent que les interprétations des personnes par rapport aux expressions émotionnelles ambiguës sont influencées par leurs attentes de telle sorte que l’évaluation des hommes et des femmes expriment des émotions d’intensité différente selon le stéréotype de genre.

Les auteurs ont mis l’accent sur le fait que les résultats ne peuvent être étendu à la population générale étant donné que les modèles dans les deux expériences étaient de races blanches et âgés dans la vingtaine. Les résultats auraient pu différer si les chercheurs avaient associé des âges et des origines ethniques différentes aux modèles. Klein suggère que « Le rôle ou la position d’un groupe au sein de la société l’amène à développer certains traits qui se reflètent dans le stéréotype ». (Klein, 2012, p.104).

En outre, dans l’étude 2, le choix des emplois sélectionnés pourrait être une des explications possibles à l’absence de résultats significatifs en ce qui concerne le rôle social. Par exemple, il se peut que le métier de pompier soit moins associé à la colère mais fortement à la sympathie contrairement à un métier tel qu’officier de police. Une deuxième explication pourrait être le fait que les participants n’aient pas vu le titre de l’emploi mentionné à côté du visage avant d’évaluer l’expression émotionnelle. Ils auraient eu recours à l’heuristique d’accessibilité.

Quelles peuvent être les implications de ces résultats ?

Les interprétations des émotions de manière cohérente au stéréotype sont inquiétantes pour une variété de raisons (Brody, 1999; Fischer, 2000). Tout d’abord, l’interprétation des expressions émotionnelles de manière à être cohérente avec les stéréotypes peut renforcer les croyances concernant les émotions liées au genre. Deuxièmement, la réaction des autres fondée sur la cohérence des interprétations liées aux stéréotypes peut influencer la façon dont la personne interprète ses émotions. Troisièmement, les réactions des autres peuvent finalement influencer nos réponses émotionnelles de manière à se conformer aux attentes d’autrui. Par exemple, dans certaines situations, cela peut se traduire par une prophétie auto-réalisante (Darley & Fazio, 1980).

Ces réponses pourraient avoir des conséquences négatives pour le bien être psychologique des personnes (Fischer, 2000). Chez les femmes, cela se traduirait par des répercussions sur leur sentiment de puissance et d’auto-efficacité (Algoe et al, 2000;. Conway, Di Fazio, & Mayman, 1999; Roseman, Wiest, et Swartz, 1994; Tiedens, Ellsworth, & Mesquita, 2000). Tandis que chez les hommes considérant leurs propres expériences émotionnelles comme baignés par la colère, cela peut augmenter leurs tendances agressives, ce qui pourrait avoir des effets négatifs sur eux-mêmes et leurs cibles. De plus, au sein de notre société, les hommes qui expriment de la tristesse peuvent être l’objet de sanctions sociales sévères.

« Enfin, ces stéréotypes ont un effet sur l’identité même (…) et sur la façon dont elle se perçoit. C’est ce qu’on appelle la contrainte intériorisée : le stéréotype est intégré à l’identité de l’individu et influencera son comportement » (psyphonie).

Comme le formule quinterocatalina à l’aide de la question : « Quelqu’un appartenant au groupe associé à un stéréotype, va-t-il agir de manière à confirmer le stéréotype qui le touche ou à s’en défendre ? », les présentes études fournissent une tentative de réponse qui soutient plutôt l’idée de confirmation du stéréotype de genre par rapport aux émotions. Ce qui est en accord avec sa conclusion que nous recitons ici : « Il semble que de nos jours, notre entourage et notre culture est capable d’influencer directement les attitudes à long terme d’une personne, à travers la répétition de situations stéréotypées associées à l’identité de genre » (quinterocatalina).

Il serait intéressant de réaliser des recherches plus approfondies afin de pallier aux différentes limites énoncées dans l’article et de s’intéresser aux diverses catégories d’âge, de race et de métier.

Références

  • Plant, E.A., Kling, K.C., Smith, G.L. (2004). The influence of gender and social role on the interpretation of facial expressions. Sex Roles, volume 51, Issue 3-4, August 2004, p. 187-196.

  • Klein, O. (2012). Syllabus de Cognition sociale. Bruxelles, Presses Universitaires de Bruxelles. 43-44.

Images:

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Ne vous est-il jamais arrivé de vous dire : « Sa tête ne me revient pas, je ne sais pas pourquoi cette personne ne m’inspire pas confiance » ?  Il vous arrivera également, suite à l’observation du comportement d’une personne, de vous méfier.

Voici une petite expérience :

Auquel de ces deux visages accorderiez-vous le plus de confiance ? Le visage A ou le visage B ?


photo 1

A                                               B

La plupart des personnes répondront sans nul doute le visage B.

En effet, certaines recherches antérieures suggèrent que les individus forment leurs impressions, automatiquement et rapidement,  sur base des indices faciaux.

La présente recherche étudie si la relation sociale entre l’observateur et l’observé, ainsi que le comportement, modèrent l’impact des indices faciaux sur les jugements de la personne.

Willis et Todorov (2006) expliquent que lors d’une interaction interpersonnelle, un des premiers traits que l’individu infère, sur base des indices du visage, est sa fiabilité. Et ce, très rapidement (100 ms). Brownlow (1992) met également en exergue que les indices faciaux permettent d’évaluer le comportement d’autrui.

Dès lors, nous pourrions parler d’heuristique de représentativité. Dans le cours de cognition sociale dispensé par Olivier Klein (2011), la définition suivante a été donnée : « Cette heuristique qui concerne les jugements de probabilité, est valide lorsque les traits sont diagnostiques de la catégorie, c.-à-d. quand ces traits permettent de distinguer un membre d’un non-membre de la catégorie ». Dans le cas présent, distinguer un individu fiable ou non-fiable. Les heuristiques sont des règles intuitives. Ces heuristiques renvoient à l’inférence sociale. Klein cite la définition de Fiske & Taylor (1991, p.346) : « un ensemble de processus consistant à évaluer la nature des informations nécessaires pour effectuer un jugement ou une décision, à les rassembler et à les combiner ».

Selon Hassin & Trope (2000), il existe deux types de processus d’inférence des traits du visage. Le premier « Reading From Faces : RFF » concerne la formation d’impressions du comportement et de la personnalité d’une personne, sur base des caractéristiques faciales. Ce type de processus n’est applicable qu’uniquement lorsque le comportement de la personne est ambigu c’est-à-dire lorsque l’individu ne détient pas assez de description de celui-ci. Le second processus « Reading Into Faces : RIT » renvoie au fait que l’évaluation et la perception des caractéristiques faciales d’un individu sont basées sur les informations données, au préalable, sur la personnalité de cet individu.

Cependant, il est important de prendre en compte la relation interpersonnelle dans le jugement des traits du visage. En effet, la plupart des recherches ont été effectuées dans un « vide social » c’est-à-dire sans tenir compte du contexte social. C’est pourquoi les auteurs de la présente étude ont mis en place un contexte social dans leurs trois études.

Pour se faire, ils se sont basés sur le modèle théorique des relations humaines de Fiske (1992). Ce dernier propose que les relations humaines s’organisent selon un des quatre principes universels : le « communal sharing : CS » : le partage communautaire, liens de parenté, d’appartenance ; le « authority ranking : AR » : les rapports hiérarchiques, liens supérieurs/subordonnés ; l’ « equality matching : EM » : le principe d’échange égalitaire, relation basée sur l’égalité et sur un échange égal des valeurs ; et enfin, le « market pricing : MP » : l’échange marchand, relations dans lesquelles l’argent est l’outil d’échange des produits, services et faveurs. Les deux derniers types de relations seront utilisés dans les trois études ultérieures.

Prenons un exemple concret : quand un étudiant entre dans une classe, il sait que les personnes dans la pièce sont des élèves (EM), excepté pour la personne à l’avant de la pièce, le professeur avec lequel il entretient une relation de type AR.

La distinction entre les relations EM et MP peuvent être illustrées par la situation suivante : lors de l’achat d’un vêtement dans un magasin (MP), les conditions d’achat et d’échange sont précisées par le prix indiqué sur l’étiquette. Si nous sommes insatisfaits, nous pourrons le restituer et récupérer notre argent. A l’opposé, un ami nous prête un de ses vêtements (EM), celui-ci nous accorde sa confiance. Cette dernière prime avant tout dans ce type de relation, contrairement à la relation de type marchande.

En continuité aves les notions de Fiske, le but de cette étude est d’examiner si l’impact des inférences de fiabilité, basées sur les indices faciaux, diffère entre les relations EM et MP. Les auteurs utiliseront la méthode du « bouche à oreille » dans la recommandation de produits auprès des consommateurs. En effet, Herr, Kardes, & Kim (1991) ont démontré que le « bouche à oreille » influence fortement l’évaluation de produits. Il en va sans dire que le monde du business actuel est fortement intéressé par des stratégies favorisant celui-ci. Il est donc courant d’observer une récompense financière en échange d’une recommandation.

Le « bouche à oreille » est souvent pratiqué au sein des relations EM. Cependant,  dès qu’il y a de l’argent qui entre en compte (i.e. récompense financière), il s’agit d’une relation marchande (MP).  L’ambiguïté du comportement d’un individu, influencée par une  motivation financière, augmenterait le niveau de suspicion concernant la fiabilité. Par conséquent, on utilise des indices faciaux en vue d’évaluer plus rapidement une autre personne.

Selon Simpson (2007), une motivation financière, lors d’une recommandation, est mieux acceptée au sein d’une relation marchande (MP), contrairement à la relation communautaire (EM).

Les auteurs prédisent que le type de recommandation “bouche à oreille”  (motivé par l’argent, comportement de non confiance) est moins attendu d’une personne avec un visage fiable que d’une personne avec un visage non-fiable. Ce visage digne de confiance sera jugé plus sévèrement. Cet effet serait modéré par le contexte relationnel, et n’apparait uniquement que dans les relations dans lesquelles la confiance est importante et a été violée (recommandations ayant un but financier). Quand le contexte relationnel est un contexte dans lequel la confiance est moins importante et pas violée ( comme dans le cas de recommandations récompensées  au sein des relations MP), il devrait y avoir moins de différence entre les évalutations d’agents avec des visages fiables et non-fiables. Cependant, si les attentes de confiance ne sont pas violées  au sein des relations EM , les évaluations de visages seraient positives au lieu de négatives.

Les auteurs ont effectué trois études:

Dans la première étude,  les auteurs ont étudié si la relation (MP ou EM), dans laquelle une récompense financière est donnée en échange d’une recommandation, modère l’impact  de la confiance faciale sur les évaluations d’une personne.

Les résultats de cette étude sont en lien avec les prédictions des auteurs. En effet, lorsqu’une relation de type MP apparaissait, les indices de confiance n’influençaient pas l’évaluation. Cependant au sein d’une relation communautaire (EM), lorsqu’un agent (motivé par une récompensé financière) recommandait un produit, celui-ci était jugé moins positivement lorsqu’il avait une tête digne de confiance que lorsqu’il avait une tête indigne de confiance. Comme il l’a été dit précédemment, l’influence des indices faciaux n’est pas aussi claire que prévue.

Il faudra donc porter l’attention sur l’interaction entre les indices faciaux et le contexte social.

Moyennes du jugement de l’agent en fonction du type de relation et du type de visage présenté

 graph 1

Comme dit précédemment les inférences basées sur les indices faciaux se font rapidement et automatiquement (Willis & Todorov, 2006).

C’est pourquoi, dans la seconde étude, les auteurs ont examiné si les normes relationnelles sont également influencées au niveau automatique.

Dans la vie de tous les jours, les vendeurs n’expliquent pas qu’ils le sont. En effet, à l’aide de logo sur leur t-shirt, nous savons qu’ils travaillent pour un « tel magasin ». Nous savons, par conséquent, dans quelle relation nous nous situons (MP). Les auteurs ont donc étudié si ce genre de relation pouvait fournir une norme qui serait utilisée pour prédire ce genre de comportement comme « ambigu ».

Les auteurs ont répliqué les mêmes effets que lors de l’étude 1 dans lesquels les normes relationnelles modéraient l’évaluation des indices faciaux même si le contexte n’était pas clair. Comme observé précédemment, les agents ayant un visage indigne de confiance étaient évalués plus positivement qu’un visage digne de confiance, lorsque la relation communautaire était saillante. Au contraire des relations marchandes où la confiance est moins importante.

Moyennes du jugement de l’agent en fonction du type de relation et du type de visage présenté

graph 2

Dans les deux premières études, les chercheurs ont constaté un effet positif mais insignifiant sur l’utilisation d’indices faciaux sur le jugement de fiabilité. Cette manière automatique et associative se produit même lorsque la relation n’a pas été exprimée clairement. Comme le cas du logo du magasin sur le t-shirt du vendeur. La discrétion de cette activation, exclut le fait que la personne utilise des informations précises concernant cette relation pour engager délibérément des inférences d’attribution.

Comme les deux premières études l’ont montré, le type de relation influence fortement l’impact des indices faciaux sur l’évaluation. Comme vu précédemment, les effets des visages ne sont pas uniquement dus à la plus forte présence de confiance au sein des relations EM. En effet, il a été constaté que le comportement « non fiable » jouait également un rôle important.

Au sein des relations communautaires,  cela impliquerait que lorsque le comportement est digne de confiance (i.e. recommandations non dirigées par des fins financières), nous pourrions nous attendre à un effet positif sur les évaluations. Dans cette étude, le comportement des personnes évaluées par un agent a été manipulé.

Les résultats de cette troisième étude ont démontré qu’au sein d’une relation communautaire, lorsque le comportement est indigne de confiance, l’évaluation des visages dignes de confiance sera moins positive. Cependant, ils ont également démontré que lorsque le comportement était digne de confiance, la fiabilité faciale avait un effet positif sur les évaluations globales des agents.

Moyennes du jugement de l’agent, au sein d’une relation EM, en fonction de la présence ou non présence d’une récompense financière et du visage présenté

graph 3

En lien avec Simpson (2007), cette étude 3 a exposé que la fiabilité faciale ne dépend pas seulement du contexte relationnel mais également du comportement de l’agent.  Cela confirme que le comportement, lors de l’interaction, a une importance cruciale sur l’évaluation finale des caractéristiques faciales de la personne évaluée, digne de confiance ou indigne de confiance.

En conclusion, cette étude a examiné comment le contexte social et les traits inférés des caractéristiques faciales interagissent quand on évalue un partenaire social. Il a été pointé que les caractéristiques faciales jugées généralement positivement, pouvaient entraîner des résultats moins favorables. Cela dépendant à la fois des caractéristiques et du comportement de la personne à un moment donné.

Se basant sur le modèle de théorique de Fiske (1992), ils ont révélé que dans les deux premières études, au sein des relations EM (communautaire), la confiance a une plus forte importance que dans une relation MP (marchande). Dans les relations communautaires, une récompense financière en échange d’une recommandation est donc très mal vue.

Les résultats obtenus sont en accord avec les propos de Willis & Todorov (2006) quant à l’automaticité et la rapidité de l’inférence à partir des traits du visage.

Précédemment, nous avons fait référence à la théorie de Hassin & Trope (2000). Celle-ci a des implications importantes dans l’étude que nous abordons. Il s’agissait de la différence entre « RFF » Reading from faces et « RIF » Reading into faces.

Les recherches de nos auteurs concordent avec le processus de RFF car effectivement, l’impact des caractéristiques faciales a été mis en exergue. Ils ont également révélé que le contexte social dans lequel nous interagissons avec les autres, est un modérateur crucial du processus « RFF ».  Comme vu dans l’expérience 3 , les individus n’infèrent pas uniquement la personnalité à partir du visage mais également à partir des informations sur le contenu social et du comportement.

De nos jours, les individus sont souvent, un premier temps,  exposés au contexte (i.e. ils entrent dans un magasin ou une salle de classe) et dans un deuxième temps, ils interagissent avec un autre individu (i.e. vendeuse, professeur qui arrive). Ces deux éléments sont donc cruciaux dans l’examen de l’influence du contexte social sur l’évaluation des indices faciaux.

Si le comportement ne correspond pas aux attentes, cela entrera en conflit avec les inférences basées uniquement sur les traits du visage. Il y aura en quelque sorte une confrontation dans les informations. La personne qui juge émettra des suspicions.

Pour résumer, en fonction des situations dans lesquelles les individus interagissent, de la nature de leur relation ainsi que du comportement observé, l’impact de caractéristiques faciales sera positif ou négatif.

Bibliographie

 

Notre travail est basé sur l’article :

Tuk, M.A., Verlegh, P.W.J., Smidts, A. & Wigboldus, D.H.J. (2009). Interpersonal relationships moderate the effect of faces on person judgments. European. Journal Of Social Psychology. 39, 757-767

Références :

Brownlow, S. (1992). Seeing is believing – facial appearance, credibility, and attitude–change. Journal of Nonverbal Behavior, 16, 101– 115.

Fiske, A. P. (1992). The four elementary forms of sociality: Framework for a unified theory of social relations. Psychological Review, 99, 689–723.

Hassin, R., & Trope, Y. (2000). Facing faces: Studies on the cognitive aspects of physiognomy. Journal of Personality and Social Psychology, 78, 837–852.

Herr, P. M., Kardes, F. R., & Kim, J. (1991). Effects of word-of-mouth and product-attribute information on persuasion: An accessibility- diagnosticity perspective. Journal of Consumer Research, 17, 454–462.

Klein O. (2012), syllabus de  Cognition sociale,. Bruxelles : Presses universitaires de Bruxelles, p.34, 36

Simpson, J. A. (2007). Psychological foundations of trust. Current Directions in Psychological Science, 16, 264–268.

Willis, J., & Todorov, A. (2006). First impressions: Making up your mind after a 100-ms exposure to a face. Psychological Science, 17, 592–598.

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Notre image a été utilisée par les auteurs lors de leurs trois expériences.

Tuk, M.A., Verlegh, P.W.J., Smidts, A. & Wigboldus, D.H.J. (2009). Interpersonal relationships moderate the effect of faces on person judgments. European. Journal Of Social Psychology. 39, 757-767

Les hommes et les femmes partagent des stéréotypes communs sur leurs émotions. Un bon nombre d’expériences ont été menées à ce sujet. Nous allons en aborder quelques-unes.

Comme il a déjà été vu dans une précédente contribution, les femmes sont considérées comme plus émotives que les hommes, à tel point qu’il est devenu stéréotypique des femmes d’être émotives. Cependant cela n’inclut pas que toutes les émotions leur soit liées. Certaines émotions telles que la peur, le bonheur ou la tristesse sont plus facilement attribuées aux femmes qu’aux hommes, inversement la colère est plus attribuée aux hommes qu’aux femmes (Kelly & Hutson-Comaux, 1999).

Bien que les émotions soient rattachées à l’un ou l’autre genre, il faut dire aussi qu’elles dépendent du contexte : les femmes affichent plus d’émotions positives que les hommes dans les contextes sociaux (interpersonnels)  alors que les hommes affichent plus d’émotions positives dans des contextes personnels, c’est-à-dire, orienté vers soi (Johnson and Shulman 1988). D’après ces mêmes auteurs, les stéréotypes des émotions liées au genre sont plus dus à l’expression de l’émotion qu’à l’intensité de l’émotion c’est-à-dire que les hommes et les femmes ressentent la même chose mais l’expriment différemment.
D’autres recherches (Brody, 1997) montrent que nos croyances et attentes peuvent influencer nos interprétations et réactions au comportement des autres. Dès lors, quand l’expression émotionnelle d’une personne ne correspond pas au stéréotype lié au genre de cette personne, elle sera jugée négativement, inversement, si elle correspond au stéréotype elle sera jugée positivement.
D’après l’étude de Shields (1995) les femmes font face à une double contrainte : qu’elles expriment ou qu’elles contrôlent leurs émotions, elles seront jugées négativement. En effet, étant considérées comme plus émotives, si elles montrent leurs émotions, on dira qu’elles en font trop et si elles contrôlent leurs émotions elles sortent du stéréotype et sont donc jugées négativement.

Kelly et Hutson-Comeaux (2000) ont fait une étude sur les sous-réactions (manque d’expression) et sur-réactions (expression exagérée) aux émotions liées au genre. Les résultats montrent que le comportement des femmes est évalué comme moins approprié socialement si l’émotion sur- ou sous- exprimée est liée au genre féminin, inversement, le comportement des hommes est évalué comme socialement approprié pour les mêmes émotions (donc non liées au genre masculin). Et vice versa pour les sur- et sous- réactions aux émotions liées aux hommes (le comportement exprimé par un homme sera jugé moins approprié socialement que celui exprimé par une femme). L’effet de double contrainte s’applique donc aussi bien aux hommes qu’aux femmes, surtout dans un contexte interpersonnel.
Les émotions exprimées non-cohérentes avec le stéréotype de genre semblent plus sincères, véridiques et valides. Donc, un sourire exprimé par une femme donnera moins d’informations sur son état que le sourire d’un homme, les femmes étant considérées comme plus souriantes que les hommes (leurs sourires semblent donc moins sincères).

À la lumière de ces résultats Sarah L. Hutson-Comeaux et Janice R. Kelly se sont demandé comment l’expression d’émotions habituellement cohérentes et non-cohérentes avec le stéréotype de genre sont perçues en termes de validité et de sincérité. Et dans quel contexte elles sont appropriées.

Alors elles se sont intéressées à deux émotions particulières : la joie et la colère.

 

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Elles ont postulé que la joie (attribuée généralement aux femmes) ou la colère (attribuée aux hommes) exprimées de manière excessives sont perçues comme sincères et appropriées (ou pertinentes)  selon que les acteurs de ces comportements soient des hommes ou des femmes et selon les contextes (interpersonnel ou d’accomplissement).
Selon leur hypothèse l’expression exagérée des émotions cohérentes au stéréotype de genre sera perçue comme moins appropriée que les émotions incohérentes au stéréotype de genre. Les émotions incohérentes seront jugées comme plus sincères et valides. Les résultats devraient interagir avec le contexte et être plus forts dans un contexte interpersonnel (qui à trait aux relations personnelles et intimes) que dans un contexte d’accomplissement (qui à trait, lui, aux évènements liés au travail et aux poursuites d’objectifs).

Comment ont-elles évalué cela ?

D’une part, elles ont présenté à une série de participants (hommes et femmes) des scénarios montrant des réactions émotionnelles exagérées cohérentes avec le stéréotype de genre. C’est-à-dire qu’il y avait des scénarios montrant une femme (une « actrice ») qui réagissait de manière excessivement joyeuse à un évènement et d’autres où un homme (un « acteur ») réagissait avec une colère excessive. D’autre part les scénarios montraient des réactions émotionnelles exagérées non-cohérentes avec le stéréotype de genre. Là, ce sont les femmes qui réagissaient avec une colère excessive et les hommes qui se montraient excessivement joyeux.

Ensuite, les sujets devaient évaluer la sincérité des comportements des hommes et des femmes et dire dans quelles mesure ils trouvaient que ces comportements étaient appropriés ou non.

Quels résultats ont-elles obtenus ?

Tout d’abord, intéressons-nous au fait de juger si un  comportement est approprié ou non.

Dans un contexte interpersonnel et pour des événements heureux, les réactions excessives des femmes ont été jugées moins appropriées que celles des hommes, comme les auteures l’avaient espéré. Dans un contexte d’accomplissement, cependant,  il n’y a pas de différence quant à savoir si un comportement excessivement joyeux est plus approprié pour une femme que pour un homme.

Regardons maintenant ce qu’il en est pour les réactions excessives de colère. Dans le contexte interpersonnel, les colères excessives exprimées par des hommes ont été jugées moins appropriées que les colères excessives exprimées par les femmes. Alors que dans un contexte d’accomplissement, les colères excessives des hommes ont été jugées plus appropriées que celles des femmes.

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De plus les participants masculins ont jugé les colères excessives exprimées (contexte et sexe des acteurs confondus) comme plus appropriées que les participantes féminines.

Maintenant, intéressons-nous au jugement de sincérité.

Dans un contexte interpersonnel, les réactions de joie excessives sont jugées comme plus sincères si elles viennent des hommes plutôt que si elles viennent des femmes. Cependant, dans un contexte d’accomplissement il n’y a pas de différence dans le jugement de sincérité des comportements des hommes et des femmes. Le contexte a plus d’influence sur le jugement des participantes que des participants.

Pour les réactions excessives de colère,  celles des femmes ont été perçues comme plus sincères que celles des hommes dans le contexte interpersonnel.  Alors que dans le contexte d’accomplissement, il n’y a pas de différence entre les réactions des hommes et celles des femmes.

 

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Un effet majeur du contexte montre que les réactions excessives de colère (tous sexes confondus) ont été jugées plus sincères dans le contexte d’accomplissement que dans le contexte interpersonnel. Les participants masculins ont jugé les comportements excessifs de colère (tous sexes et tous contextes confondus) plus sincères que les participantes féminines

On remarque que l’effet du stéréotype est présent autant dans le jugement des participants masculin que féminin, il est donc socialement partagé.

Sur base de ces résultats, nous pouvons dire que les hypothèses formulées précédemment sont confirmées : l’expression d’une émotion incohérente avec le stéréotype du genre est perçue comme plus sincère et plus appropriée autant pour les hommes que pour les femmes. Ces résultats sont significatifs dans le contexte interpersonnel. Dans le contexte d’accomplissement les différences sont minimes et non significatives à une exception près : la colère des femmes est perçue comme moins appropriée dans un contexte de travail, alors que l’hypothèse prédisait l’inverse. Serait-ce dû à un manque de reconnaissance sociale du statut de la femme au travail ?

D’après cette étude, les émotions consistantes au genre sont de bons indicateurs de la réelle émotion de la personne, car elles sont attendues par les participants, mais les émotions inconsistantes sont jugées plus sincères et plus appropriées quand l’émotion est exagérée (car elles légitiment la (sur)expression).

Dans la même perspective, d’autres études pourraient être menées afin d’affiner les résultats. On pourrait utiliser des émotions plus modérées afin de voir si les mêmes résultats qu’en situation exagérée sont relevés. Il serait aussi intéressant de préciser ce que l’on entend par le terme « approprié », car le sens donné à ce mot peut varier en fonction du genre de la personne, son âge, sa culture,…
On pourrait aussi enrichir les stimuli et donc remplacer un simple scénario écrit par une vidéo ou une scénette, donnant ainsi plus de réalisme à la situation. Le jugement serait basé sur d’autres informations que celles apportées par le comportement, telle l’attitude verbale, l’expression faciale et d’autres facteurs de l’environnement.
Dans la même idée que l’expérience de Robinson et Johnson (1997), les participants pourraient juger la situation du point de vue d’un spectateur et d’un acteur (juger une personne et se juger soi-même dans la même situation), et, de cette façon, voir si ils suivent le stéréotype qui influence leurs jugements ou si, au contraire, ils s’y soustraient. En d’autres mots, si je juge un comportement selon un stéréotype, aurais-je moi-même ce comportement stéréotypé dans la même situation? Si je suis conscient du stéréotype (si j’ai « activé » les représentations liées au stéréotype) ou non. De la même façon on pourrait comparer l’évaluation sociale de l’expression émotionnelle  d’un inconnu et celle d’un ami.

Par ailleurs, il pourrait aussi être intéressant de voir dans quelle mesure la culture influence l’expression et l’interprétation des émotions. Et savoir si nos stéréotypes concernant les émotions liées à un certain genre sont partagés à travers les cultures ou s’il s’agit d’une conception purement occidentale.

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Source de l’image:

http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Bipolar_Dyptych_1_365.jpg?uselang=fr

CONSOLATION

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 « Je comprends ce que tu ressens. »  « Je peux me mettre à ta place. »  « J’imagine ce que tu vis. » : voici quelques exemples illustrant des comportements empathiques.

L’empathie est la capacité de percevoir, de comprendre et de ressentir les états émotionnels des autres.  Imaginez-vous une personne empathique.  Que voyez-vous ?  La majorité d’entre vous se représenteront une femme.  Mais existe-t-il réellement une différence entre les sexes ?

Dans plusieurs études (par exemple : Baron-Cohen et Wheelwright, 2004), on suggère que les femmes seraient plus empathiques que les hommes.  Mais cette théorie est essentiellement basée sur des données auto-déclarées.  Ceci pourrait s’expliquer par le principe de contrainte intériorisée qui consiste en l’intégration d’un stéréotype à l’identité de l’individu.  Ceci aura pour effet d’influencer son comportement (Krendl et al., 2008) (Plus d’informations ?  Voir : https://cognitionsocialeulb.wordpress.com/2012/11/29/quand-nos-croyances-deviennent-realite/).

La plupart des études sur les capacités empathiques se sont appuyées sur un aspect spécifique de l’empathie, comme la prise de perspective ou la reconnaissance émotionnelle.  Or, l’empathie est un concept multidimensionnel dont chaque composante s’appuie sur des systèmes neuronaux spécifiques.

Dernt et al (2010) ont étudié les trois dimensions de base de l’empathie :

  • La reconnaissance des émotions de soi et des autres par l’intermédiaire des expressions faciales, de la parole ou du comportement.
  • La sensibilité affective qui permet de ressentir des émotions semblables à celles des autres tout en sachant que ce que l’on ressent ne vient pas de nous.
  • La prise de perspective émotionnelle qui consiste à réussir à prendre le point de vue de l’autre tout en faisant la distinction avec le sien.

Une différence homme/femme ?

Sur base des études antérieures en neuro-imagerie  sur les compétences émotionnelles et les composantes séparées de l’empathie, Dernt et al (2010) ont émis l’hypothèse qu’il existe une différence significative entre les hommes et les femmes au niveau des réseaux cérébraux utilisés pour l’empathie.

Méthode et résultats

Pour confirmer leur hypothèse, ils ont fait passer trois tâches distinctes aux participants.  Chaque tâche mesure une des composantes de l’empathie.  Lors de chaque tâche, Dernt et al (2010) se sont particulièrement intéressés aux différences qu’il peut exister entre les sexes au niveau de l’activation des neurones à l’aide d’Imagerie par Résonnance Magnétique fonctionnelle¹ (IRMf).

a) La reconnaissance émotionnelle

Pour la reconnaissance des émotions, les chercheurs présentaient des photographies en couleur de visages exprimant des émotions ou des visages neutres.  Le sujet devait identifier l’émotion dépeinte en choisissant parmi deux possibilités proposées.
On constate que les hommes sont plus rapides que les femmes.  Au niveau des corrélats neuronaux², une différence a été remarquée.  Il y a une plus forte activation du gyrus angulaire droit et du gyrus frontal supérieur gauche chez les femmes.

Selon Gschwind (1965), le gyrus angulaire est une sorte de carrefour entre les modalités sensorielles³ et les régions de la parole.  Le gyrus angulaire est une représentation « en ligne » de représentation de l’information épisodique⁴ (Vilberg et Rugg, 2009).  Une activation dans le gyrus angulaire et dans les régions frontales supérieures est associée avec le souvenir et la prospection des événements de la perception personnelle (Abraham et al., 2008).
Ceci permet donc de supposer que les femmes compteraient plus sur leur mémoire autobiographique pour étiqueter correctement les expressions émotionnelles.

Dans cette tâche, une forte activation de l’opercule rolandique droite, du frontal supérieur gauche et du gyrus cingulaire median droit ont été enregistrées.  L’opercule rolandique est lié au traitement de la parole.  Une forte activation est enregistrée chez les hommes qui utilisent des stratégies cognitives pour résoudre les tâches de reconnaissance d’émotions explicites.

b) La prise de perspective émotionnelle

La tâche de prise de perspective émotionnelle a été évaluée à l’aide de scènes représentant deux personnes en interaction.  Un des individus était masqué et le sujet devait sélectionner l’émotion parmi deux possibilités.
Ici, une plus forte activation des neurones est remarquée chez les femmes surtout au niveau du gyrus frontal inférieur, de l’hippocampe, du gyrus temporal supérieur, du gyrus calcarine et de l’amygdale droite.

Le gyrus frontal inférieur joue un rôle majeur dans la prise de perspective émotionnelle (Schulte-Rülher, 2007) et (Schulte-Rülher, 2008).  Cette activation peut refléter un degré d’implication émotionnelle personnelle ce qui indique que les femmes sont plus impliquées et partagent plus leurs émotions.  Le niveau de performance comportementale ne présente aucune différence évidente entre les sexes (Schulte-Rülher, 2007).

Le gyrus temporal supérieur est activé lors de l’utilisation de stimuli visuels (Carr et al., 2003) et (Völlm et al., 2006).  Il est également associé à l’attention des émotions du visage (Narumoto et al., 2001)

Pour les hommes, la jonction temporo-pariétale est recrutée pour la prise de perspective.  Cette jonction est importante dans la distinction de soi et des autres (Decety et Sommerville, 2003) et (Vogeley et al., 2001).  Ceci permet à Firth et Firth (2003) d’avancer que cette jonction est liée au traitement perceptif des indices socialement pertinents et  aideraient à déterminer les états mentaux d’autrui.

Ces informations permettent d’avancer que les hommes s’appuieraient davantage sur un réseau d’analyse des perceptions et des capacités de mentalisation.  Alors que les femmes recruteraient des régions associées à la transmission émotionnelle et la sensibilité affective lors de l’évaluation de l’expression émotionnelle d’une autre personne.  Ce qui pourrait signifier que les hommes ont tendance à moins partager leurs émotions que les femmes.

c) La sensibilité affective

Concernant la sensibilité affective, le test consistait en la lecture de courtes phrases décrivant des situations susceptibles d’induire des émotions où les participants devaient dire ce qu’ils ressentiraient s’ils étaient confrontés à celles-ci.
Dans cette tâche, les femmes ont une plus forte activation du gyrus cingulaire, du cervelet, du gyrus frontal supérieur, de l’hippocampe et de l’insula.

Le cervelet est impliqué dans la perception et la production de la parole (Ackermann et al., 2007), dans le traitement des émotions (Schmahmann, 2000), dans la modulation émotionnelle (Simpson et al., 2000) et dans l’induction d’humeur (Hofer et al., 2006) et (Hofer et al., 2007).  Ceci peut expliquer l’activation du cervelet dans la tâche de sensibilité affective surtout chez les femmes.

 graphique1Graphique2

Les réseaux de l’empathie

Les femmes et les hommes présentent une activation bilatérale de l’amygdale aux trois tâches d’empathie mais globalement cette activation est plus prononcée chez les femmes et tout particulièrement pour la tâche relative à la sensibilité affective.

Le rôle de médiation de l’amygdale dans l’empathie proposé par Blair (2003) est confirmé par l’activation de l’amygdale à toutes les tâches et sa corrélation significative avec l’auto-évaluation empathique.  Alors qu’une amygdale saine permet un comportement empathique, un manque d’empathie peut être dû à une altération structurelle ou fonctionnelle de l’amygdale.  Une plus forte activation de l’amygdale ne signifie pas plus d’empathie, ce qui est démontré par les réponses comportementales similaires pour  les deux sexes.  Cette activation plus forte chez la femme pourrait refléter une plus grande attention (Pessoa et al., 2005) ou réactivité au matériel de stimulation et cacher un rôle modulateur distinct chez les hommes et les femmes.

En dehors de l’amygdale, cette étude a révélé que le gyrus frontal inférieur bilatéral, le gyrus temporal supérieur droit et le gyrus temporal médian gauche sont recrutés au cours de toutes les tâches et composent donc le réseau neuronal de l’empathie humaine.

Le gyrus temporal inférieur est impliqué dans le traitement des objets visuels complexes et la perception du visage (Kesler-West et al., 2001)  et  (Moser et al., 2007).  Le gyrus temporal médian est associée à l’acquisition (Maguire et Frith, 2004) et la récupération de différents types d’informations sémantiques (Vandenberghe et al., 1996)  et  (Phillips et Niki, 2002).

La  récupération des connaissances sémantiques et le traitement des objets visuels complexes permettraient de classer correctement les visages émotionnels et de réagir adéquatement aux scènes d’émotion ainsi qu’aux phrases.  Ceci permettrait donc d’attribuer des expressions émotionnelles aux autres et à soi-même.  C’est ce qui constitue la base du comportement empathique.

Chez les femmes, la région frontale inférieure gauche, associée à l’imitation et l’évaluation des émotions, est active au cours des trois tâches d’empathie.  Alors que chez les hommes, c’est la région temporale médiane droite, associée à la recherche sémantique pour classer correctement des items, qui est activée.

Conclusion

Des  différences significatives entre les sexes ont été observées dans les substrats neurobiologiques qui sous-tendent le traitement des trois tâches testant  les composants de base de l’empathie.

Les hommes et les femmes ne font donc pas appel aux mêmes stratégies pour traiter les informations empathiques.  Là où l’homme fait appel à des stratégies cognitives, la femme recrute les structures de base de l’empathie (voir Shamay-Tsoory et al., 2009).

De plus, les femmes s’auto-évaluent comme étant plus empathiques ce qui corrobore l’activation plus forte de l’amygdale mais qui ne s’exprime pas au niveau comportemental.  Selon Eisenber et Lennon (1983), les différences entre les sexes pourraient s’expliquer par le fait que les femmes assument d’être plus empathiques et donc plus susceptibles de se définir selon ce stéréotype.  Ces stéréotypes de genre seraient si puissants qu’ils s’étendraient aux réponses neurologiques (voir Krendl et al., 2008 ou https://cognitionsocialeulb.wordpress.com/2012/11/29/quand-nos-croyances-deviennent-realite/).

Quelques définitions

¹IRMf : technique d’imagerie pour étudier le fonctionnement du cerveau

²corrélats neuronaux : principe selon lequel chaque état d’esprit correspond à un ensemble d’activations spécifiques au niveau neuronal

³ modalité sensorielle (ou système sensoriel): relatives à la partie du système nerveux responsable de la sensation

⁴ informations épisodiques : des souvenirs vécus avec leur contexte (date, lieu, état émotionnel)

Bibliographie

Notre travail est basé sur l’article de B. Derntl et al. :

  • Derntl, B., Finkelmeyer, A., Eickhoff, S., Kellermann, T., Falkenberg, D.I., Schneider, F., & Habel, U. (2010). Multidimensional assessment of empathic abilities: Neural correlates and gender differences. Psychoneuroendocrinology, 35 (1), pp. 67-82.

Référence:

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“Consolation” de Kenneth Rougeau

http://www.flickr.com/photos/krougeau/3996163953/

Son site: http://artfamilia.etsy.com

 

 

Le 20 juillet 1969, Neil Armstrong posait le pied sur la Lune. Cet événement, retransmis à la télévision dans le monde entier, outre la prouesse technologique dont il fit montre, marqua la victoire des Américains dans la course à l’espace engagée contre l’Union Soviétique. Nous sommes alors en pleine guerre froide. Petit à petit, des voix vont se faire entendre pour dénoncer ce que certains qualifient de mise en scène. Deux clans vont se former, sur base d’une distinction très simple : ceux qui y croient, et ceux qui n’y croient pas. Des arguments vont jaillir dans les deux clans, tous étant persuadés de connaître la vérité (voir Rumeurs sur le programme Apollo pour les arguments et contre-arguments avancés), des documentaires vont même voir le jour pour crédibiliser ou détruire cette théorie. Chaque groupe pense bien entendu avoir raison.

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Dans une étude datant de 2005, G. D. Reeder, J. B. Pryor, M. J. A. Wohl et M. L. Griswell se sont intéressés à notre perception des partisans d’une théorie opposée à la nôtre et de leurs motivations. Ils partent pour leur étude d’une question bien éloignée de la conquête spatiale…

« It has nothing to do with oil, literally nothing to do with oil ». Voici la réponse de D. Rumsfeld, alors secrétaire de la Défense, aux accusations portées à l’encontre de l’administration Bush d’avoir provoqué cette guerre pour des enjeux économiques, notamment par N. Mandela : « It is clearly a decision that is motivated by George W. Bush’s desire to please the arms and oil industries in the United States of America ».

Cette question de la motivation de G. W. Bush s’est très rapidement répandue dans la population, chacun ayant généralement sa petite idée sur la question. G. D. Reeder et al. ont montré, dans une étude réalisée sur 105 étudiants américains (dont 51% étaient favorables à l’intervention en Irak, 25% étaient contre et 24% étaient indécis) que les opposants à la guerre étaient généralement suspicieux à l’égard du Président. Ils considéraient majoritairement qu’il s’agissait d’une agression pro-active, et non défensive (73 sujets) et qu’on leur cachait des choses sur les vraies raisons de cette attaque (50 sujets). À l’inverse, les étudiants favorables à une intervention en Irak estiment dans 74 des cas qu’il s’agit de légitime défense ou d’une volonté de leur Président de faire le bien autour de lui (70). Une étude tout à fait similaire à celle-ci réalisée sur des étudiants canadiens, a priori moins directement impliqués dans le conflit. Ils arrivent au même résultat. Une question se pose toutefois à la lecture de ces résultats : attribuent-ils des motivations négatives à G. W. Bush parce qu’ils sont opposés à la guerre en Irak ou sont-ils opposés à la guerre en Irak parce qu’ils attribuent des motivations négatives à G. W. Bush ? Quelle est la chaîne causale des événements ? Reeder et al. avaient bien anticipé la question. Pour y répondre ils ont organisé une troisième étude, portant cette fois sur la perception d’un groupe d’individus pour ou contre la guerre en Irak. Cette étude a montré que les gens considéraient, dans la majorité des cas, que les personnes qui se trouvaient dans le groupe opposé ne savaient pas ce qu’elles faisaient ou cachaient les véritables raisons de leur position. Ce graphique représente l’attribution des motivations d’individus pour ou contre la guerre, en fonction de la position du sujet (pour, indécis, contre).

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Enfin, les auteurs ont cherché à élargir leur recherche en se penchant, dans une quatrième étude, sur le jugement de sujets favorables ou opposés à l’avortement ou au mariage homosexuel sur les motivations de personnes qui ont une position opposée. Les résultats sont similaires : les sujets perçoivent les personnes avec qui elles sont en désaccord comme déconnectées de la réalité, pas réellement conscientes de leur motivation. Les auteurs ont également pu constater que ce sentiment est proportionnel à leur degré d’implication dans le débat. Comment peut-on expliquer ces résultats ? Pour les auteurs de l’article, cette tendance est une manifestation de « réalisme naïf », qui se caractérise par trois croyances : croyance que notre perception du monde est objective, que les personnes sensées perçoivent les choses de la même façon et enfin que d’autres ne pensent pas comme nous, c’est qu’ils manquent d’informations, sont paresseux, irrationnels, ou que leur jugement est biaisé par leur idéologie ou leur intérêt propre.

C’est ce que les auteurs appellent une attribution égocentrique de motivations (« egocentric motive attribution ») ; « égocentrique » étant à comprendre ici dans un sens particulier. Reeder et al. parlent d’égocentrisme pour désigner le fait que notre jugement d’autrui est biaisé par notre propre vision des choses. En d’autres termes, nous avons tendance à considérer que notre perception des choses est meilleure que celle des autres, que nous avons réellement compris le monde. Ainsi, les étudiants qui étaient contre la guerre en Irak ont eu tendance à attribuer des motivations négatives à G. W. Bush, alors que ceux qui y étaient favorables le voyaient comme le défenseur de nobles valeurs, ou, s’ils sont favorables à l’avortement, à considérer que ceux qui y sont opposé manquent d’informations ou sont aveuglés par leurs convictions.

Cette étude montre donc notre tendance à considérer que les autres sont dans l’erreur et à chercher des raisons cachées aux événements. Ces deux éléments rappellent les théories du complot. Reprenons la guerre en Irak. Certains n’ont pas hésité à parler de complot, à tenter de convaincre que les attentats du 11 septembre 2001 avaient été fomentés par les services secrets américains et qu’Al-Qaïda n’était qu’une façade pour pouvoir attaquer Saddam Hussein. Les citations que nous avons reproduites un peu plus haut montrent clairement que, pour certains, G. W. Bush avait un motif caché : contrôler le pétrole irakien. Et ce n’est pas le seul exemple. L’ombre de la conspiration a plané sur de nombreuses affaires, qui peuvent aller du complot juif et des Protocoles des Sages de Sion (largement utilisés par le parti Nazi pour sa propagande antisémite, alors qu’il avait déjà été prouvé depuis longtemps qu’il s’agissait d’un faux) à la maladresse du médiateur chargé de superviser la rencontre entre Jean-Denis Lejeune et Michèle Martin, dont le téléphone portable a malencontreusement passé un appel d’environ une heure à une journaliste, en passant par la mort d’Elvis et le crash d’un vaisseau extraterrestre à Roswell… On se retrouve avec deux clans : l’un favorable à la théorie officielle, l’autre à la théorie du complot, s’accusant mutuellement de naïveté.

Mais qu’est-ce qu’exactement une théorie du complot ?

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Ce genre de théories explique un événement en attribuant une intention cachée à un groupe d’individus agissant en secret. Elles refusent donc le caractère aléatoire, imprévisible de l’événement et préfèrent y voir une intentionnalité. Elles proposent également une relation de cause à effet entre divers éléments, a priori indépendants. Il est important de noter que nous avons tendance à considérer un facteur comme une cause si celui-ci est intentionnel. Or, il faut savoir que l’attribution d’une intentionnalité est un processus quasiment automatique. Cela permet de créer des liens, de constituer une histoire tout à coup très cohérente et de l’assimiler beaucoup plus facilement.

Enfin, nous l’avons dit, les individus se positionnent dans un groupe en fonction de leur avis sur l’événement. Mais la catégorisation du groupe dénoncé est également importante : personne n’irait accuser de conspiration un groupe que l’on considère comme fondamentalement sympathique, ou manquant cruellement d’organisation. La dénonciation d’un complot est donc étroitement liée aux stéréotypes attribués à un groupe, et à nos attentes par rapport à ces stéréotypes.

Mais si ces éléments sont essentiels pour le développement de la théorie, elle ne naît pas ex nihilo. Deux types de données vont permettre à un investigateur suspicieux de semer le trouble dans le chef d’un groupe d’individus. Il y a tout d’abord des éléments qui restent inexpliqués, des détails oubliés de la version officielle auxquels l’accusateur va donner une explication, voire même des contradictions apparentes. C’est ce que J. Buenting et J. Taylor appellent les errant data. Ensuite, il y a ces données douteuses, qui corroborent tellement bien la version officielle qu’elles en deviennent suspectes, d’autant qu’elles apparaissent souvent grâce à un heureux hasard. Ce sont les fortuitous data de Buenting et Taylor. Un exemple va nous permettre d’éclaircir les choses. La version officielle de l’assassinat de J. F. Kennedy compte trois coups de feu. Or, certains témoins déclarent en avoir entendu plus (voir par exemple D. Coady, Conspiracy Theories : The Philosophical Debate, 2006, p. 119). Il s’agit d’un exemple d’errant data.

À l’époque du scandale du Watergate (qui, pour rappel, est une théorie du complot qui s’est avérée exacte), des enregistrements audio des discussions qui eurent lieu entre Nixon et ses collaborateurs ont été écoutées par les enquêteurs pour juger de l’implication du Président dans l’affaire. Malheureusement, il y avait, sur l’une d’entre elles, enregistrée à un moment particulièrement critique, un blanc d’environ 18 minutes. Ainsi, les cassettes ne comportaient aucune preuve que Nixon savait pour les écoutes. Mais l’on peut difficilement croire à une erreur de manipulation accidentelle, comme va le soutenir une secrétaire interrogée sur la question. Il s’agit d’un exemple de fortuitous data.

Les théories du complot s’appuient donc bien sur des faits, réels ou fictifs. Elles offrent généralement des explications beaucoup plus complètes, plus satisfaisantes que la version officielle, ce qui les rend particulièrement attractives.

Bien sûr, plusieurs biais sont à épingler, à différents niveaux.

Commençons par le raisonnement même qui sous-tend la théorie du complot. Il fonctionne en deux étapes : la version officielle doit tout d’abord être discréditée. Il faut inviter le public à relativiser les informations qu’on lui a fournies toutes prêtes à consommer, à faire appel à son esprit critique. Mais seulement le temps de la remise en doute. Une fois que le dénonciateur a exposé sa théorie, il n’y a plus de doutes possibles : les hypothèses avancées sont présentées comme des vérités révélées et absolues, les indices sont directement propulsés au statut de preuves.

Prenons un exemple. Sur certaines images prises lors de la mission Apollo 11, le drapeau planté dans le sol donne l’impression de flotter. Or, il n’y ni air ni vent sur la Lune. Il s’agit donc, pour certains, d’une preuve indéniable que l’homme n’est jamais allé sur la Lune, et que toutes les images diffusées à la télévision en juillet 1969 ont en fait été tournées dans un studio hollywoodien. Il peut toutefois y avoir une autre explication : on peut par exemple dire que ce drapeau donnait l’impression de flotter à cause du tissu dans lequel il a été conçu. D’autres avancent encore que, si l’on compare des photos prises à des moments différents, on constate que le drapeau ne bouge pas. Mais ces éléments ne sont pas pris en compte par le dénonciateur, il n’envisage pas cette possibilité.

La manière de raconter les choses est également pertinente. Dans une étude réalisée en 2010, J. Hansen et M. Wänke (2010) montrent que, tout comme beaucoup de détails rendent une histoire plus vraisemblable, plus un énoncé est concret, plus il a de chances d’être cru. En outre, le dénonciateur peut également induire des relations causales en choisissant avec minutie la façon dont il va présenter les choses. Par exemple, dire qu’une réunion de la CIA a eu lieu le 9 septembre 2001 aura moins d’impact que si l’on dit que cette réunion a eu lieu deux jours avant les attentats du 11 septembre.

Ce dénonciateur, justement, ne peut pas être n’importe qui. N’importe qui ne peut pas affirmer que le gouvernement américain nous ment, il faut qu’il ait minimum de crédibilité. Il faut tout d’abord qu’on puisse le catégoriser comme expert, quitte à parfois cacher au public la véritable nature de son expertise. Bill Kaysing en est un bel exemple. Ce dernier a accusé la NASA d’avoir tourné les images du premier pas sur la Lune dans un studio hollywoodien. Selon lui, aucun astronaute des missions Apollo n’a fait le moindre petit pas sur le sol lunaire. Dans un documentaire réalisé en 2001 (« Théorie de la Conspiration : avons-nous été sur la Lune ? ») Kaysing se voit attribué l’étiquette d’ingénieur dans la société Rocketdyne, qui aurait fabriqué les fusées Apollo. Ce qu’on ne dit pas, c’est que la société, dans laquelle il a effectivement travaillé, ne s’occupait que de certaines pièces des propulseurs. En outre, il y exerçait la fonction d’ingénieur de service, dans la bibliothèque, et a quitté son poste six ans avant la mission Apollo 11 (voir Th. Herman, L’irrésistible rhétorique de la conspiration, pour une analyse complète du documentaire). Mais pour le grand public, il est ingénieur ; il peut donc supposer que M. Kaysing sait bien de quoi il parle. Mais cet expert doit être un peu marginal : il faut qu’il prenne bien ses distances par rapport à une quelconque autorité officielle ou apparentée qui paraîtrait suspicieuse aux yeux de son interlocuteur. Qu’il opère dans l’ombre, au service du bien commun plus que des conspirateurs. À nouveau, la catégorie dans laquelle va être placé le dénonciateur a une importance capitale. Il faut que le public puisse lui faire confiance : il sera alors plus réceptif et remettra moins en doute le contenu du message (voir La confiance ressentie à l’égard d’un émetteur, change-t-elle le traitement de son message ?).

On peut bien sûr se demander pourquoi les gens continuent d’adhérer à ces théories, même quand on leur a prouvé qu’elles étaient fausses. Plusieurs réponses peuvent être avancées. La première est que certaines théories qui paraissent de prime abord farfelues sont en fait exactes. Repensons au Watergate. Ensuite, il est difficile de contrer les arguments avancés par une théorie du complot. En effet, vu qu’elle part du principe qu’on nous cache des choses, on peut toujours considérer que les preuves de sa véracité ne sont pas encore connues. Enfin, l’esprit humain est bien moins cartésien qu’on ne veut bien le penser. Nos émotions jouent un rôle important donc nos prises de décisions, et une fois que nous avons reçu une affirmation et l’avons considérée comme vraie, il est extrêmement difficile de faire marche arrière (cette question a déjà été traitée sur ce même blog : Pourquoi continue-t-on à croire à des « théories » même lorsqu’elles sont discréditées ?).

Et fondamentalement, les théories du complot proposent des explications plus poussées que les versions officielles, cognitivement plus satisfaisantes, et partent parfois d’éléments qui invitent réellement à se poser des questions. Elles permettent d’avoir une impression de contrôle sur des événements majeurs, que personne, pourtant, n’avait prévu ; ce que N. N. Taleb appelle les « Cygnes Noirs ». Le sentiment d’avoir été dupé n’est agréable à personne, et nous aurons toujours tendance à considérer que notre version des faits est meilleure que celle des autres, qu’elle soit officielle ou dissidente. Ce serait une erreur de penser que les personnes qui adhèrent à ces explications sont forcément plus crédules que les autres.

Pour terminer, nous vous invitons à regarder un reportage réalisé sur la mission Apollo 11 et les éléments qui permettent de dire que les astronautes n’auraient pas foulé le sol lunaire, Opération Lune (réalisé en 2002 par Wiliam Karel). Après l’avoir visionné, posez-vous cette question toute simple : avons-nous vraiment marché sur la Lune ?

Bibliographie :

Les idées exposées dans cette contribution sont puisées dans les publications suivantes :

J. Buenting et J. Taylor, Conspiracy Theories and Fortuitous Data, Philosophy of the Social Sciences 40, 2010, p. 567-578.

D. Coady, Conspiracy Theories : The Philosophical Debate, 2006.

M. Dominicy, Les sources cognitives de la théorie du complot. La causalité et les « faits » ; E. Danblon, Les « théories du complot » ou la mauvaise conscience de la pensée moderne ; O. Klein et N. Van der Linder, Lorsque la cognition sociale devient paranoïde ou les aléas du scepticisme face aux théories du complot ; Th. Herman, L’irrésistible rhétorique de la conspiration : le cas de l’imposture de la Lune, in E. Danblon et L. Nicolas (éds.) Les rhétoriques de la conspiration, Paris, 2010.

J. Hansen et M. Wänke, Truth from Language and Truth from Fot : the Impact of Linguistic Concretenesss and Level of Construal on Subjective Truth, Personality and Social Psychology Bulletin 36, 2010, p. 1576-1588.

B. L. Keeley, Of Conspiracy Theory, The Journal of Philosophy 96, 1999, p. 109-126.

G. D. Reeder, J. B. Pryor, M. J. A. Wohl et M. L. Griswell, On attributing negative motives to others who disagree with our opinions, Personality and Social Psychology Bulletin 311, 2005, p. 1498-1510.


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Ne vous est-il pas déjà arrivé de réagir de manière que l’on pourrait juger inadéquate à la situation? Imaginez-vous au magasin, vous êtes en train de choisir vos articles et vous sentez que quelqu’un est en train de fouiller dans votre sac, mais au lieu de réagir en criant sur la personne ou en appelant au secours, vous ne faites que regarder la personne qui a tenté de voler votre porte feuille. Cette réaction peut être jugée comme étant inadéquate à la situation, vous ne pensez pas?

Mais comment peut-on dire qu’une réaction ou une émotion est-elle ou non appropriée à la situation?

Warner et Shields sont deux chercheurs américains qui se sont penchés sur la question de la pertinence du jugement des émotions. Selon Warner et Shiels (2009), les émotions que l’on rencontre dans la vie courante relève de la complexité, l’ambigüité, l’interchangeabilité, et cela dans le comportement ainsi que dans le contexte social. Nous ne réagissons pas tous de la même manière. Pour illustrer ceci, voici un exemple, un ami vous demande de vous rendre aux valves de sa faculté pour lui donner ses résultats d’examens de fin d’année, car il ne peut s’y rendre lui-même. Malheureusement vous devez lui apprendre qu’il a raté son année. Quand vous lui annoncez la nouvelle, il éclate de rire et dit que ce n’est pas grave il fera mieux l’année prochaine. Mais vous, comment auriez vous réagi si l’on vous apprenait que vous avez raté votre année? Est-ce que la réaction de votre ami peut-elle être jugée comme « indéquate » par rapport à la situation? Pourquoi le rire pourrait-il être qualifié d’inconvenable?

 

Ces deux chercheurs se sont intéressés à la façon dont un observateur va juger une expression pour se conformer aux attentes des valeurs des autres observateurs et y répondre par une émotion en convenance dans un contexte donné. Warner et Shields nous apprennent que pour répondre à une émotion, nous évaluons le comportement de notre/nos interlocuteur(s) et nous évaluons la bienséance entre une émotion et une situation. Selon Warner et Shields (2009): « nous ne regardons pas seulement ce que la personne dit et montre mais nous évaluons aussi le degré jusqu’auquel les émotions sont correctes pour la situation en fonction de notre point de vue! ».

 

Warner et Shields ont donc établi un échelle de la perception de la pertinence des émotions (Perception of Emotion Appropriateness Rating Scale : PEARS) qui permet de faire ressortir les perceptions et les émotions d’un individu dans une situation donnée. Cette échelle est composée de 34 items regroupant un panel de jugements de la pertinence des émotions perçues ou exprimées dans le langage courant.

 

Warner et Shields (2009) émettent l’hypothèse que les jugements de pertinence des émotions comprennent 3 facteurs: Le degré où les types d’émotions sont perçues comme correctes (Type présent); le degré où la quantité des émotions démontrées est correcte (Type Intensité); le degré où les émotions attendues sont absentes (Type absent). Par exemple, si un adulte gronde son enfant en public car il a voulu traverser sans l’attendre, l’émotion perçue par les observateurs peut être jugée comme étant correcte ( type présent et type Intensité). Quant au type absent, il peut être interprété dans l’affection que porte l’adulte envers l’enfant mais qui n’est pas démontré explicitement lorsque celui-ci le gronde.

 

Pour cette étude, Warner et Shields ont demandés à 160 étudiants américains (80 filles et 80 garçons) universitaires en psychologie de regarder un clip vidéo de 35 secondes où une actrice parle le buste face à la caméra, avec un ton neutre ou moyennement colérique. De plus, l’actrice parle une langue germanophone et ce afin que les étudiants ne soient pas influencé par le contenu du discours. Les étudiants ont dû évaluer l’actrice qui montrait à la fois de la colère ou une expression neutre dans une des 3 situations que voici: Son mari flirtait avec une autre femme ( faible intensité) ; son mari embrassait une autre femme (moyenne intensité); son mari avait une relation sexuelle avec une autre femme (haute intensité). La colère étant un résultat attendu dans les réactions émotionnelles à l’infidélité ( Warner; Shields, 2009) . Ces 3 degrés d’intensité composent alors 3 nouveaux facteurs dans les sous échelles de PEARS, ce qui sous entend qu’il devrait y avoir une compatibilité entre la gravité de la situation et l’émotion. Warner et Shields (2009) donnent comme exemple qu’une expression neutre dans une situation à faible gravité (flirter) et une expression de colère dans une situation plus grave (tromper) devraient toutes deux être évaluer comme étant plus que pertinente en termes de type présent, type absent et type intensité.

Après avoir visionné le clip vidéo, les étudiants ont été invité à compléter un questionnaire qui contenait PEARS et un item évaluant la pertinence globale et utilisant une échelle à 7 points: 1= Je suis totalement en désaccord ; 7= Je suis totalement d’accord.

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 Warner et Shields ont pu constater par les résultats obtenus que les jugements de la pertinence de la réaction émotionnelle d’une autre personne peuvent être multidimensionnels et que les 3 types ( présent, absent et intensité) contribuent à l’évaluation générale. De plus, les sous échelles de PEARS nous informent que dans la plupart des situations la colère et les expressions neutres sont perçues comme pertinentes dans les situations propices à la colère. C’est-à-dire que plus l’intensité de la colère augmentait, plus la gravité des situations augmentait, ce qui nous indique la valeur de l’intensité est étroitement en lien avec l’émotion exprimée.

Warner et Shields (2009) ont pu observer que les jugements de la pertinence émotionnelle ne sont pas toujours attachés à une réponse « excessive émotionnelle » mais aussi à un manque d’émotion dans la réponse.

 

Pour conclure, Warner et Shields nous expliquent que quand l’émotion des autres est jugée pertinente, cela peut affecter le jugement d’autres aspects, tel que celui de la personnalité. Ils expliquent cela par un exemple : « Etre perçu comme manquer d’exprimer des émotions clés peut être lié au fait d’être perçu comme étant moins agréable et moins accessible » (Warner et Shields, 2009). Cette étude sur la multidimensionnalité de la pertinence des émotions permet de mieux comprendre les différentes composantes des expressions que nous rencontrons dans la vie de tous les jours.

References:

Warner, R., Shields, S. (2009) «Judgements of others’ emotional appropriateness are multidimensional» Cognition and Emotion, 23, (5), 876-888.

 

Image : neuronarrative.wordpress.com

 


La tension est palpable sur le court. Votre adversaire vous fixe dans le blanc des yeux alors que vous, alerte au moindre de ses mouvements, attendez qu’il serve enfin cette balle de match.
Lentement vous voyez la balle s’élever … jeu, set et match. Vous venez de perdre pour la troisième fois consécutive face au même adversaire. Néanmoins vous avez la conviction que vous êtes meilleur que lui.

Beaucoup d’entre nous ont déjà été dans cette situation où, bien que les faits montrent que nous sommes moins bons qu’un autre, nous restons persuadés que nous sommes malgré cela meilleurs. Ainsi nous blâmerons la fatigue, le stress, la chance, de manière générale, tout ce qui échappe à notre contrôle. Tout ces facteurs nous ayant empêché de manifester notre potentiel à son maximum.

Dans l’article du 25 novembre nous avons vu comment nous imaginons ce que les autres pensent de nous en prenant en compte des informations qu’ils n’ont pas. Ici nous prendrons la perspective à un niveau plus basique : comment nous utilisons les informations que nous avons  pour se construire une image du potentiel de l’autre tout en négligeant les informations que nous n’avons pas.

Dans cet exemple, nous nous faisons une image du potentiel de l’autre basée sur la performance que nous avons pu observer, omettant tout les aspects internes de l’autre auxquels nous n’avons pas accès. Ceci pouvant nous mener à juger notre potentiel comme supérieur à celui de la personne qui vient de nous battre.

La question que nous nous posons est : y a-t-il réellement une différence entre l’évaluation de soi et l’évaluation que nous faisons des autres?

Que savons-nous ?

Une étude réalisée par (Williams, E.F., Gilovich,T., & Dunning, D. (2011). Being all that you can be: The weighting of potential in assessment in self and others. Personality Social Psychology Bulletin, 38, 143-154) a mis en évidence que le potentiel joue un rôle important dans la création de l’image de soi et de celle des autres.

Par potentiel, il est entendu tout ce qu’une personne est capable de réaliser durant sa vie mais aussi la force et les ressources dont dispose un individu. Il s’exprime dans le futur et ne s’agit donc pas d’actions passées ni même présentes.

La découverte majeure des auteurs est que le poids assigné au potentiel est plus importante pour l’image de soi que pour l’image qu’on se fait des autres. Aussi lorsque l’on prend en compte le potentiel de l’autre, on estime que celui-ci est plus proche de sa limite alors que ce n’est pas le cas quand on pense à notre propre potentiel. Pour arriver à considérer qu’autrui a le même potentiel que nous, ce dernier doit montrer beaucoup plus de “preuves” de son potentiel. Dans le même ordre d’idée, on va s’évaluer sur comment idéalement nous aurions pu faire alors que nous évaluons les autres sur ce qu’ils ont déjà accompli.

Comment l’ont-ils mis en évidence ?

Cette étude a été réalisée en plusieurs expériences. Dans l’une, il a été demandé aux participants de donner le poids des actions passées, des actions présentes ou compétences actuelles et les actions futures – soit le potentiel – lorsqu’ils doivent se décrire le plus justement possible. La question a été posée à un autre groupe mais concernant cette fois la description de quelqu’un d’autre.

Les résultats ont montré que l’on accorde un poids plus important aux actions futures et donc au potentiel lorsque l’on doit se décrire que lorsque l’on doit décrire quelqu’un d’autre où l’on accordera plus de poids à ses compétences actuelles.

Dans une autre expérience, les participants devaient faire un trait représentant leur niveau actuel d’action accomplie, sur une ligne représentant leur potentiel total. Dans un second temps, ils devaient effectuer la même tâche pour une personne dont ils jugeaient le potentiel total égal au leur. Il en est ressorti que l’on se voit moins loin dans l’accomplissement de son potentiel par rapport aux autres. Autrement dit, pour juger qu’une personne a le même potentiel total que nous, elle doit avoir accompli plus d’actions que nous.

Dans une troisième expérience, les auteurs ont demandé à des joueurs de tennis de citer des joueurs contre qui ils perdent régulièrement, mais qu’ils considèrent comme ayant un niveau inférieur et des joueurs contre qui ils gagnent régulièrement, mais qu’ils considèrent comme ayant un niveau supérieur au leur.

Ils pouvaient se rappeler de plus de joueurs “inférieurs” qui les battaient régulièrement. Ils ont ensuite demandé au participants d’auto-évaluer leurs performances sur une échelle allant de 1 à 9. Paradoxalement les joueurs qui s’auto-évaluent le mieux sont ceux qui pouvaient se rappeler de plus de défaites contre des joueurs de niveau jugé inférieur. Cela montre qu’ils donnent un plus grand poids à leur potentiel dans leur auto-évaluation que dans le potentiel des autres.

Dans une dernière expérience, une première tâche déterminait un niveau de compétences linguistiques. Ensuite, lors de la seconde tâche, les participants devaient détecter le plus rapidement possible un point qui apparaissait sur l’écran. Entre chaque apparition de point était affiché soit ses résultats au test ainsi que son résultat potentiel, soit le résultat d’une autre personne ainsi que son résultat potentiel.

On a remarqué que l’on mettait plus de temps à répondre lorsque le point apparaissait soit du coté du score actuel du participant soit du coté du résultat potentiel d’un autre participant. Cela montre que l’on porte plus d’attention à notre propre potentiel, alors que l’on porte plus d’attention aux performances actuelles des autres. En effet, le temps mis pour répondre est plus court si le participant a déjà le regard tourné vers cette partie de l’écran. Ce qui montre qu’il porte son attention sur l’information située de ce côté.

Moyenne des temps de réaction (millisecondes) à la tâche de détection des points

Comme nous montre le graphique, on met moins de temps à identifier le point du bon coté lorsqu’il se trouve au même endroit que les scores potentiels (potential) du participant (self) ainsi que lorsqu’il se trouve du coté des scores actuels (actual) des autres (other).

Au vu de ces expériences, nous pouvons conclure que l’importance des critères dans l’évaluation de soi et des autres n’est pas la même. L’évaluation de soi est basée plus sur les attentes de ce qu’on pourrait être là où l’évaluation des autres est basée sur ce qu’ils sont.
Les gens se voient comme ayant plus de potentiels que les autres. Et même lorsque les potentiels sont considérés comme égaux, notre propre potentiel est plus pris en compte que celui de l’autre.

Quelles pourraient être les implications concrètes de ces mécanismes d’évaluation du potentiel?

Que pouvons nous en tirer ?

Les recherches sur les attitudes vis-à-vis des produits pharmaceutiques montrent que les gens sont plus hésitants à consommer des médicaments qui améliorent, augmentent le “soi” que ceux qui le guérissent. (Riis, Simmons, & Goodwin, 2008)

Étant donné que les gens considèrent leur potentiel comme étant naturel et le voient plus comme le reflet de quelque chose de personnel que celui des autres, ils pourraient voir ces médicaments visant l’augmentation, le dépassement de soi comme moins acceptables. En revanche, ils seraient plus enclins à prendre des médicaments qui simplement débloqueraient ou révéleraient leur “vraie” nature, leur vrai potentiel.

Une autre implication sont les défis que les gens sont prêts à relever. Les défis que les gens sont prêts à tenter peuvent différer de ce qu’on pourrait leur conseiller. Les intentions des gens font impasse sur les erreurs passées, les rendant ainsi plus ambitieux qu’il ne serait sage.

Un exemple serait celui de Josh choisissant de prendre un cours en plus trouvant ça judicieux en pensant à l’unique fois où il a été le plus studieux. A l’inverse un bon ami de Josh lui déconseillerait fortement ce choix en lui rappelant les nombreuses fois où ce dernier était en seconde session. Remarquez ici que son ami évalue le potentiel de Josh uniquement sur des performances passées.

Une dernière implication est que nous pensons à nous et aux autres de façon différente. Lorsque nous pensons à nous, nous partons du futur, de nos intentions, de nos plans interprétant le présent à la lumière du futur. Alors que quand nous pensons aux autres on va commencer par le passé pour interpréter le présent.

Les gens pensent que leur potentiel a une plus grande valeur informative que celui des autres. Il existe deux explications plausibles à ce phénomène.

Pourquoi faisons-nous celà ?

La première est que nous avons plus d’information sur nos propres pensées que sur celles des autres; on ne connaît pas toutes les pensées, intentions et les plans futurs des autres. Ensuite, même quand nous en avons connaissance, ces actions potentielles sont prise avec un certain recule (Gilbert & Malone, 1995; Pronin, 2008).

La seconde est que nous avons envie de voir notre potentiel non atteint comme une partie de ce que nous sommes, mais nous avons moins tendance à faire la même chose pour les autres. Voir son potentiel comme une partie de soi est un bon moyen de maintenir une image de soi positive. L’expérience sur les joueurs de tennis le montre bien. Les joueurs se sentant les plus forts sont aussi ceux qui se rappellent le plus d’adversaires jugés “inferieurs” qui les ont battu.
Ces joueurs se voient meilleurs que ce que leurs réelles performances suggéreraient, leur permettant d’avoir des évaluations plus positives d’eux-mêmes que si ils se basaient uniquement sur leur performance du passé et du présent.

Selon nous, ces théories sont tout à fait logiques et tombent sous le sens. Néanmoins, nous les voyons sous un autre jour et interprétons cette deuxième explication autrement.
Nous l’avons appelée, “l’Ôde à la paresse”; prenons l’exemple d’un étudiant en première année à l’Université issus d’un milieu où les études universitaires sont mises sur un piédestal qui manifestement n’arrivera pas à terminer son année avec fruit. Néanmoins, au lieu de se rendre à l’évidence et donc de subir une baisse d’estime de soi, réalisant qu’il ne peut accomplir ce que tout son entourage attendait de lui et a fait avant lui, il va se cacher derrière son prétendu potentiel.

Il va se retrouver tiraillé entre s’enfoncer dans le maintient de l’estime de soi, en accumulant les circonstances où son potentiel ne pourra s’exprimer complètement, préférant aller guindailler avec ses amis plutôt que d’étudier sérieusement. Ou affronter la difficulté avec le  risque d’échouer et donc de devoir assumer sans excuse le poids de son échec.

De même, le tennis-man se retrouvera une bière à la main, se plaignant de la chance qu’à eu son adversaire au lieu d’aller s’entraîner et voir ses chances de victoires réellement augmenter.

Nous voulons ici mettre en garde contre une dérive de ce mécanisme de protection. En effet, prenez garde à ce que à force de créer son identité sur le potentiel, celle-ci ne devienne plus qu’une bulle de chose qui pourraient être faites, vous réconfortant lors de journées passées sur votre canapé ; à ce que l’identité ne devienne que potentielle.

Référence :

Williams, E.F., Gilovich,T., & Dunning, D. (2011). Being all that you can be: The weighting of potential in assessment in self and others. Personality Social Psychology Bulletin, 38, 143-154

Image : http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/0/0e/Alex_Bogomolov%2C_Jr._at_the_2009_Indianapolis_Tennis_Championships_03.jpg